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"Les JO continueront à s'inscrire dans l'histoire politique du monde"

Boycott, polémiques et propagande: à quelques semaines du lancement des Jeux olympiques de Londres, le géopoliticien français Pascal Boniface nous offre une lecture alternative de cette fête du sport.

Impossible, selon vous, de réduire les JO à un simple spectacle: leur dimension politique est incontestable…

Tout à fait, et cela dès le départ. Lorsque le baron de Coubertin décide de relancer les Jeux à la fin du XIXe siècle, il a un but très clair: contribuer à la pacification des relations internationales. Or, un tel objectif est, par essence, politique. Par ailleurs, sans l’avouer, il souhaite également former la jeunesse de son pays, la France ayant perdu la guerre contre l’Allemagne en 1870 en partie par manque de préparation physique. Voilà tout le paradoxe: les JO naissent à la fois d’une volonté pacifiste et revancharde.

Un exemple précoce de ce que vous appelez l’hypocrisie du Comité international olympique (CIO)?

Le CIO ne cesse de répéter que les Jeux sont apolitiques. Or, du choix des pays hôtes à l’exclusion de certaines nations – comme l’Allemagne en 1920 et en 1924 – il ne s’agit que de décisions stratégiques.

Comme celle d’interdire de JO l’Afrique du Sud dès 1960?

Oui. Cette décision a été prise sous pression politique, celle de pays africains que la décolonisation avait rendus plus nombreux. L’objectif affiché était de contester le régime de l’Apartheid, de faire céder l’Afrique du Sud. La stratégie a été payante: bien entendu, l’exclusion des JO n’a pas été la cause unique du démantèlement du régime, mais elle a contribué à l’isolement du pays, ce qui rendait son avenir économique de plus en plus incertain.

Les JO ont donc été, dans ce cas précis, un instrument de l’histoire?

Exactement. De la même manière qu’ils ont favorisé la décolonisation, dans le sens où ils ont permis à des athlètes africains de se mesurer à des sportifs d’anciennes puissances coloniales et d’accéder ainsi à une égalité qui leur était niée dans la société civile.

Ne perdons pas de vue que les athlètes défilent autour d’un drapeau.
Un affrontement hautement symbolique donc! On peut établir un parallèle avec le récent match Grèce-Allemagne de l’Euro 2012...

Tout à fait! C’était vraiment le match des extrêmes en termes économiques, opposant la riche et arrogante Allemagne – telle que se la représentent les Grecs – à l’impétueuse et dilettante Grèce – dans la tête des Allemands. Plus qu’un match de l’Euro, nous avons assisté à un match de la crise de la dette. Preuve que le sport est devenu vraiment important dans la vie internationale, une projection dans laquelle chacun peut se reconnaître aisément. Et dans la mesure où les grandes icônes sportives sont de nos jours des stars planétaires immédiatement identifiables, on peut les considérer comme des ambassadeurs en short.

Les combats qu’ils ont à mener aujourd’hui semblent toutefois plus dérisoires que par le passé.

Certes, il existe peut-être moins de raisons de manifester: les grandes revendications collectives – contre la discrimination raciale par exemple, symbolisée par les poings levés de Tommie Smith et John Carlos durant les JO de Mexico en 1968 (lire encadré) – sont en partie satisfaites. Néanmoins, les Jeux représentent une telle vitrine que la tentation sera toujours grande de l’utiliser pour défendre une cause ou une autre.

Mais les moments d’émotion, les images fortes, comme la réconciliation de l’Afrique du Sud avec le reste du continent, symbolisée par le tour de piste main dans la main des athlètes Elana Meyer et Derartu Tulu en 1992, se feront plus rares, non?

Pas forcément. Le jour où les premières femmes saoudiennes prendront part à la manifestation sera certainement très remarqué. Je reste convaincu que les JO continueront à s’inscrire, d’une manière ou d’une autre, dans l’histoire politique du monde. On peut par exemple s’attendre à ce que les Jeux de Sotchi en Russie, prévus pour 2014, suscitent à nouveau la polémique, comme Pékin en 2008, en raison des reproches adressés aux régimes de ces deux pays.

Quelle lecture géopolitique pouvons-nous faire du choix de Londres pour accueillir les JO 2012?

C’était le choix d’une ville européenne et d’une candidature ouverte sur le monde, sur l’accueil des jeunes. C’est donc un peu un message de paix que Londres avait envoyé, même si le hasard a fait que quelques jours à peine après l’attribution des JO à Londres, deux terribles attentats frappaient la capitale britannique.

Pouvons-nous nous attendre à de grands gestes symboliques, des éclats?

Difficile à dire. En 1968 à Mexico, personne n’aurait pu prévoir le geste de Smith et Carlos. On ne sait pas trop comment sera accueillie la délégation syrienne à Londres. Peut-être y aura- t-il des manifestations spectaculaires de certains participants? Ou encore le public prendra-t-il fait et cause lors de l’affrontement de deux pays rivaux? Rien n’est annoncé à l’avance, c’est le propre de ces grands événements.

Et comment expliquer le choix de Rio pour accueillir les JO de 2016?

Cette décision s’inscrit dans la volonté du CIO de participer à la fabrication de l’histoire. En 2008, le choix de Pékin était d’admettre l’émergence de la Chine, celui de Tokyo en 1964 signifiait la réintégration du Japon sur la scène internationale après la Seconde Guerre mondiale, et on pouvait lire dans celui du Mexique en 1968 la reconnaissance du tiers-monde. Rio représente également la reconnaissance d’un pays émergent et de notre monde en voie de multipolarisation.

Les JO sont donc tout autant instrumentalisés au niveau politique qu’avant?

Oui, et c’est inévitable vu l’importance qu’a prise cet événement. Ne perdons pas de vue que les athlètes ne défilent pas individuellement mais autour d’un drapeau, en délégation nationale, que ce sont les hymnes nationaux qui sont joués après chaque médaille d’or, et donc qu’il existe une sorte de compétition symbolique entre les nations. Et c’est d’ailleurs mieux qu’elles s’affrontent sur les pistes d’athlétisme et les tatamis de judo que sur d’autres terrains où les défaites sont plus visibles.

Quelques moments forts

Du boycott des Jeux de Londres en 1908 par l’Irlande – l’Angleterre leur refusant l’indépendance – à la lutte sans merci que se livraient l’URSS et les Etats-Unis durant la guerre froide pour un obtenir un maximum de médailles – et prouver ainsi leur supériorité – les JO permettent une lecture en filigrane de l’histoire du XXe siècle. Retour sur certaines éditions marquantes du centenaire, détaillées dans le livre de Pascal Boniface.

1904, Saint-Louis

Baptisés les Jeux de la honte. Les athlètes noirs américains sont mis à l’écart. Ils ne sont autorisés à concourir que lors de deux journées dites anthropologiques, durant lesquelles l’Amérique blanche teste les capacités des «représentants des tribus sauvages et non civilisées».


En 1936, les Jeux sont avant tout ceux de Hitler et de la propagande nazie. (Photo: Keystone/STR)

1936, Berlin

Attribués à l’Allemagne pour symboliser sa réintégration dans la communauté internationale, ces Jeux seront avant tout ceux de Hitler et de la propagande nazie. Le plan du Führer de prouver au monde la supériorité aryenne sera toutefois mis à mal par la victoire au saut en longueur de l’athlète noir américain Jesse Owens, devant le blond allemand Luz Long, qui félicitera d’ailleurs cordialement son adversaire.


A Mexico,Tommie Smith et John Carlos, deux sprinters noirs américains, lèvent le poig à la façon des Black Panthers pour attirer l'attention sur le sort des Noirs en Amérique. (Photo: Getty Images/Gamma-Keystone)

1968, Mexico

A quelques jours du lancement des JO, plus de trois cents étudiants meurent sous les balles de l’armée dans la capitale mexicaine, lors d’une manifestation pacifique. Le CIO décide de maintenir tout de même les Jeux. Cette édition sera également celle de Tommie Smith et John Carlos, deux sprinters noirs américains qui, une fois sur le podium, lèveront le poing à la façon des Blacks Panthers pour attirer l’attention sur le sort des Noirs en Amérique. En guise de représailles, leur titre olympique leur sera enlevé et ils seront exclus des Jeux à vie...


A Munich, un commando de huit hommes s'infiltre dans le village olympique et prend en otage neuf athlètes israéliens. (Photo: Getty Images/Neil Leifer)

1972, Munich

Les Jeux ensanglantés. Un commando de huit hommes s’infiltre dans le village olympique et prend en otage neuf athlètes ­israéliens. Il revendique la libération de deux cents prisonniers palestiniens. Malgré les tentatives de négociation, aucun otage ne s’en sortira vivant.


L’Ethiopienne Derartu Tulu – vainqueur de l’épreuve du 10 000 mètres féminin – et sa rivale sud-africaine Elana Meyer courent un tour d’honneur main dans la main. (Photo: Getty Images Sport/Mike Powell)

1992, Barcelone

La fin du régime de l’Apartheid permet la réintégration de l’Afrique du Sud dans la compétition. Symboles de cette réconciliation, l’Ethiopienne Derartu Tulu – vainqueur de l’épreuve du 10 000 mètres féminin – et sa rivale sud-africaine Elana Meyer courront un tour d’honneur main dans la main...

 

Publié dans l'édition MM 28
9 juillet 2012

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A lire

«JO politiques», Pascal Boniface, Ed. Jean-Claude Gawsewitch, Paris

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1 Commentaire

un citoyen ordinaire [Invité(e)]

Ecrit le
8 juillet 2012

Pour le dilettantisme de la Grèce, on repassera. Ce sont de fieffés menteurs, du moins leurs politiques, contre toute l'Europe, et qui sont incapables de faire payer leurs riches, donc un pays hautement discriminatoire, loin de la démocratie. Et Tommie Smith et John Carlos ne sont toujours pas réhabilités par leur pays: tient, une bonne cause pour Obama, s'il est vraiment aussi déterminé qu'il le dit. Au fond, la gouvernance du mouvement (qui ?) représente ce qu'il y a de plus dangereux: une alliance du fric et du pouvoir occulte, comme cela était bien présent tout au long des Jeux de Pékin, pour lesquels plus d'un a baissé sa culotte.

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