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Bagarre sur l'Everest: Ueli Steck raconte

La haute montagne sous très haute tension: l'alpiniste suisse revient en détail sur la violente attaque et les menaces de mort dont il a été l'objet, dans l'Himalaya, avec ses compagnons Simone Moro et Jonathan Griffith.

Ueli Steck, comment vous sentez-vous en ce moment  après la bagarre de dimanche sur l'Himalaya?

Je suis triste, choqué et déçu. Simultanément, je suis heureux que nous soyons tous trois (Simone Moro, un compagnon alpiniste d’Italie du Nord, le photographe et alpiniste britannique Jonathan Griffith ainsi que Ueli Steck, ndlr.) encore en vie. Car on voulait nous assassiner.

Que s’est-il passé exactement?
Simone Moro (1er à g.) et Ueli Steck (en rouge), photographiés quelques jours avant l'incident.

Une centaine de sherpas se sont rués sur nous. J’ai eu beaucoup de chance que l’alpiniste américaine Melissa Arnot puisse s’interposer entre les sherpas déchaînés et nous. J’ai ainsi pu éviter la première attaque. Je n’ai malheureusement pas évalué suffisamment rapidement la situation, de telle manière que j’ai été frappé à la tête par une pierre. Jonathan et Simone se sont enfuis et sont parvenus à se mettre à l’abri. Greg Vernovage (un autre alpiniste présent sur les lieux, ndlr) m’a poussé dans la tente pour me mettre en sécurité. Puis il s’est tenu devant l’entrée de celle-ci. Les sherpas ont cerné la tente en disant que je devais en sortir.

Ils entendaient me supprimer en premier.

Puis ils ont appelé Simone Moro. Il a dû se mettre à genoux et s’excuser pour les paroles prononcées à voix haute dans la montagne.

Il a reçu plusieurs coups de pied dans le visage.

La situation s’est quelque peu calmée après les excuses qu’il a présentées. Les sherpas ont alors décidé que nous disposions d’une heure pour quitter la montagne. Il nous était interdit d’y revenir.

Qu’est-ce qui a déclenché cette colère?

Le 27 avril à 9 heures, à partir du camp numéro 2, Simone, Jonathan et moi nous nous sommes mis en route pour atteindre notre tente du camp numéro 3 à 7100 mètres d’altitude. Nous entendions y passer la nuit. Simultanément, une équipe de sherpas était en chemin. Ils souhaitaient assurer la route menant au camp numéro 3 avec des cordes fixes. Pour ne pas les gêner, nous nous sommes déplacés de 50 mètres plus loin sur la gauche, sur le flanc du Lothse (4e plus haut sommet du monde, ndlr.) jusqu’à la hauteur de notre tente. Les sherpas n’ont pas du tout apprécié cette manœuvre. Tout en nous lançant des blocs de glace, ils en ont parlé par radio avec leur chef, indiquant qu’ils allaient interrompre notre course. Cela s’est passé de manière ostensible, au moment où nous franchissions une crevasse. Nous ne sommes restés que peu de temps en-dessous de leur cordée. Nous avons filé vers la gauche pour ne plus nous trouver dans leur ligne de tir. De fait, en chemin, nous étions complètement indépendants les uns des autres.

Et ensuite?

En une heure et demie nous sommes parvenus au camp numéro 3. Nous nous sommes dirigés vers nos tentes, passant par la droite vers un emplacement qui croisait leur route mais sans que nous touchions leurs cordes fixes. Notre photographe Jon était en tête. Il est rapidement parvenu à la tente. Pour ma part, lorsque je suis arrivé vers les sherpas, leur leader est venu vers moi et s’est mis à vociférer. J’ai d’abord essayé de le calmer et de lui expliquer ce qui s’était produit. Il n’en a rien voulu savoir. Il faisait froid. Un léger vent soufflait. Qu’il y ait un peu de tension est parfaitement normal. La discussion a fait quelques allers et retours. Le sherpa Mingma Dorjee a ensuite décidé de ne plus fixer de cordes ce jour-là et de redescendre.

Vous lui avez proposé de l’aider à fixer les cordes?

Oui, étant donné qu’il n’était que 13 heures. Mais cette proposition l'a mis davantage encore hors de lui. Entre-temps, Simone Moro nous avait rejoints. Mingma a commencé à faire des moulinets avec ses deux piolets.

Simone a haussé le ton et a lâché quelques jurons. C’est alors que les 17 sherpas ont déposé les cordes et sont descendus.

Nous avons attendu qu’ils soient en bas. Après quoi Simone et moi avons fixé les 260 mètres de cordes restants jusqu’à l’altitude de 7300 mètres. Nous avons ensuite décidé de gagner le camp numéro 2 pour parler de la chose – au lieu de rester au camp numéro 3, comme prévu.

Quelles erreurs avez-vous commises?

Dans la montagne, aucune! Dans cette situation tendue, nous étions simplement au mauvais endroit au mauvais moment. Même dans l’hypothèse où un sherpa aurait été blessé par un bloc de glace qui se serait détaché sous nos pas, cela ne constituerait pas une raison pour vouloir nous tuer. Ce qui s’est passé ensuite est inacceptable. Imaginez-vous que j’ai côtoyé les sherpas en 2012 (j’étais avec eux sur l’Everest). Et voilà qu’une année plus tard ils me lancent des pierres.

Tous les sherpas ont désormais perdu ma confiance. S’entendre dire que nous avons une heure pour dégager le terrain et qu’il ne faut plus jamais y revenir sous peine de mort…
Après ces événements, des discussions ont sans doute été conduites dans la montagne. Est-ce exact?

Oui, ce lundi 29 avril, nous nous sommes retrouvés au camp de base. Tous les chefs de l’expédition, les sirdars, étaient présents ainsi que notre escorte. La rencontre a été présidée par des officiers de liaison.

Nous avons tous signé un accord. (reproduit ci-dessous.) En position 23, le paraphe de Jonhatan Griffith, suivi par celui d'Ueli Steck et Simone Moro.

l'accord signé entre les alpinistes et les sherpas. En position 23, le paraphe de Jonathan Griffith, suivi par celui d'Ueli Steck et Simone Moro.

Intégralité du document et source

Celui-ci stipule que, par un malencontreux hasard, notre équipe et les sherpas se sont télescopés. La montagne appartient aux uns comme aux autres. Il a aussi été précisé que de tels événements ne doivent plus jamais se reproduire. Qu’un conflit surgisse malgré tout, alors le différend doit être réglé officiellement par l’officier de liaison.

A quoi une telle convention va-t-elle servir dans le futur?

C’est un beau document, un pas en avant. Cela ne signifie cependant pas que tous les problèmes sont résolus.

La haine qui s’est installée en si peu de temps ne découle pas exclusivement des événements qui se sont produits cette fois dans la montagne.

Elle a pris corps depuis plusieurs années. Pour avoir envie de supprimer trois personnes, il faut davantage qu’une simple querelle.

A quel endroit vous trouvez-vous en ce moment?

Je suis maintenant à Katmandou, où j’attends Simone Moro. Une conférence de presse est programmée. En outre, nous devons rencontrer le premier ministre népalais.

Vous avez définitivement renoncé à votre 16e expédition dans l’Himalaya?

Oui. Pour moi, maintenant, il me paraît important d’attirer l’attention sur la problématique rencontrée. Dans notre esprit, nous véhiculons l’image d’un peuple de montagnards pacifiques. Or, les sherpas règlent les problèmes d’une manière fondamentalement différente de la nôtre en Occident. Au Népal, rendre soi-même la justice est courant, surtout entre indigènes.

Que les gens soient traités correctement ou non ne constitue pas une préoccupation majeure. Mais que 100 sherpas s’en prennent à nos vies, voilà qui est inacceptable. Pour moi, un grand rêve s’est évanoui. Nous étions une bonne équipe et, dans la montagne, les rapports entre les gens étaient excellents. Ce qui est arrivé me rend triste. C’est un côté des choses. De l’autre côté, je peux bien sûr décider de l’endroit où je vais grimper. Si je n’ai pas envie de m’attaquer à l’Everest, je m’en abstiens. Pour le moment, je n’en ai plus envie.

Bon, mais l’alpinisme est votre métier. Quelles alternatives s’offrent à vous dans le futur?

L’Everest constitue simplement une montagne unique. L’Himalaya est grandiose. Le Karakoroum, les Andes ou l’Alaska: heureusement, les autres possibilités ne manquent pas non plus!

Vous en êtes à votre 16e expédition et avez acquis beaucoup d’expérience. Y a-t-il déjà eu des accrochages avec des sherpas dans le passé?

D’une telle ampleur non! Il y a une peu plus d’une année, j’avais eu un problème à l’Ama Dablam (autre sommet de l’Himalaya, ndlr.) avec l’un d’eux qui avait volé des crampons dans une tente. Il n’avait pas pensé que, sans eux, je ne pouvais pas continuer à grimper. Comme mon nom était gravé sur les crampons, il n’a fait aucune difficulté pour me les rendre. Il a donc dû redescendre sans eux. Je pense qu’il aura définitivement renoncé à en emprunter. Ce n’est évidemment qu’une bagatelle par rapport à ce qui s’est produit cette fois dans l’Everest.

En haute saison, c’est-à-dire au mois de mai, quelque 300 alpinistes occidentaux vont se retrouver dans l’Himalaya pour gravir les plus hauts sommets de la terre. En quoi ce tourisme industriel est-il responsable des événements qui se sont passés?

Il est évident que les sherpas réalisent parfaitement combien nous dépensons pour gravir «leurs» sommets.

Cela conduit à une certaine jalousie. Il est question d’argent et de pouvoir.

Des problèmes en découlent. Il n’empêche: compte tenu des conditions de vie au Népal, les sherpas gagnent beaucoup d’argent. Ce qui leur confère un sentiment de puissance. Manifestement, différentes cultures et attitudes par rapport à la vie s’affrontent en la circonstance.

Pour vous, que va-t-il se passer maintenant?

Pour moi il n’y a qu’une suite possible: quitter les lieux. Bien que les sirdars nous garantissent que de tels faits ne se répéteront pas, pour le moment ma confiance a disparu.

Imaginez-vous qu’ils pourraient couper une corde ou emporter du matériel entreposé dans une tente.

Ce serait incroyablement dangereux. De surcroît, après de tels événements, la motivation me fait défaut.

Que signifie une expédition ainsi avortée?

Avant tout beaucoup de déception et de colère!

Quelles conséquences financières?

Enormes!

Après cet affrontement, vous avez fui en direction de Lukla puis vous êtes revenu au camp de base. Pourquoi?

On ne peut pas simplement tourner les talons. J’avais besoin de prendre de la distance et je devais mettre de l’ordre dans mes émotions. Après quoi j’entendais de toute manière régler la situation, c’est-à-dire me ressaisir et chercher des solutions. C’est ce que nous avons fait.

Maintenant il est temps de quitter les lieux.





Actualisé le 2.5.12, 9h15

 

Publié le 1 mai 2013

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7 Commentaires

Philippe Schmico [Invité(e)]

Ecrit le
12 septembre 2013

Une vue completement biaisee et partiale des choses. Je suis alle quatre fois au Nepal (dont un sommet a 8000m) et jamais je n' ai vu de comportement agressif. Le manque d' analyse et de recul de cet article me parait surprenant. La culture est essentielle et des regles elementaires sont a respecter (ce n' est pas juste un plus grand Eiger). Cela montre une incomprehension totale de la vie locale et, plus grave, des raccourcis et justifications intellectuels inacceptables.

olivier blanche [Invité(e)]

Ecrit le
9 mai 2013

Quel est le versant Népalais de cette histoire ?

charly imhof [Invité(e)]

Ecrit le
6 mai 2013

c est bien dommage qu'elle telle situation se produise, Je suis allé plusieurs fois au Népal et je pense y retourner cette automne. Je peux vous dire que sans l'argent des touristes les Sherpas sont à l'agonie. J'y étais lorsque les maoistes règnaient sur les montagnes et que peut de touristes s'y aventuraient. C'était la misère dixit les sherpas eux-mêmes.

 

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