Content: Home

«D’ici à la fin du siècle, tous les bébés seront choisis dans des éprouvettes»

Des premières fécondations in vitro au tri de l’humanité, il n’y a qu’un pas. Biologiste de la procréation, Jacques Testart tire la sonnette d’alarme.

Amandine, bébé éprouvette est né en France en 1982. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur cette première fécondation in vitro (FIV)?

Un regard à la fois joyeux et désabusé. Parce que c’était un succès, mais les médias en ont fait une affaire scientifique complètement disproportionnée. D’autant qu’il s’agissait davantage d’un événement sociologique. Désabusé aussi parce que je n’avais pas prévu ce qui allait se passer: les dérives d’utilisation de ces techniques.

Est-ce que vous regrettez, trente ans après, d’avoir participé à cette naissance?

Non, je ne renie rien. Sinon, je regretterais tout ce que j’ai fait dans la vie. A chaque fois, il peut y avoir une utilisation imprévue ou malveillante. Quand j’ai mis au point la FIV, c’était pour aider des couples stériles, ce qui reste vrai dans la majorité des cas. Mais je regrette qu’on l’utilise pour faire du tri d’embryons et peut-être bientôt pour aider des homosexuels à faire des enfants, deux choses qui n’étaient pas dans mon programme.

Depuis, cinq millions d’enfants sont nés de cette façon dans le monde. Comment voyez-vous cette évolution?

Le nombre augmente de 8% par an, c’est énorme! D’autant qu’il n’y a pas 8% de gens stériles en plus chaque année, même si des causes environnementales provoquent de nouvelles stérilités. Cela veut dire que l’on ratisse de plus en plus large, que l’on recrute des couples volontaires, et que les gens vont de plus en plus vers les dernières innovations plutôt que chercher d’autres solutions.

En trente ans, la biomédecine a fait des pas énormes. Qu’est-ce qui est techniquement possible aujourd’hui?

Il ne faut pas exagérer sur les pas énormes. La fécondation in vitro, inventée par les Anglais en 1978, en est un. Ensuite, en clinique, on a vu la simplification des techniques de prélèvement des ovules. Et, du côté de la biologie, la congélation de l’embryon, le diagnostic préimplantatoire et surtout l’injection du spermatozoïde dans l’ovule, technique la plus utilisée en Suisse comme en France. Deux tiers des fécondations in vitro, même quand le sperme n’est pas mauvais, sont désormais faites comme ça. On assiste à la même dérive: la tendance à standardiser, à faire marcher la chaîne entière pour chaque cas. Alors que parfois, certains gestes médicaux pourraient être évités.

Que reprochez-vous à ces nouvelles techniques?
Je dénonce une surmédicalisation de la procréation par le recrutement de gens qui ne sont pas stériles et par le recours à des techniques inutiles.

L’intérêt de certaines d’entre elles n’a même jamais été démontré. Je suis opposé par exemple au fait de cultiver l’embryon plus longtemps que deux jours. Y aura-t-il des traces? Quelles seront les influences des cultures prolongées sur le génome, et les répercussions plus tard sur l’individu, comme le diabète, des problèmes vasculaires, le cancer… On n’en sait rien! D’autres techniques consistent à faire subir un examen approfondi au spermatozoïde avec un microscope très puissant, qui pourrait le léser. Or ce gadget technologique ne sert à rien, mais les spécialistes continuent à l’utiliser. Une autre approche consiste à filmer l’embryon en continu pendant son développement en incubateur de façon à pouvoir identifier le meilleur embryon. Mais selon quels critères? On est dans l’expérimentation totale!

Mais pourquoi ces techniques «inutiles» ont-elles toujours cours?

Parce qu’il suffit qu’une équipe médicale lance une nouvelle mode pour que les autres soient obligées de suivre. Les patients voient sur internet ce qui est offert par chaque clinique et les médecins eux-mêmes sont sensibles au progrès. Mais la plupart de ces nouvelles techniques sont absurdes, voire dangereuses. Du coup, le système roule tout seul, et de plus en plus vite.

On connaît aussi la gestation pour autrui, l’insémination avec donneur. Que pensez-vous de ces nouvelles façons de procréer?

L’insémination artificielle est plus vieille que la FIV, puisqu’elle date du XVIIIe siècle. Elle est devenue une pratique courante dans les années 1970. Les règles que nous avons en France, comme l’anonymat du donneur, ont été édictées par des professionnels au nom de leur propre éthique, mais elles sont largement discutables.

Je ne vois pas pourquoi un enfant, à sa majorité, ne pourrait pas rencontrer l’homme qui l’a engendré.

Ça me rappelle l’élevage des bovins: les veaux ne savent jamais d’où ils sortent. Sur les vaches, c’est tolérable, mais cette mécanisation est-elle acceptable sur l’humain?

Vous dites pourtant que toutes ces techniques existent dans la nature…

Effectivement. Le clonage est fréquent chez les plantes et certains animaux. Les pucerons peuvent recourir à la parthénogénèse, l’ovule ne nécessitant pas l’apport mâle pour se développer. Crabes et pieuvres n’ont pas de pénis et, du coup, pratiquent une sorte d’insémination artificielle avec leurs appendices. Mais ce ne sont pas des leçons pour savoir ce qu’il faut faire et cela ne justifie pas qu’on applique ces pratiques sur l’homme. Je dis simplement que les bêtes ont déjà tout inventé, sauf le tri des embryons.

Jacques Testart: «Si on veut éviter le risque de cancer, il faudra tuer tout le monde!»
Le tri des embryons et ses dérives...

Oui, on est là au seuil d’un eugénisme que je caractérise comme mou, consensuel et démocratique. On brandit toujours le spectre de l’humain génétiquement modifié, ou celui du clone, mais ce ne sont que des paravents qui cachent ce qui va nous arriver: la fabrication industrielle d’embryons à partir d’un couple donné et le tri de ces embryons pour choisir le meilleur, sans avoir réalisé aucune modification. Ça fait moins peur aux gens, c’est moins fort dans le psychisme, parce que plus insidieux, mais c’est beaucoup plus pertinent pour modifier l’humanité. D’ici à la fin du siècle tous les enfants seront choisis dans les éprouvettes des biogénéticiens.

Pourtant le diagnostic préimplantatoire (DPI) n’a pas que des défauts. Il permet d’éviter la naissance d’enfants porteurs de maladies incurables…

Tout le problème, c’est la limite. Dans le diagnostic prénatal, l’échographie ou la prise de sang permettent de déceler une pathologie chez le fœtus et, le cas échéant, de provoquer un avortement à mi-gestation. Mais c’est une épreuve physique et psychologique telle qu’elle relève de la responsabilité de chacun et qu’elle ne peut pas devenir une technique de masse. Par contre, si vous avez beaucoup d’embryons dans les éprouvettes, pourquoi ne choisirait-on pas, dès lors, le meilleur?

Dans le DPI, il n’y a pas de limites. Les seules restrictions, pour le moment, sont techniques. Elles ne sont ni morales ni éthiques. Et comme la technologie progresse vite, c’est inquiétant…
Mais accoucher d’un enfant choisi et sain, n’est-ce pas finalement une bonne chose?

C’est impossible! L’enfant sera peut-être choisi, mais pas sain. On est tous porteurs de gènes de pathologies. Les enfants qui passeront à travers le DPI, le plus sophistiqué soit-il, seront toujours porteurs de gènes de risques de pathologie. C’est pour ça qu’on finit par mourir un jour, d’ailleurs. Les grosses pathologies seront moins nombreuses, mais si on veut éviter le risque de cancer, il faudra tuer tout le monde! Alors, on éliminera les embryons qui ont le plus de facteurs de risques... quitte à supprimer des gènes qui protègent d’autres pathologies. Ce n’est pas parce qu’on a décrit l’ADN qu’on a tout compris du rapport entre le génome et la santé. Nous ne sommes que des apprentis sorciers, qui travaillons avec des statistiques, des probabilités.

Plus de 40% des établissements médicaux américains pratiqueraient déjà un DPI de convenance…

Et même davantage! Dans la plupart des centres aux Etats-Unis, on fait déjà le choix du sexe de l’enfant. Et, en Angleterre, la fécondation in vitro permet d’éviter d’avoir un enfant qui louche. Si, à l’avenir, on parvient à fabriquer des gamètes en laboratoire, la FIV évitera les servitudes actuelles! Il y a actuellement des chercheurs japonais, coréens, américains et anglais qui travaillent sur la souris, pour déprogrammer des cellules banales et en faire des ovules... On y est presque. Les réponses risquent d’être trouvées dans les années qui viennent. Si on arrive à cette situation-là, ce que je crois, je ne vois pas comment on évitera que tous les gens ne conçoivent leurs enfants de cette façon-là.

Que proposez-vous pour lutter contre ces dérives eugénistes?

Je ne vois qu’une solution politique: la décroissance. Je crois qu’il faut envisager notre environnement et notre avenir autrement qu’en consommant de plus en plus, mener une vie différente au niveau de l’habitat, de l’alimentation, des rapports sociaux. Ce n’est pas un retour à la vie sauvage, mais un progrès, un changement d’idéologie! Et, dès lors, on pourrait ne plus avoir besoin de FIV ni de DPI.

Dans une société plus conviviale, un enfant handicapé n’est pas un drame, il est pris en charge par tout le monde.

Mais dans la société actuelle, on n’a pas le temps, il faut être compétitif, et ceux qui ont quelque chose qui cloche sont mis hors jeu.

Quelle est la part de conviction religieuse dans votre discours?

Les libéraux m’ont accusé d’être un suppôt du Vatican. Mais je suis viscéralement athée. Je ne suis pas indemne évidemment de la culture judéo-chrétienne qui imprègne le pays dans lequel je suis né. Mais, pour moi, ce n’est pas de la religion, seulement une question de morale, d’éthique laïque. Il est vrai que des groupes catholiques ont essayé de se servir de moi, mais on ne part pas du même point de vue. On est d’accord, eux et moi, pour dire qu’il faut limiter fortement le DPI, mais eux le disent pour ne pas tuer l’embryon alors que moi je me soucie de ne pas formater les êtres humains. C’est très différent.

Et si on ne réagit pas, comment fera-t-on des enfants demain?

De façon complètement médicalisée, automatique, avec des polices d’assurance et tout un tas de sécurités qui finalement n’empêcheront pas les drames et qui feront que l’enfant sera toujours décevant. Parce que si on se donne beaucoup de mal pour l’avoir, il faudra que ce dernier soit parfait. Or il ne le sera jamais! Il y aura beaucoup plus d’intolérance, puisqu’il aurait été possible d’éviter une pathologie. Et que l’Etat lui-même poussera à ce genre de pratique, de même que l’industrie de la santé.

Ce sont autant de facteurs qui vont augmenter le business, mais pas rendre les gens plus heureux ni plus libres. La seule solution est de changer notre fusil d’épaule, de modifier notre mode de vie et notre conception de l’existence.

Texte: © Migros Magazine - Patricia Brambilla

 

Publié dans l'édition MM 22
26 mai 2014

Texte
Image(s)
  Super   Commentaires  0

 Imprimer  Envoyer

De quoi parle-t-on?

Pionnier de la recherche biomédicale, Jacques Testart s’inquiète face aux dérives de la science. Et craint la montée d’un nouvel eugénisme: un futur où les enfants seraient sélectionnés comme des animaux d’élevage. A lire dans son ouvrage éclairant «Faire des enfants demain» (Ed.Seuil, 2014).

Bio express

Biologiste de formation, Jacques Testart, né en 1939 , est directeur de recherches honoraire de l’ INSERM (Institut national de la santé et de la recherche médicale), en France.

De 1964 à 1977, il a travaillé en biologie de la procréation sur les bovins, à l’ INRA (Insitut national de la recherche agronomique, et à partir de 1978 en milieu hospitalier sur l’humain. Il est notamment le père scientifique d’Amandine, premier bébé éprouvette ­français né en 1982.

Auteur de plusieurs ouvrages, dont «Des hommes probables» (Seuil, 1999) ou «A qui profitent les OGM?» (CNRS, 2012), il se définit aujourd’hui comme un défenseur têtu «d’une science ­contenue dans les limites de la dignité humaine».

Le clonage humain

La brebis Dolly. (Photo: Keystone)

«Dolly, c’est une découverte scientifique fondamentale, mais ce n’est pas du clonage. C’est du transfert de noyau. Or un individu n’est pas réductible à son ADN et ce «clone» est moins conforme qu’un jumeau. D’ailleurs, je ne crois pas à l’avenir du clonage humain, même si un milliardaire y songera certainement un jour.»

La grossesse masculine

Une scène du film Junior, USA 1994, avec Arnold Schwarzenegger, Danny De Vito et Emma Thompson (Photo: Keystone)

«On en est au point zéro. C’est sans doute plus facile à réaliser que l’utérus artificiel, mais plus dangereux. Et tout aussi absurde. Disons que la grossesse masculine n’a pas vraiment de sens puisque la moitié de l’humanité est capable depuis toujours de porter des enfants.»

Autres articles à découvrir

 


Rédiger un commentaire


0 Commentaires

  • Vous avez déjà signalé ce commentaire