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«La société programme les femmes à ne pas faire carrière»

Pourquoi est-ce si difficile d’allier ambition professionnelle et enfants? L’éclairage de Françoise Piron, ingénieure et féministe.

Après quarante ans de révolution féministe, pourquoi un livre sur la position des femmes en entreprise?

Il faut savoir que la proportion des femmes cadres est en stagnation. De plus, en vingt ans de loi sur l’égalité, il n’y a pas de changement notoire dans le comportement des filles et des garçons face au choix des métiers. L’idée de faire un livre sur ce thème est partie du Bureau fédéral de l’égalité, en 2005. J’ai opté pour un ouvrage grand public, en partant d’histoires de vie, d’exemples que j’avais autour de moi. Et comme on a déjà beaucoup parlé d’égalité et de diversité, j’ai voulu mettre l’accent sur la mixité, qui est l’intégration des hommes et des femmes à tous les niveaux de la hiérarchie. Je l’ai complété de cinq petits films, parce que c’est important de passer par l’image pour changer les mentalités. J’aimerais vraiment que les mères, les grand-mères ou même les pères offrent ce livre à leurs filles.

Paradoxe: les femmes sont aujourd’hui plus nombreuses que les hommes à décrocher un diplôme universitaire, mais elles sont rares à occuper des postes de direction…

Oui, les femmes représentent moins de 20% des cadres et seules 3 à 4% d’entre elles sont dans le top management. Pourquoi? J’aime l’image du tuyau percé. On s’est dit que pour avoir plus de femmes dans les postes à responsabilité, il fallait mettre plus d’eau dans le tuyau, c’est-à-dire avoir plus de filles sur les campus. Mais malgré les programmes d’encouragement pour les filles aux études, supérieures scientifiques, ça ne suit pas dans la vie professionnelle. Bien que l’Etat ouvre de plus en plus de places de crèches, que les entreprises aménagent le temps de travail, tout cela ne suffit pas. On a sans doute oublié une dimension: la part émotionnelle des femmes, les raisons qui font qu’elles ont envie ou non de faire carrière.

Ce serait finalement encore la faute des femmes…

Non, c’est la société qui les programme pour ne pas faire carrière. On élève encore les garçons comme des princes charmants qui devront nourrir et protéger leurs familles. Les hommes doivent réussir comme leurs pères. Faire carrière avant 40 ans en sacrifiant tout, d’où une grande souffrance quand ils n’y arrivent pas... Et les femmes, on les élève dans l’idée du soin aux autres, de leur entourage. C’est Cendrillon qui attend en lavant par terre jusqu’à ce que le prince à cheval passe par là et la sorte de sa condition. Les femmes attendent un phénomène extérieur qui va les sauver et, dans l’intervalle, elles prennent soin de tout le monde! Cette image-là est encore très ancrée dans l’inconscient collectif. Les femmes ne visent pas d’être le premier salaire du couple.

Une répartition des rôles accentuée par l’arrivée du premier enfant…

Oui, mais la maternité n’est pas la cause principale de cet état de fait. Car si toutes les femmes sans enfant faisaient carrière, elles seraient plus que 3% à occuper des postes de cadres supérieurs. Or ce n’est pas le cas. Elles s’engagent professionnellement un peu plus loin que les autres, mais n’arrivent quand même pas au top management. Il y a donc d’autres raisons.

Lesquelles?

Je pense qu’il y a surtout une pression sociale, des non-dits, des attentes différentes vis-à-vis des filles et des garçons. Qui font que les femmes sont élevées avec ce sentiment de culpabilité si elles ne sont pas là pour leurs enfants. Même chez les femmes les plus décidées, l’arrivée du premier enfant provoque un changement émotionnel profond. Les courbes de travail le montrent: à 30 ans, le taux d’activité des femmes chute alors que les hommes boostent leur carrière. Si en plus on met la pression sur les mères, qu’on leur dit d’allaiter une année, de faire des légumes à midi et que la belle-mère s’en mêle, elles renoncent, elles ne se sentent plus capables. Et lâchent le boulot.

N’y a-t-il pas aussi un manque d’ambition?

C’est ce qu’on dit toujours. D’autant que, pour les femmes, ambition rime avec gros mot. On leur dit qu’il faut réseauter, savoir se placer, aller aux apéritifs de l’entreprise, mais quand on doit s’occuper des enfants le matin, à midi et le soir, c’est impossible. Je crois qu’elles sont tout aussi ambitieuses que les hommes, mais encore une fois, la pression est telle qu’elles veulent d’abord être une bonne mère pour être acceptées par la société.

Les entreprises n’auraient-elles pas aussi des efforts à faire?

Oui, c’est important que les entreprises soient ouvertes au temps partiel pour les femmes et les hommes, qu’elles soient favorables au télétravail et au job sharing, qu’elles offrent une flexibilité d’horaire aux femmes plutôt que des accessoires de bureau en cuir ou une voiture de fonction! Mais ce n’est pas suffisant. Il faut travailler sur les freins intérieurs. Les hommes aussi en ont d’ailleurs. La plupart d’entre eux voudraient réduire leur taux d’activité pour s’occuper de leurs enfants, ils en parlent autour d’eux, mais ils n’osent pas le demander à leur chef, parce qu’ils doivent montrer qu’ils sont ambitieux et carriéristes.

Ce n’est pas pour un quota qu’une femme va laisser son enfant à la garderie.
Pourquoi ne croyez-vous pas à la solution des quotas?

Parce qu’on ne résout pas les problèmes qui sont dans les têtes, les freins inté­rieurs justement. Ce n’est pas pour un quota qu’une femme va laisser son enfant à la garderie. Il faut qu’elle soit d’abord rassurée sur son rôle de bonne mère, de bonne employée, de bonne épouse. A quoi cela sert-il d’aller chercher des femmes si celles-ci refusent le poste pour un tas de raisons personnelles? Et si on propulse trop vite une femme et que l’émotionnel ne suit pas, elle craque. Même la Norvège, qui pratique la politique des quotas, n’a pas 50% de femmes dans les entreprises. Cela dit, les quotas seraient utiles dans les conseils d’administration. Ils obligeraient les hommes à élargir leur carnet d’adresses, à aller chercher un peu plus loin que parmi leur cercle de copains d’école ou de partenaires de golf.

On a besoin de modèles de femmes. Quels sont les modèles féminins inspirants?

La superwoman qui fait tout, qui a tout réussi, ça décourage toutes les autres. Les bons modèles féminins sont d’abord accessibles, il faut pouvoir se projeter en eux. Et en avoir envie. Une femme qui s’habille comme un homme en costume trois pièces, qui a renoncé aux enfants, qui mène son équipe à la dure, qui s’est construit une carapace, n’est pas forcément très inspirante.

Françoise Piron se demande pourquoi il est si difficle d'allier carrière et vie de famille.
D’après une étude McKinsey, les entreprises mixtes seraient plus performantes que les autres. Pourquoi?

Je mets un bémol à cette étude, parce qu’on ne peut pas généraliser à l’ensemble de l’économie un résultat basé sur les entreprises à majorité féminine, lesquelles sont tout de même minoritaires. Résoudre le problème économique mondial en engageant des femmes, même la féministe que je suis a des doutes. Je crois davantage en la diversité. Il faut mettre dans le top management des gens différents, des créatifs, des artistes, des philosophes. Aller chercher hors des cercles habituels pour avoir des éclairages alternatifs. Il faut des empêcheurs de tourner en rond, qu’ils soient hommes ou femmes.

Qu’avez-vous envie de leur dire, aux petites filles?

Osez faire les choses que vous avez envie de faire. Et aux parents, je leur dirais de ne pas décourager les petites filles qui jouent au Meccano! Pourquoi les publicités montrent-elles toujours les papas en train de jouer aux échecs avec leur fils, alors que les mamans ne font que manger une assiette avec leur fille? Cette imagerie véhicule l’idée que la petite fille est une princesse bien habillée et que seul le garçon serait capable d’hériter d’un savoir-faire.

» Dans les écoles, j’insiste pour dire que les filières scientifiques sont aussi pour les filles. Jusqu’à 12 ans, filles et garçons ont les mêmes résultats en maths. Et tout à coup, à la puberté, les filles deviennent soudain débiles en maths! Elles se mettent au fond de la classe et ne participent plus, même quand elles savent la réponse. Parce que c’est mieux que les petits copains ne les voient pas comme de grosses têtes matheuses intellos. On ne drague pas une fille quand elle est bonne en maths. Encore une question de représentation sociale.

L’urgence économique va accélérer le changement de mentalités.
Combien de temps cela va-t-il prendre pour que les choses changent?

Il y a urgence. On ne peut plus attendre vingt ans, parce qu’on manque de gens formés, qualifiés, notamment dans l’ingénierie mais dans d’autres domaines aussi. Le baby-boom est passé, la génération suivante est moins nombreuse donc, mathématiquement, il y a moins de talents sur le marché. Si on ne va pas chercher les femmes et les nouveaux hommes qui commencent à raisonner comme elles, on aura un vrai problème de relève. Je pense que l’urgence économique va accélérer le changement des mentalités.

Mais où sont-ils ces nouveaux hommes, dont on parle, mais qui n’apparaissent pas dans les statistiques du temps partiel?

Ils existent! Ce sont ceux qui ne veulent plus travailler comme leurs pères, parce qu’ils savent que ça ne fonctionne pas. Ce sont des hommes qui prennent soin de leur corps, montrent leurs sentiments et surtout veulent s’occuper de leurs enfants. Que ce soit ici, à Paris, à Damas, à New York ou en Afrique, ils les portent en kangourou, tiennent leur bébé dans une main et le laptop dans l’autre. Ça ne veut pas dire qu’ils font la moitié des tâches ménagères… Mais ces hommes «féminisés» veulent s’occuper de leur famille et travailler. Il faudra s’adapter à cette génération-là.

Pensez-vous vraiment qu’un jour il y aura parité dans les entreprises à tous les étages de la hiérarchie?

S’il y avait déjà 30% d’hommes à temps partiel, ce serait pas mal. De plus en plus, il faudra que les deux conjoints travaillent, on est dans une société beaucoup trop risquée pour compter sur un seul job. Je pense qu’il est aussi plus sain que les deux gardent une activité professionnelle même à temps partiel, ne serait-ce que pour l’harmonie du couple. Avant dix ans, il faudra avoir changé l’état d’esprit des gens et des entreprises. Le modèle qui a valu jusqu’à maintenant n’est tout simplement plus viable.

 

Publié dans l'édition MM 17
23 avril 2012

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Bio express

Françoise Piron

1963: naissance de Françoise Piron à Pully (VD).

1986: diplôme d’ingénieure en génie civil à l’EPFL. Travaille pendant cinq ans sur les chantiers en géotechnique, reconnaissance de terrain et calculs en dimensionnement.

1993: s’engage au Service de la protection des eaux à Berne pendant trois ans. En parallèle, reçoit le mandat de créer un bureau de l’égalité à l’EPFL en 1994.

1997: publie son premier ouvrage «Carrières de femmes. Passion d’ingénieures», Ed. PPUR.

2002: crée Pacte,...

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Vous trouverez de plus amples informations sur l'ouvrage "Le fruit de la mixité" sur le blog qui lui est consacré.

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4 Commentaires

Martine Strahm [Invité(e)]

Ecrit le
27 avril 2012

Hello Françoise,
J'ai lu avec intérêt l'article te concernant sur le journal Migos magazine. J'aimerai acheter le livre "le fruit de la mixité", bien sûr avec une petite dédicace de ta part ! Je pense que mes 2 filles, de 18 et 20 ans seront aussi très intéressées par ce livre.
Tout de bon pour toi et merci
Bon week-end, Martine (ton ex secrétaire EPFL :-)
Ch. du Mont-Blanc 1B
1134 Vufflens-le-Château
021/803 23 94
076/446 75 72

Françoise Piron [Invité(e)]

Ecrit le
23 avril 2012

Cher Monsieur Woringer,
Je vous remercie de votre message et de votre lecture attentive. Je tiens à vous préciser que le terme utilisé par les recherches sociologiques sur les identités masculines des nouveaux hommes dits "féminisés" n'a aucune connotation négative. Il se retrouve par exemple dans l'ouvrage "Les métamorphoses du masculin" de Christine Castelain Meunier, chercheuse CNRS.
Cet terme fait référence à des hommes qui revendiquent les mêmes droits que les femmes pour le soin aux enfants, les congés parentaux, le soin à leur propre corps etc. Cela n'a rien à voir avec leur statut d'hommes.
J'espère que ces précisions vous donneront un éclairage différent sur les questions d'identité masculine évoquées.
Au plaisir de vous retrouver, qui sait, au Salon du Livre cette semaine pour continuer cette discussion.
Avec mes salutations les meilleures, Françoise Piron

Patricia Conus [Invité(e)]

Ecrit le
22 avril 2012

Excellent et malheureusement encore tellement vrai. Nous avons besoin de faire bouger les choses et de s'aider. Prendre confiance. Les films sont un excellent ajout.

 

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