Quand l’honneur pousse au crime
Chaque année, des milliers de personnes sont condamnées à mort parce qu'elles s'opposent au dictat de leur famille. Leur nombre augmente, même en Europe. Témoignage.
Ils apparaissent rayonnants, lui dans sa veste matelassée et elle la tête enveloppée dans une écharpe de soie. On croirait que le jeune couple est en Suisse pour son voyage de noces. Mais l’histoire est tout autre. Leurs sourires ne sont que les paravents polis d’une tragédie, puisqu’ils sont les improbables survivants d’un crime d’honneur. Que Sami raconte sans tabou dans un anglais fluide.
Sami et Sara (prénoms fictifs, n.d.l.r.) font partie de ces couples déclarés «karo-kari» par une cour tribale du Pakistan. Un mot qui signifie que, dans leur pays, ils sont marqués de la tache noire, donc condamnés à mort. Pourquoi? Parce que la jeune femme, 21 ans aujourd’hui, a refusé d’épouser son cousin, mariage imposé par sa famille. «Je savais ce que je risquais, mais c’est ma vie. Ma mère était très fâchée aussi», souligne Sara.
Le Pakistan fait partie de ces Etats où le crime d’honneur reste un fléau. En particulier dans les provinces reculées, où les jirgas, sortes de cours tribales illégales, condamnent et exécutent chaque année plus de 600 femmes et quelque 200 hommes, selon les statistiques de la Commission des Droits humains du Pakistan. Des chiffres sans doute bien en dessous de la réalité. «Les crimes d’honneur sont en augmentation de jour en jour, à cause de l’illettrisme et de l’écart qui se creuse entre les classes. Rien ne change puisque les politiciens sont aussi les chefs des tribus. Au Pakistan, on ne regarde pas en avant, mais en arrière», analyse Sami.
Elle échange sa burqa avec une autre femme
Quand le verdict tombe en 2010, Sara est alors enfermée et ligotée dans une chambre pendant une semaine, nourrie à travers une seule fenêtre. Avant d’être emmenée par son père et ses oncles dans un autre village, où elle devra mourir. Elle sait déjà comment. Elle pourrait être jetée aux chiens, découpée en morceaux, lapidée. Mais elle doit être enterrée vivante. Avant d’être exécutée, elle est encore emmenée dans un lieu saint, comme le veut la coutume. Une façon pour les futurs auteurs du crime de se purifier avant de commettre le pire. Et c’est là que, dans une incroyable présence d’esprit, Sara profite de son passage aux toilettes pour échanger sa burqa avec une autre femme. Et parvient à s’enfuir incognito. «Oui, j’étais terrorisée, mais à chaque pas je priais Dieu pour qu’il m’aide», lâche Sara, dont l’écharpe soyeuse a glissé sur les épaules.
Je savais ce que je risquais, mais c’est ma vie!
Malade, affaiblie, elle ne songe qu’à partir le plus loin possible. Arrive à prendre le train jusqu’à Karachi, à quelque 500 km de là. Et appelle à l’aide Sami, son ancien voisin de village qui justement y travaille. «Au Pakistan, pour qu’un homme puisse aider une femme, il doit l’épouser. Ce que j’ai fait. Nous avons donné une conférence de presse, un article est paru dans les journaux, mais ça n’a eu aucun effet.»

Au contraire. La famille de la jeune femme se met à la poursuite des deux époux. Et faute de les retrouver s’en prend à la famille de Sami, restée au village. «Ils ont attaqué et brûlé ma maison, frappé ma mère et mon frère. Même le journaliste qui avait publié notre histoire a été agressé.» C’est grâce à une ONG sur place, qui les a mis en contact avec la Fondation Surgir (lire encadré), que Sami et Sara ont pu quitter le Pakistan et obtenir en Suisse un permis humanitaire. «Quitter le pays nous a donné un immense espoir. C’est une nouvelle vie qui a commencé en avril dernier.»
«Très chanceux de vivre ici et d’avoir trouvé un travail»
Ils respirent la jeunesse et la liberté. «La vie est si lumineuse ici», sourit la jeune femme. «Nous ne nous sentons pas coupables, on a le droit de vivre. Cette loi qui nous a condamnés est un problème culturel, une très vieille coutume tribale, qui n’a rien à voir avec la religion», renchérit Sami élevé dans la tradition soufie de l’Islam, qui prône l’ouverture aux autres confessions et la fraternité universelle. Même si sa famille, ses amis lui manquent, il s’estime «très chanceux de vivre ici, d’avoir trouvé un travail» et espère un jour servir d’exemple.
Pour Sara, qui rêvait d’entreprendre au pays des études de stylisme, tout est à recommencer. Une vie à refaire sur une table rase, apprendre le français, suivre un cours de couture. Comme à chaque fois qu’elle évoque le passé, ses lèvres tremblent, mais ses paroles sont irrévocables: «Aucun membre de ma famille ne me manque. Je suis très en colère contre eux. Il faudrait arrêter ces crimes d’honneur. Je ne veux plus tout ça.»
Ils ont attaqué et brûlé ma maison, frappé ma mère et mon frère. Même le journaliste qui avait publié notre histoire a été agressé.
Retourner un jour au Pakistan? Impensable. Sami est catégorique: «Le gouvernement n’est concerné ni par les droits de l’homme ni par le respect des femmes. Ce sont des conditions terribles. Ma famille a dû déménager. Elle sera menacée toute sa vie. Sans prescription.» Comme eux, condamnés à changer d’identité pour rester vivants.
Publié dans l'édition MM 5
30 janvier 2012
«Certains Etats n’ont pas la force de contrer les systèmes coutumiers»

Christian Giordano, professeur d'anthropologie sociale à l'Université de Fribourg. (Photo Pierre-Yves Massot/Arkive)
Quelles sont les origines de ces lois coutumières?
Les crimes d’honneur sont liés aux sociétés patriarcales. Où les familles sont très étendues et n’ont rien à voir avec les familles nucléaires occidentales.
Une pratique qui remonterait à plus de 4000 ans…
Oui, même la société hébraïque patriarcale avait ces normes coutumières! Ce n’est pas une spécificité des pays...
Lire la suite«Certains Etats n’ont pas la force de contrer les systèmes coutumiers»
Christian Giordano, professeur d'anthropologie sociale à l'Université de Fribourg. (Photo Pierre-Yves Massot/Arkive)
Quelles sont les origines de ces lois coutumières?
Les crimes d’honneur sont liés aux sociétés patriarcales. Où les familles sont très étendues et n’ont rien à voir avec les familles nucléaires occidentales.
Une pratique qui remonterait à plus de 4000 ans…
Oui, même la société hébraïque patriarcale avait ces normes coutumières! Ce n’est pas une spécificité des pays musulmans, même si actuellement la concentration des cas y est plus élevée. Les crimes d’honneur sont aussi très répandus chez la minorité catholique, dans les grandes familles d’Albanie du Nord, par exemple.
Quels pays sont les plus concernés?
Aujourd’hui, ce sont le Moyen-Orient, le Pakistan, l’Inde, le Bangladesh, le Brésil et l’Equateur. Mais la chose est plus complexe qu’on ne le pense. La loi laïque turque, qui s’appuie sur le droit pénal italien de 1926, dépénalise le délit d’honneur. L’Italie n’a supprimé les paragraphes concernés qu’en 1981. L’Espagne et le Portugal ont suivi dans les années 80! D’ailleurs, le délit d’honneur existe toujours en Italie du Sud, lié en partie à la mafia.
Les femmes, pourtant premières victimes, jouent parfois un rôle dans ces crimes d’honneur…
Dans ces sociétés, l’individu compte moins que l’honneur de la famille. L’important, c’est la réputation de la famille, les gens ne pensent pas en tant qu’individus mais en tant que membres d’un collectif.
Pourquoi ces lois coutumières perdurent-elles aujourd’hui?
Parce que ces Etats postcoloniaux, avec des régimes totalitaires ou démocratiques, sont trop faibles, ils n’ont pas une grande légitimité. C’est pourquoi les personnes restent loyales envers leur système ancestral. Au Pakistan, le président Musharraf a instauré la peine de mort contre le délit d’honneur, mais personne ne suit cette loi.
Avez-vous l’impression que le phénomène est en augmentation en Suisse?
J’ai été impliqué dans deux cas, comme expert dans des procès pénaux. Celui d’un Pakistanais qui a tué sa femme au Tessin. Et celui d’un Albanais qui a tenté de tuer sa fille, en Suisse allemande. Tous les deux ont été condamnés. Je ne sais pas si le problème prend de l’ampleur, mais ce qui a changé, c’est que les immigrés qui s’installaient autrefois en Amérique n’avaient presque plus de contact avec leurs familles. Aujourd’hui, à cause de la mondialisation, les migrants sont toujours en relation avec leur lieu d’origine où ils peuvent se rendre chaque année. Et restent de ce fait liés à leurs lois coutumières, car la communauté d’origine demeure une société de référence.
En chiffres
Selon une étude publiée par le Fonds des Nations Unies pour la population, on estime à 5000 le nombre de femmes victimes de crimes d’honneur chaque année dans le monde. Un chiffre qui serait trois à quatre fois inférieur à la réalité.
Les crimes d’honneur seraient en augmentation dans la plupart des pays d’Europe. Officiellement, 12 crimes sont répertoriés par année en Grande-Bretagne. La Hollande a reconnu 13 crimes d’honneur en 2009 et la Belgique en a recensé 17 entre 2004...
Lire la suiteEn chiffres
Selon une étude publiée par le Fonds des Nations Unies pour la population, on estime à 5000 le nombre de femmes victimes de crimes d’honneur chaque année dans le monde. Un chiffre qui serait trois à quatre fois inférieur à la réalité.
Les crimes d’honneur seraient en augmentation dans la plupart des pays d’Europe. Officiellement, 12 crimes sont répertoriés par année en Grande-Bretagne. La Hollande a reconnu 13 crimes d’honneur en 2009 et la Belgique en a recensé 17 entre 2004 et 2008.
En Suisse, quatre cas ont été rapportés, dont les derniers en date, celui de ce père pakistanais qui a massacré sa fille à coups de hache en mai 2010 à Zurich. Et celui de cette femme turque, en 2011, condamnée à trois ans de prison, pour avoir encouragé des proches à perpétrer un crime d’honneur à l’encontre de sa belle-fille.
En mai 2011, le Conseil de l’Europe a adopté une Convention pour combattre la violence à l’égard des femmes. Laquelle engage les Etats membres, dont la Suisse, à mettre fin à ces crimes.
La Fondation Surgir demande de supprimer du code pénal suisse l’honneur comme motif d’allègement de peine, encore mentionné dans les articles 18.1 et 48.2a1.
Une aide pour les victimes

Jacqueline Thibault (photo: Catherine Leutenegger) se bat depuis plus de vingt ans sur tous les fronts de l’injustice. Au Moyen-Orient, d’abord, sous l’égide de Terre des Hommes. Et puis, quand elle découvre l’étendue des crimes d’honneur, Jacqueline Thibault crée sa propre Fondation, «Surgir», en 2001, pour lutter contre les violences faites aux femmes. Une organisation, subventionnée uniquement par les dons privés, qui fait de la prévention en Jordanie, en Palestine, en Israël...
Lire la suiteUne aide pour les victimes
Jacqueline Thibault (photo: Catherine Leutenegger) se bat depuis plus de vingt ans sur tous les fronts de l’injustice. Au Moyen-Orient, d’abord, sous l’égide de Terre des Hommes. Et puis, quand elle découvre l’étendue des crimes d’honneur, Jacqueline Thibault crée sa propre Fondation, «Surgir», en 2001, pour lutter contre les violences faites aux femmes. Une organisation, subventionnée uniquement par les dons privés, qui fait de la prévention en Jordanie, en Palestine, en Israël et en Jordanie, entre autres. «On ne recherche pas les victimes, mais les associations nous contactent. On préfère aider les filles sur place ou les envoyer dans d’autres pays arabes. On en accueille une à deux par an en Suisse.» Lesquelles sont alors prises en charge financièrement et moralement par la Fondation. Et soutient aujourd’hui quelque vingt-cinq personnes en Suisse; près de septante personnes en Europe. Une mission sans fin qui ne lui fait pas baisser les bras pour autant. «Il faut que la Suisse adapte un plan d’action, qu’elle agisse dans les domaines de la prévention, de la protection et de la législation. Arrêtons de confondre crime d’honneur, toujours prémédité et commis par un collectif, et crime de droit commun. Ça n’a rien à voir.»
Infos sur www.surgir.ch A lire: «Brûlée vive», de Souad, préface de Jacqueline Thibault, Ed. Oh Editions! 2004.
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10 Commentaires
Marcel Lasry [Invité]
Ecrit le
4 février 2012
Bonjour !
Je me permets de vous dire que je suis déçu que vous n'ayez pas parlé de l'excision sur des petites filles qui est aussi un crime perpétré dans ces familles.
Je me permets également de vous dire mon étonnement quand j'ai vu le nom d'Israël sur les pays ou "surgir" fait de la prévention !??! Israël qui est le seul pays démocratique de la région et dont le niveau d'éducation spirituel, laïc, humain, professionnel ..est un des plus élevé au monde, vraiment étonné !!! ce que vous avez oublié d'ajouter que ce probléme est dans les communautés arabes musulmanes, bédouines, chrétiennes et druzes ! Ce que je vous prierai de corrigé dans votre prochaine édition ! En plus de ça je vous informe qu'en Israël il y a des associations juives et chrétiennes qui s'occupent de ce probléme !
Merci
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Mariya Dimova [Invité]
Ecrit le
1 février 2012
"Arrive à prendre le train jusqu’à Karachi, à quelque 500 km de là. Et appelle à l’aide Sami, son ancien voisin de village qui travaille justement dans la capitale". Attention, la capitale du Pakistan est Islamabad.
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MM Rédaction Online
Ecrit le
3 février 2012
Bonjour,
Nous vous remercions de votre remarque tout à fait correcte et avons modifié le passage mentionné. Veuillez nous excuser pour cette inadvertance.
Meilleures salutations,
votre équipe de rédaction online
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Ghismar Olfu [Invité]
Ecrit le
29 janvier 2012
Horrible!
La répression humaine ne servirait pas à grand-chose dans cette culture puisque c'est, pour eux un état d'esprit. Ils ne comprendraient pas pourquoi ils seraient condamnés pour cela !
Ils ont besoins, comme chacun de nous, êtres humains, d'une révélstion profonde et personnel de Jésus-Christ car, Dieu est Amour et Il ne veut qu'aucun périsse mais que chacun se repente et parvienne à la connaissance du salut et à la vie éternelle.
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