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Chefs d'entreprise: entre travail et sommeil, un équilibre difficile à trouver

Réduire son temps de sommeil pour travailler davantage. C’est la devise adoptée, ou subie, par de nombreux chefs d’entreprise. Un style de vie qui ne va pas sans certains risques pour la santé. Explications et témoignages.

Le patron, c’est celui qui arrive le premier au bureau le matin et qui en ressort en dernier le soir.» La définition est certes réductrice, mais elle a du vrai. La preuve a été apportée par l’Observatoire de la santé des dirigeants en France. Selon son enquête, les chefs d’entreprise dorment en moyenne six heures et demie par nuit, contre sept heures zéro cinq pour la population totale.

Mais qu’en est-il en Suisse? C’est une des questions que se pose aujourd’hui une équipe de chercheurs de la Haute Ecole de gestion de Fribourg. «La santé des salariés a déjà fait l’objet de nombreuses études, explique Mathias Rossi, responsable de cette enquête. En revanche, celle de leur patron reste encore très floue. Nous savons par exemple que les chefs de PME font moins attention à leur santé, car ils se rendent moins souvent chez le médecin que les salariés.»

Mathias Rossi, responsable de l'enquête menée à la Haute Ecole de gestion de Fribourg (Photo: LDD)

Et le sommeil tiendra bien sûr une place déterminante dans ces recherches. «Les patrons ne comptent souvent pas leurs heures, poursuit le professeur. Et le soir, ils participent encore à des soupers ou apéros avec des clients. Sans coupure entre le travail et le moment de se mettre au lit, il leur est souvent bien difficile de s’endormir.»

Une autre étude de grande ampleur est entreprise par le Centre d’investigation et de recherche sur le sommeil (CIRS) du CHUV. Et les premières tendances observées confirment l’hypothèse: les cadres dorment en moyenne moins que les personnes qui ont des postes sans grandes responsabilités.

Mais comment font-ils pour tenir le coup? «La durée de sommeil adéquate varie beaucoup d’une personne à l’autre, explique le Dr Raphaël Heinzer, codirecteur du CIRS. Si certains peuvent se contenter de six heures par nuit, d’autres ont besoin d’au moins neuf heures pour se sentir en forme le lendemain. C’est génétique!»

Baisse des capacités intellectuelles

Réduire son temps de sommeil ne serait donc possible que sur une période limitée. «A un moment donné, certains troubles apparaissent, poursuit le spécialiste. On observe d’abord une baisse des capacités intellectuelles, notamment des difficultés à mémoriser des informations. Des problèmes cardiovasculaires et métaboliques peuvent ensuite survenir, favorisant par exemple les risques d’obésité. Finalement, des problèmes psychiques apparaissent aussi, pouvant déboucher sur un burn-out ou une dépression.»

Dormir moins pour travailler plus… la stratégie pourrait donc se révéler contre-productive. «C’est effectivement un mauvais calcul, confirme Raphaël Heinzer. Je crois qu’il y a aujourd’hui un certain effet de mode à moins dormir. La plupart des chefs d’entreprise aiment se vanter de la courte durée de leurs nuits, car ils donnent ainsi l’impression d’être des personnes très actives!»

Boris Siegenthaler, directeur d’Infomaniak, recommande la lecture pour se couper des inquiétudes.

«Une entreprise, c’est comme un enfant: on ne l’oublie à aucun instant»

Son bureau ressemble à celui d’un geek qui a réussi dans la vie. Sur la grande table laquée au milieu de la pièce trônent deux grands écrans d’ordinateur coulés dans la même matière et des maquettes de célèbres films de science fiction. Boris Siegenthaler, 40 ans, est cofondateur et directeur d’ Infomaniak à Carouge. Son entreprise, spécialisée dans l’hébergement de sites internet, la diffusion de contenus audio et vidéo en streaming et plus récemment dans la vidéo à la demande, compte une quarantaine d’employés.

«Travailler dans le secteur des nouvelles technologies n’est pas de tout repos, explique le Genevois. C’est un monde où tout va très vite et où la concurrence est rude. Avant même d’achever un projet nous travaillons déjà sur ses nouvelles versions!»

Le stress, forcément, ça le connaît. «Une entreprise, c’est comme un enfant: on ne peut pas se permettre de l’oublier. Si je regarde un film le soir chez moi par exemple, le lendemain je ne parviens pas à en raconter l’histoire. Parce que je continue à penser au travail et n’entre pas complètement dans la fiction…»

A l’heure de se coucher, son entreprise occupe toutes ses pensées. «Entre le moment où je suis dans mon lit et le moment où je m’endors, cela peut durer des heures! Mais j’aime bien ces moments de calme, car ils permettent à de nouvelles idées de jaillir. Et pour ne pas les oublier, je les note tout de suite.»

Si l’emploi du temps de Boris Siegenthaler pourrait théoriquement lui permettre de combler son besoin quotidien de sept heures de sommeil, les veilles nocturnes changent donc la donne. «C’est très rare que je puisse bénéficier d’une longue nuit de repos. Si je parviens à m’endormir rapidement, je me réveille déjà vers les 4 heures du matin et la machine à idées se remet en route. A ce moment-là, je me rendors rarement, car la passion de mon travail reprend déjà le dessus.»

Ses conseils pour les autres chefs d’entreprise? «Il faut se débarrasser des questionnements qui reviennent en tête une fois au lit. Pour cela, mettez-les par écrit pour ne pas les oublier et y trouver des solutions le lendemain au bureau.» Et pour se couper de toutes les inquiétudes liées à son travail l’entrepreneur recommande une activité: la lecture. «Choisissez des livres ou magazines qui vous emportent dès la première page, ou alors qui demandent une forte concentration. Et surtout qui n’ont aucun rapport avec votre domaine d’activité!»

Bernard Repond: «La santé d’un patron peut influer sur celle de son entreprise.»

«Un chef d’entreprise n’a pas le temps de tomber malade»

«Je devais me contenter de dormir en moyenne six heures par nuit.» Bernard Repond était à la tête de la menuiserie et ébénisterie du même nom jusqu’en 2008. Aujourd’hui retraité, le Fribourgeois de 69 ans ne regrette pas les longues journées à œuvrer pour son entreprise à Charmey qui comptait alors une vingtaine de collaborateurs. Même si pour cela son sommeil, forcément, en a pris un coup. «Avant d’être astreint à ces responsabilités, j’étais plutôt un gros dormeur, avoue-t-il. Il me fallait pour être en forme entre huit et neuf heures de sommeil par nuit. Mais on s’habitue à dormir moins… mêmesi, c’est vrai, il m’arrivait parfois de m’assoupir quelques minutes sur mon bureau.

L’entreprise de Bernard Repond n’était pas seule responsable de cet emploi du temps surchargé. Le patron était également très actif dans plusieurs associations professionnelles et sportives, mais aussi à l’exécutif de sa commune. «Si l’on fait la somme de toutes les années où j’ai tenu un poste de président, on arrive à quarante-cinq ans! Plus longtemps encore que n’a duré ma fonction à la tête de Bernard Repond SA.»

Pour mener de front toutes ces activités avec sérénité, le Gruérien s’est toujours donné un mot d’ordre: «trouver le temps pour pratiquer ses hobbies». C’est notamment par sa participation à la chorale de l’église de Charmey et la course à pied qu’il se vide l’esprit. Car Bernard Repond en est persuadé: «la santé d’un patron peut influer sur celle de son entreprise». L’entrepreneur tente donc de conserver la meilleure hygiène de vie possible: il ne fume pas et a toujours essayé de manger le plus sainement possible.

Parce que «quand on est chef d’entreprise, on ne trouve jamais le temps de tomber malade ou d’être accidenté!» L’entrepreneur a pourtant dû subir sept opérations chirurgicales. A chaque fois, il a demandé à rentrer plus tôt que prévu de l’hôpital pour retourner travailler. «Si je ne m’occupais pas de nouvelles soumissions, les ouvriers se retrouvaient sans travail le mois suivant! Dans ce métier, la pression est constante.»

 

Publié dans l'édition MM 24
10 juin 2013

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Sommeil et préjugés

Parce que le sommeil conserve une part de mystère, les croyances populaires sont nombreuses à son sujet.
Raphaël Heinzer, directeur du Centre d’investigation et de recherche sur le sommeil au CHUV, défait quelques-uns de ces mythes.
(Photo: LDD)

Le heures de sommeil avant minuit comptent double.

Faux! En revanche il est préférable de dormir à intervalles réguliers, en accord avec son horloge biologique. Notre corps adore la régularité! Certaines personnes sont du soir, d’autres...

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«Mes rêves me ramènent à chaque fois sur mon lieu de travail»

Ce n’est pas la quantité de sommeil qui manque à Philippe Grenié. Mais bien la qualité! «Il m’est impossible de dormir toute une nuit sans me réveiller quatre à cinq fois, raconte le directeur de la succursale genevoise de la chaîne Les Brasseurs depuis quatorze ans. Dans ma tête, je repasse tout en revue: quel extra pourrais-je bien trouver pour samedi soir? Ai-je assez communiqué sur l’événement que nous organisons la semaine prochaine? N’ai-je pas oublié de passer une commande?»

Il y a aussi le problème des horaires de travail irréguliers. «Pas facile au niveau de son horloge biologique!» Père célibataire d’une adolescente de 13 ans, Philippe Grenié a également peu de temps à consacrer à ses loisirs. «Il m’arrive de lire, parfois au milieu de la nuit. Quand je me plonge dans un livre, j’arrive à tout oublier. Mais lorsque je tente de m’endormir, mon travail me revient en tête.»

Et lorsqu’il parvient à trouver enfin le sommeil, ses songes ont tous un rapport avec la restauration. «Souvent j’imagine que je suis responsable d’un autre établissement, mais je n’arrive pas à mener à bien toutes mes tâches. Cela fait des années que je n’ai pas pu rêver d’autre chose!»

Pour trouver une solution à ses insomnies, Philippe Grenié a approché plusieurs thérapeutes. «Leur seule explication est que je suis trop stressé. C’est dans mon tempérament: petit, je ne parvenais pas à m’endormir le dimanche soir si je reprenais les cours le lundi.»

Mais ce n’est pas pour autant que le directeur des Brasseurs renoncerait à son poste: «Je ne pourrais plus jamais me contenter d’un poste d’employé.»

Editoral

Banal, mais utile

Steve Gaspoz, rédacteur en chef de Migros Magazine. (Photo: Catherine Leutenegger)

Couche-tôt ou couche-tard, lève-tôt ou plutôt lève-tard? Toutes les combinaisons sont possibles et quand certains ont besoin d’un nombre d’heures élevé de repos, d’autres se contentent d’un petit rien. Face au sommeil, nous ne sommes malheureusement pas égaux. Une nuit de six heures peut représenter une oasis réparatrice pour les uns alors que d’autres bâillent de fatigue après être restés couchés plus de huit heures.

Que l’on appartienne à l’un ou l’autre groupe, il n’y a rien à faire: c’est l’hérédité qui décide. Nous nous essayons tous parfois à la compression de nos heures de repos. Que ce soit en raison d’une soirée un peu trop longue, un livre à terminer, un projet professionnel urgent à potasser. Un comportement qui se paie cash le lendemain lorsque le réveil sonne et souvent tout au long de la journée qui suit, quand ce n’est pas pendant plusieurs jours.

Malgré cela, il est de bon ton dans certains milieux de revendiquer des nuits riquiqui. Quel manager, par exemple, déclarerait dormir comme un loir? On sait pourtant que le manque de sommeil est susceptible de provoquer de nombreux troubles de la santé. Et avant cela, une baisse importante de l’attention. Une ironie quand on pense que si le sommeil est de plus en plus raboté, c’est avant tout pour gagner en performance.

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2 Commentaires

Pascal Roduit [Invité(e)]

Ecrit le
13 juin 2013

Le problème du sommeil ce n'est pas la durée mais la qualité, consultant je dors 5 à 6 heures par nuit, mais plusieurs sieste de de 3 à 6 minutes par jour, après le petit déjeuné, le repas de midi et en fin d'après midi vers17h.

irène v. Berkel [Invité(e)]

Ecrit le
9 juin 2013

pourquoi les personnes âgés sont censé dormir plus ? J'ai 74 ans et depuis quelques années déjà je ne dors plus que 5 ou 6. h. par nuit ,puisque plus fatigué par des obligations professionnelles (sans sieste après-midi,mais parfois un petit sommeil flache de 2 minutes quand je regarde la TV )Me couche vers minuit ,une heure avec un livre (bien mieux qu'un somnifère ), pour me réveiller en plein forme vers 6 ou 7 h.

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