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«Le Mur de Berlin? La décision la plus absurde du XXe siècle»

L’historien Luc Mary relit les grands événements historiques et les destins augustes à travers les plus grandes bourdes.

En lisant votre livre consacré aux décisions historiques absurdes, on est d’abord frappé par l’omniprésence militaire…

Oui, forcément, l’histoire militaire et politique est celle qui, au fil des siècles, engendre les conséquences les plus grandes.

Autre constante à travers les époques: l’importance de la météo. De la Grèce antique à Stalingrad, elle joue des tours aux puissants…

En tout cas, il me paraît clair que les preneurs de décisions sous-estiment régulièrement l’importance du facteur météo. Cela fait partie de l’une des constantes de ces choix irrationnels et autres bévues: le sentiment d’invulnérabilité et le manque de considération apportée à l’adversaire.

Et pas une sorte de fatalité?

Il y a toujours une conjugaison de facteurs qui mènent à la catastrophe: l’absence de préparation, la précipitation, l’arrogance mêlée à l’incompétence des politiques ou des généraux. C’est aussi et surtout le fruit d’un mépris souverain d’autrui. Prenons l’exemple de la campagne de Russie durant la Seconde Guerre mondiale, et de la fameuse opération Barbarossa. Le commandement allemand pensait vaincre les Soviétiques après quelques mois parce que quelques mois plus tôt ces derniers avaient eu grand-peine à terrasser la petite armée finnoise.

Le facteur météo est régulièrement sous-estimé.
C’est la race des seigneurs censée triompher de celle des esclaves…

Voilà. Lorsque la Wehrmacht entre en URSS dès juin 1941, les habitants de Biélorussie ou d’Ukraine l’accueillent comme une armée de libération. Au nom de l’idéologie hitlérienne les considérant comme des sous-hommes, les nazis les ont pendus ou enterrés vivants. Ces exactions ont retourné les populations locales contre les Allemands qui sont morts par milliers de faim et de froid.

Une sorte de mépris de race, en somme. A des époques plus anciennes, on le retrouve sous forme d’un mépris de classe…

Naturellement, notamment avec le dédain de la cavalerie française, composée essentiellement de nobles soucieux de leur propre gloire, face à la piétaille anglaise de basse extraction. Ce qui amènera deux cruelles défaites pour la France, à Crécy, en 1346, puis à Azincourt en 1415.

Logiquement, ces décisions absurdes sont prises au faîte de la gloire et de la puissance.

Eh oui. Pour revenir en 1941, les Allemands n’avaient alors connu aucune défaite et Hitler en a oublié toute prudence.

Bien des siècles plus tôt, dans la Grèce antique, cette situation se retrouve avec les guerres médiques entre Grecs et Perses…

Nous sommes au début du Ve siècle. Le centre du monde est alors le bassin de la Méditerranée orientale, appelée mer Egée. Xerxès veut venger l’affront de Marathon et envahir la Grèce, alors un ensemble de cités puissantes mais disparates et sans réelle cohésion. Dans ce premier grand affrontement entre l’Orient et l’Occident, l’empire perse dispose d’une supériorité numérique hallucinante, avec sans doute quelque chose comme 300 000 combattants. Ce sera pourtant l’un des pires affronts de l’histoire militaire, d’abord aux Thermopyles où quelque 300 Spartiates luttent durant trois jours à un contre dix, glorifiant les vaincus aux dépens des vainqueurs. C’est à jamais le symbole de la victoire de la stratégie sur la force brute, de l’honneur sur la puissance.

Chose incroyable, Xerxès refait la même erreur quelques semaines plus tard, à Salamine.

Oui, avec sa flotte où, avec trop de précipitation, il s’engouffre dans ce détroit, piégé par les Grecs de Thémistocle qui, en quelques heures, coulent près de trois cents navires.

Excès de confiance, ignorance des réalités de la météorologie comme du terrain. Autre exemple célèbre, celui d’Hannibal et la traversée des Alpes. Pas une si bonne idée, alors?

Son but était de surprendre les Romains où ils ne l’attendaient pas. Mais l’entreprise n’est pas réaliste; Hannibal perd près de 1000 hommes par jour dans cette folle escalade. Et c’est une armée déjà très amoindrie qui arrive dans la plaine du Pô. Les rares éléphants survivants périssent dans les marais de Toscane.

Mais alors pourquoi passer par le chemin le plus compliqué?

Surprendre les Romains, donc, mais aussi rallier les peuples gaulois des contrées traversées. Une partie d’entre eux le feront, mais ce sera bien insuffisant.

Malgré cela, Hannibal bat à plusieurs reprises les armées romaines, notamment à Cannes. Et pourtant, contrairement à l’avis de ses généraux, il décide alors de ne pas marcher sur Rome. Pourquoi?

Il comptait négocier, en position de force, sous-estimant la réaction d’orgueil de Rome. Car ces défaites n’ont fait qu’exacerber le sentiment national. Rome refuse de racheter ses prisonniers, enrôlant plus de 8000 esclaves pour repartir en guerre. Dans une Carthage divisée, la famille ennemie de celle d’Hannibal ne lui envoie ni vivres ni renforts, et il reste coincé dix ans en Italie du Sud, comme prisonnier de sa conquête. S’il était un grand tacticien sur le champ de bataille, ce n’était en tout cas pas un stratège à long terme.

Ces décisions représentent aussi le triomphe de l’imprévisible.
Capable de remporter des batailles, mais pas la guerre?

Exactement. A l’image de nombreux grands hommes, qui ont des coups de génie et, à d’autres moments, commettent des bévues monumentales.

La célèbre victoire des archers parthes sur les légions romaines, un siècle et demi plus tard, constitue un bel exemple de ce sentiment d’invulnérabilité qui enlève toute prudence.

En -53, les Parthes de Suréna anéantissent les légions de Crassus, quatre fois plus nombreuses, dans le désert de Mésopotamie. Pas moins de 43 000 Romains contre seulement 11 000 Parthes. Et une autre conception de la guerre de la part des cavaliers du désert: ni combat rapproché ni formation en ligne mais un harcèlement continu de la part de deux armes méprisées par les Romains: la cavalerie et les archers. Et la ruse, en plus, avec une fausse déroute se transformant en piège pour les légionnaires. Homme le plus riche de Rome, à la fois consul et triumvir, le puissant triomphateur de Spartacus néglige totalement les atouts de l’adversaire. Ce sera sa perte, lui-même mourant sur le champ de bataille, son corps profané. Un immense traumatisme pour le monde romain.

 Luc Mary en pleine discussion
Autre élément classique, la méconnaissance du terrain. Dans les forêts de Germanie, Varus en fait la cruelle expérience…

Nous sommes en l’an 9. L’armée romaine est toujours la meilleure du monde. Mais en plaine, sur un terrain plat. Epuisées, les troupes cheminent difficilement à travers les bois de Teutobourg, une forêt très dense et escarpée, parsemée de rivières et de marais, dont elle n’a pas du tout l’habitude, étirée sur plus de 15 kilomètres. Pendant trois jours et trois nuits, les tribus germaniques locales les harcèleront par de constantes embuscades qui feront plus de quinze mille morts parmi les légionnaires. Les survivants seront, eux, torturés et sacrifiés comme de vulgaires esclaves. Collectivement, les Romains disposaient d’une tactique de bataille bien supérieure. Mais ils n’ont jamais pu la déployer, provoquant la perte de trois légions, soit environ 10% du total des forces romaines. Une hécatombe qui laissa, dit-on, l’empereur Auguste abattu durant des semaines, et qui sonne le glas des tentatives d’invasion de la Germanie. On peut d’ailleurs y voir les germes des invasions barbares qui causeront la chute de l’empire, au Ve siècle.

Opérons un joli saut dans le temps, jusqu’à la fameuse bataille d’Angleterre de la Seconde Guerre mondiale. Un conflit aérien que Hitler n’aurait pas dû perdre!

Oui, si son aviation s’en était tenue à ses objectifs initiaux, soit détruire les sites industriels, les aérodromes, les radars et les centres de télécommunications, la Grande-Bretagne était bloquée en moins d’un mois. Le 24 août 1940, suite à une erreur de navigation, un pilote allemand bombarde par mégarde les faubourgs de Londres. En représailles, Churchill commande un raid aérien sur Berlin, qui vire d’ailleurs à la catastrophe puisque seul un tiers des appareils revient. Cette incursion met le Führer hors de lui, qui ordonne à l’aviation nazie de raser les villes anglaises dès le mois de septembre. Cela a permis à la Royal Air Force de souffler, de reconstituer son aviation pour, finalement, faire échec aux nazis. C’est donc une cascade de décisions absurdes qui a sauvé la Grande-Bretagne.

Dernier exemple, qui a encore agité l’actualité récemment: l’invasion des Malouines par l’Argentine…

Perdues au bout du monde, dans l’Atlantique Sud, cet archipel glacé se situe à 480 kilomètres des côtes argentines, et près de 13 000 kilomètres du Royaume-Uni. La junte militaire au pouvoir à Buenos Aires veut récupérer ces îles quasi désertes, possession de la couronne britannique depuis cent cinquante ans. Le matin du 2 avril 1982, un corps expéditionnaire argentin débarque et fait prisonniers la centaine de Royal Marines dont les photos font le tour du monde. C’était sans compter sur la détermination de Margaret Thatcher, bien décidée à reprendre son bien, fût-ce au prix d’une guerre. L’ONU désigne l’Argentine comme le pays agresseur, les Etats-Unis se rangent aux côtés de la Grande-Bretagne et, le 14 juin, les 9000 soldats commandos anglais obtiennent la reddition des Argentins après de violents combats. Les jours de la junte militaire sont désormais comptés…

Est-ce pour vous la décision la plus absurde du XXe siècle?

Non, je dirai qu’il s’agit du Mur de Berlin. Pour la première fois, on veut non pas empêcher les gens de fuir à l’extérieur, mais interdire aux populations environnantes de rejoindre le paradis du régime communiste. Une prison extérieure sur plus de 150 kilomètres.

Pour terminer, comment définiriez-vous ces décisions historiques absurdes?

A la fois la défaite de l’incompétence et de la prévoyance, en même temps que le triomphe de l’imprévisible.

 

Publié dans l'édition MM 26
25 juin 2012

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Bio express

Luc Mary est né à Paris en 1959. Il a deux enfants et une petite- fille. Enseignant au Cours Legendre (niveau baccalauréat), il est historien des sciences et spécialiste de l’Antiquité gréco-romaine, mais également physicien d’où plusieurs ouvrages consacrés à la conquête spatiale ou aux différents mythes de la fin du monde. «Les Décisions les plus absurdes de l’histoire» est son dix-neuvième ouvrage, après plusieurs volumes sur la Grèce antique ou encore l’Empire des Romanoff....

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Pour aller plus loin

À lire

Luc Mary, «Les décisions les plus absurdes de l’histoire», Editions de L’Opportun.

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