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Quel impact aura le réchauffement climatique sur la flore?

A Lausanne, un groupe de chercheurs fait des projections sur l’avenir de la végétation dans les Alpes. Des espèces sont appelées à disparaître, d’autres à se déplacer. Et les plantes exotiques commencent à débarquer.

Vous ne savez pas distinguer une gentiane d’un crocus, malgré vos fréquentes randonnées alpines? Peu importe, vous ne manquerez pas de remarquer les changements qui ont déjà commencé. «On voit déjà quelques arbres qui s’établissent au-delà de la limite naturelle de la forêt, comme les arolles, qui grandissent également plus rapidement, observe Pascal Vittoz, maître d’enseignement et de recherche en botanique à l’Université de Lausanne (Unil), qui travaille sur les changements déjà effectués pour mieux prévoir ceux à venir. En sept ans, entre 2001 et 2008, les plantes sont montées de 35 mètres en moyenne. L’ascension n’est pas homogène sur tout le territoire, mais le nombre d’espèces a augmenté en moyenne de 80% sur nos sommets durant le XXe siècle.» Parmi les plantes qui sont montées: le genévrier, la myrtille, le génépi...

Pour l’instant, il y a de la place pour les nouveaux arrivants à haute altitude, «car il n’y a pas de plantes couvrantes. Mais la question se pose pour les espèces qui vivaient déjà sur les sommets et qui risquent de souffrir du développement des dernières arrivées», reprend le chercheur. Et si la forêt monte aussi, elle fera de l’ombre aux plantes plus petites, qui seraient à leur tour menacées d’extinction. Même si les montagnes représentent des milieux hautement sensibles aux changements climatiques, le relief tourmenté des Alpes rend difficile pour les scientifiques le développement de projections générales; le laboratoire Ecospat (pour écologie spatiale) de l’Unil, créé il y a dix ans par le professeur Antoine Guisan (actuellement en congé scientifique), a fait des Préalpes vaudoises sa zone de recherche modèle, de 400 à 3100 mètres d’altitude.

«Mais chaque massif montagneux est différent, par sa forme, son climat régional, son sol et sa géologie, d’où l’intérêt d’étendre et de tester nos résultats à d’autres régions ...», précise Christophe Randin, professeur remplaçant et spécialiste de la modélisation de la distribution des espèces alpines.

Trois domaines sous la loupe des chercheurs

De gauche à droite: Pascal Vittoz, Olivier Broennimann et Christophe Randin, spécialistes des changements climatiques. (Photo Loan Nguyen)

Concrètement, le groupe travaille sur trois domaines spécifiques mais complémentaires: les changements climatiques, qui impliquent des disparitions, des migrations et des adaptations de la flore; l’augmentation des invasions biologiques – en clair, l’arrivée de nouvelles espèces en provenance de lointaines contrées; et les changements d’utilisation du sol, qui constituent actuellement le danger le plus immédiat sur la biodiversité et sur les espèces rares. «Il est connu que l’agriculture intensive ou la transformation des surfaces en zone constructible met à mal notre biodiversité, surtout sur le Plateau. Mais la culture en montagne a aussi un effet important: lorsque les paysans abandonnent un champ ou n’y emmènent plus leurs animaux paître, on voit que la forêt se réinstalle, au détriment de certaines espèces rares, comme les orchidées», s’inquiète Olivier Broennimann, premier assistant qui travaille sur les espèces rares et les plantes invasives.

L’activité humaine montrée du doigt

Les changements climatiques sont en marche. «Pour l’ensemble du XXe siècle, on constatait une augmentation de température de 1,3 degré. Aujourd’hui, le réchauffement climatique représente 0,57 degré par décennie! s’alarme Pascal Vittoz. Cela équivaut à cent mètres de dénivelé en dix ans. Et les modèles climatiques montrent clairement la responsabilité humaine!» Pas étonnant, donc, que les plantes remontent en altitude. Côté précipitations, il ne devrait pas y avoir de changement au niveau quantitatif. «Mais elles pourraient être moins bien réparties sur l’année, avec des étés plus secs.»

Des modèles de répartition et de dispersion des espèces végétales ont été esquissés, avec des projections optimistes et pessimistes. D’ici 2100, dans le pire des cas, un tiers des trois cents espèces étudiées dans les Préalpes vaudoises pourraient être menacées d’extinction. Dans le meilleur des cas, 5% disparaîtraient localement. Et la moitié des espèces risquent de perdre plus de 80% de leur habitat. Leurs chances de survie tiennent en partie à leur potentiel de dispersion. Des espèces telles que le pissenlit sèment leurs aigrettes à tous vents et devraient ainsi pouvoir suivre le réchauffement. Par contre, d’autres n’essaiment pas au-delà de quelques centimètres et leur survie est donc incertaine.

Des pronostics sombres pour la myrtille

Les doctorants affinent ces modèles de répartition des plantes. Sur le terrain, ils observent leur présence et leur fréquence et établissent des cartes de répartition. Grâce à des programmes statistiques qui lient la présence des espèces aux données climatiques et topographiques, ils peuvent faire des projections géographiques dans le temps. Ainsi, la myrtille devrait se raréfier d’ici cinquante ans dans la région.

Un danger croissant, ce sont les plantes invasives qui débarquent sous nos latitudes comme la berce du Caucase, une plante qui peut atteindre trois mètres de haut. Le contact avec ses feuilles cause chez l’être humain des éruptions cutanées lorsqu’il s’expose ensuite au soleil. «On calcule sa répartition potentielle pour voir où elle va devenir envahissante et si elle répond aux mêmes conditions que dans son environnement d’origine», explique Olivier Broennimann, qui étudie ce sujet.

Mais surtout – et c’est déjà le cas au Tessin – les palmiers et bambous commencent à pousser de manière spontanée. «La nature survivra malgré les disparitions d’espèces. Si bon nombre n’ont pas d’utilité directe connue pour l’homme, elles portent toutes en elles les traces génétiques de leur histoire et nous permettent de mieux comprendre l’évolution du monde vivant», constate Pascal Vittoz. Car la conservation des espèces se révèle être aussi une question hautement philosophique.

Des changements pour l’être humain aussi

L’homme a-t-il tout à craindre de ces changements climatiques à venir? Oui. Car ils ne sont pas sans conséquence pour lui. L’Homo citadinus va souffrir du réchauffement climatique. Aujourd’hui déjà, les mégalopoles, qui constituent des «îlots de chaleur» dus à la concentration d’activités humaines, tentent de reverdir leur centre, pour offrir des bouffées d’oxygène et faire baisser la température. Mais des changements moins anecdotiques sont à venir: la sécheresse va rendre certaines régions du monde impropres à l’agriculture. Le niveau des océans et mers pourrait monter de près d’un mètre au cours du siècle, noyant une partie des Pays-Bas, de la Camargue ou Venise si des mesures ne sont pas prises et constituant aussi une menace indirecte du climat sur des écosystèmes côtiers fragiles.

La Suisse ne sera pas épargnée. Avec la fonte des glaciers, l’eau risque d’être aussi plus rare dans les barrages. Donc moins de courant produit par notre or bleu. Inquiétant, quand on sait que cela représente 55% de notre électricité. En plaine, c’est l’agriculture qui souffrira du manque de pluie et de la chaleur, nécessitant des irrigations plus fréquentes alors que les rivières apporteront moins d’eau. Quant aux stations de ski, elles vont devoir se muer en stations de villégiature quatre saisons.

 

Publié dans l'édition MM 9
27 février 2012

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En bleu: la répartition actuelle des myrtilliers dans la région des Diablerets. (Carte: LDD)

En rouge: projection de la répartition des myrtilliers dans la région des Diablerets en 2050. (Carte: LDD)


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