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Le photographe des dictatures

Après la Corée du Nord et le Turkménistan, Nicolas Righetti poursuit sa recherche de la figure totalitaire en Syrie. Rencontre autour d’une poivronnade italienne.

Mai 2007: la Syrie s’apprête à reconduire Bachar el-Assad à la présidence du pays. Des affiches – souvent colossales – le représentant, souriant et confiant, envahissent les rues de Damas. Se mêlant à la foule en liesse, le photographe genevois Nicolas Righetti capture avec son Hasselblad l’essence de cette propagande démesurée, «des portraits multipliés à l’infini».

Si à l’époque sa moisson n’intéresse ni les éditeurs ni les journaux – le sujet ne brûlant pas d’actualité – les événements de 2011 jettent une nouvelle lumière sur ces images de dirigeant serein. Le photojournaliste décide alors de publier son travail, proposant une vision décalée, «au deuxième, voire au troisième degré», de la situation. L’ouvrage, ironiquement intitulé L’avenir en rose, sort en septembre en librairie.

Au Turkménistan, c’était plus dur qu’en Corée. J’ai souvent eu peur.

«J’ai hésité à y retourner l’an dernier, raconte Nicolas Righetti, qui nous reçoit dans son appartement du quartier des Pâquis à Genève. Je voulais confronter mes clichés pris en 2007 avec des photos de ces mêmes affiches déchirées. Dès les premières manifestations, j’ai fait une demande de visa. Mais le temps que je l’obtienne, la situation s’était dégradée. M’y rendre aurait représenté un trop grand risque. Après tout, je ne suis pas un photographe de guerre.»

S’il ne cherche pas à immortaliser les conflits, le Genevois de 44 ans éprouve depuis belle lurette une réelle fascination pour les régimes totalitaires, et surtout pour ceux qui les incarnent. Il s’est rendu à quatre reprises en Corée du Nord, et sur les murs de son salon, c’est un portrait détourné de Saparmourad Niazov, feu le dictateur du Turkménistan, qui accueille le visiteur.

Education politique sur la place Tian’anmen

Mais c’est en Chine, en 1989, que tout commence réellement. Agé alors de 21 ans, arpentant le monde sac au dos, Nicolas Righetti entend parler de rassemblements d’étudiants à Pékin. Il s’y rend, campe sur la place Tian’anmen, dans l’illusion un peu naïve de vivre un second Woodstock. «Je ne m’y connaissais pas vraiment en politique, reconnaît-il. C’est là que j’ai participé à mes premières grandes discussions sur la démocratie, que j’ai aiguisé mon sens critique. J’ai compris pas mal de choses...»

Les Nord- Coréens ont été choqués par l’image du Christ sur la croix.

C’est là également qu’un journaliste lui parle pour la première fois de la Corée du Nord. «J’ai tout de suite été intrigué par ce pays fermé où personne n’allait, par cette idée de paradis ouvrier.» Entre deux manifestations, il se rend donc à l’ambassade pour demander un visa. Sans succès, mais son envie demeure intacte. «C’est un peu devenu le but de ma vie.»

A son retour en Suisse, il mettra neuf ans pour obtenir le précieux sésame, dans le cadre d’un échange culturel entre la Suisse et la Corée du Nord. «Une manière pour eux de faire figure de pays ouvert.» Le photographe, également cinéaste, y présente deux reportages, dont l’un sur une crucifixion au Mexique, qui suscite une réaction inattendue chez son public. «Les Nord-Coréens ont été choqués par l’image du Christ sur la croix, qu’ils estimaient violente et pornographique. Tout à coup, les rôles étaient inversés: c’était moi le barbare. Mais cette expérience a eu le mérite d’engendrer un véritable échange avec les autochtones, ce qui est très rare là-bas.»

En effet, Nicolas Righetti se rend bien vite compte qu’au-delà des visites officielles et obligatoires, il n’est guère libre de circuler dans le pays. «J’ai réussi à échapper à la vigilance de mon guide certains matins, mais cela m’a causé beaucoup de problèmes, ils ont visionné mes films, ils me prenaient pour un espion sud-coréen.»

La Corée du Nord sous l’angle de la propagande

Les clichés de «L’avenir en rose» seront exposés aux Journées photographiques de Bienne, 
du 7 au 30 septembre.

Rapidement, il abandonne son projet initial, «photographier la bombe atomique, les camps de concentration et même Kim Jong-il...», et décide de montrer le visage de la Corée qu’on lui offre sur un plateau: la propagande poussée à l’extrême, témoin à elle seule de cette folle envie de pouvoir qui semble habiter les Kim, père et fils.

«J’ai opté pour des images prises en caméra vidéo: le résultat grainé, carton-pâte, ajoute au sentiment de faux-semblant inhérent à ce pays. On en vient à se demander s’il existe vraiment.» Son livre, Le dernier paradis, Corée du Nord, remporte en 2004 le prix Swiss Press, catégorie «Etranger» et Nicolas Righetti devient quasiment un spécialiste de la Corée aux yeux du monde, intervenant même dans des interviews sur CNN. C’est ensuite au Turkménistan que le Genevois poursuivra sa quête des figures totalitaires. A la tête de ce pays, «le deuxième sur l’échelle de Richter en termes de propagande»: Saparmourad Niazov, aujourd’hui décédé. «Un personnage intéressant: il a perdu très tôt ses parents et grandi dans un orphelinat. Ce manque de présence paternelle se ressent dans sa volonté de se poser en père de tous les Turkmènes, dans sa mégalomanie: on retrouve son portrait dans les lieux les plus intimes, comme les salles de bain. Des statues en or à son effigie s’élèvent même dans le désert.»

En écho à ce besoin d’être aimé, Nicolas Righetti baptise cette fois son ouvrage Love Me Turkménistan. Ses clichés lui valent le 1er prix «Portraits stories» dans le cadre du prestigieux World Press Photo. «Une reconnaissance pour les dangers que j’ai courus», estime le photographe qui s’est fait arrêter des dizaines de fois lors de ses multiples séjours. «C’était plus dur qu’en Corée. J’ai souvent eu peur.»

Des similarités en matière de propagande

Ces craintes ne l’empêchent pas de renouveler l’aventure en Syrie, un peu par hasard toutefois, puisque c’est en fuyant le Liban, en proie à des attentats, qu’il atterrit à Damas. Là, il note avec étonnement un parallèle entre la propagande menée par Bachar el-Assad et celle qu’il avait pu observer en Corée du Nord et au Turkménistan.

En Transnistrie, les statues de Lénine et Staline sont toujours debout.

Prochaine étape? La Transnistrie, un petit pays non reconnu entre l’Ukraine et la Moldavie. «Là-bas, c’est comme si on remontait le temps: les statues de Lénine et Staline sont toujours debout, certaines ont même été reconstruites.» Pas étonnant que le photographe des dictatures soit attiré par un tel territoire...

 

Publié dans l'édition MM 35
27 août 2012

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