16 avril 2020

Ces entreprises connaissent la crise

La débâcle économique résultant de l’épidémie de coronavirus touche de plein fouet les indépendants. Entre attente de la reprise, des aides de l’État et système D, tous craignent pour l’avenir de leur commerce.

Edna Epelbaum, exploitante de 28 salles de cinéma dans les cantons de Berne, Jura et Neuchâtel
Temps de lecture 5 minutes

«Tous nos cinémas sont fermés. Ça veut dire zéro recette depuis le 16 mars. Le personnel qui œuvre dans les salles – soit la majorité de nos quelque 250 employés – est au chômage technique. Nous avons reçu les prêts des banques et nous en sommes très ­reconnaissants. Mais il nous reste des frais fixes à payer, en particulier les salaires de ceux qui continuent à travailler dans les bureaux ainsi que les loyers. Ce dernier point n’est d’ailleurs pas réglé et nous sommes en discussion avec les propriétaires pour trouver des arrangements.

Nous commençons aussi à réfléchir à l’avenir: quand et comment allons-nous sortir de cette crise? Est-ce que nous aurons assez de films à montrer au moment de la réouverture? De quelle manière motiverons-­nous le public à revenir dans nos salles? Du coup, notre grand combat aujourd’hui, c’est de communiquer avec les gens, de garder le lien pour qu’ils n’oublient pas le cinéma. Nous avons par exemple fait une sélection de films qu’il est ­possible de regarder en streaming payant sur nos sites. Durant cette ­période, il est très important d’être solidaire et de soutenir aussi des productions suisses qui, à cause des fermetures, n’ont plus de visibilité dans les cinémas.

En fin de compte, même si cette crise sera dure à traverser, je suis optimiste et positive. Le cinéma reste et ­restera toujours ce lieu unique où les gens peuvent se rencontrer et partager des histoires sur grand écran.»

Henri-Daniel Champier, pêcheur à Clarens (VD)

«Avant je faisais le marché deux fois par semaine à Vevey et j’avais une petite clientèle qui venait à la Pêcherie le jeudi et le vendredi. Mais le marché a été suspendu. C’est la solution de facilité, il n’y a pas plus de promiscuité qu’au magasin... On est en plein air, il suffisait d’espacer les stands et de mettre des petites barrières.

J’ai encore la chance d’avoir la Pêcherie, mon atelier où je prépare les poissons, à Clarens. Mais je vends 20 à 30% de ce que je vends d’habitude au marché. J’ouvre quatre jours par semaine, il y a parfois une petite dizaine de clients qui viennent et sinon pas grand monde. Du coup, je congèle le poisson, ce qui me permet de refaire mon stock, et j’en pêche un peu moins.

Bien sûr, il y en a des plus mal ­lotis. Mais nous, les pêcheurs, on ne va rien gagner, peut-être même pas réussir à faire les paiements. Comme on est autorisés à aller à la pêche, on n’a droit à aucun soutien…»

Caspar Bijleveld, directeur du Papiliorama à Chiètres (FR)

«Aujourd’hui, dans le dôme du Papiliorama, c’est une pure merveille: tout est en fleurs et il y a une quantité incroyable de papillons qui volent. Oui, mais ce spectacle, c’est juste pour moi… Comme tous les jardins zoologiques, nous sommes fermés et les trois quarts de nos 130 employés (une cinquantaine en équivalent plein temps, ndlr) sont au chômage technique.

Sans entrées, donc sans rentrées financières, nous travaillons avec le minimum nécessaire. Les gardiens d’animaux continuent évidemment de s’occuper des bêtes et nous avons instauré un système de piquet pour la direction, la technique et le jardinage afin d’assurer une permanence et d’entretenir les lieux. Et nous portons tous des masques depuis que nous avons appris qu’un tigre d’un zoo de New York avait été testé positif au coronavirus.

Je suis content d’avoir contracté une assurance perte de gain pour ce genre de cas de force majeure. Nous allons ainsi pouvoir tenir deux mois, deux mois et demi avec cette couverture, en espérant que cela suffise à faire le pont. Mais si ça dure, nous serons contraints d’emprunter de l’argent sans intérêt. Je n’espère pas devoir en arriver là, car cet argent il faudra bien le rembourser, ce qui alourdira immanquablement nos charges. Il est certain que nous ne sortirons pas à court terme de cette crise, d’autant qu’elle arrive au printemps, saison qui nous permet d’habitude de faire le beurre pour l’hiver…»

Véronique Rossier, directrice de la librairie Nouvelles Pages à Carouge (GE)

«L’annonce du confinement a été un coup de massue! Mais très vite, je me suis demandé s’il fallait fermer complètement ou continuer à vendre autrement? Et puis, au vu des demandes des clients, j’ai décidé de faire des envois. Je viens le matin à la librairie, je traite les commandes et je rentre chez moi. J’envoie une quinzaine de colis par jour. De temps en temps, un client m’appelle et je montre les livres en rayons par Facetime.

Je suis seule, j’ai dû mettre mon employé en Réduction d’horaire de travail (RHT). En attendant, j’ai inscrit la librairie sur la plateforme «DireQt», mise sur pied par la start-up Qoqa. Côté finances, j’ai droit à la perte de gain pour les indépendants. Certains fournisseurs, une minorité, nous ont octroyé une échéance pour les factures. Mais j’ai quand même dû demander un crédit… C’est difficile économiquement, mais on a à manger et un toit, on reste privilégiés.

Pour le reste, je n’ai pas la tête à lire. C’est un peu compliqué quand même, cette situation, ça mouline pas mal pour savoir comment on va s’en sortir. Même si, au fond, on a beaucoup de chance d’être ici, avec une infrastructure sanitaire de qualité.»

Emanuelle Zufferey, directrice de la manufacture de verre Plug and Play à Saxon (VS)

«Avec la crise du coronavirus, il y a eu un arrêt assez net des commandes et, du coup, un ralentissement de notre production – nous réalisons des éléments en verre pour l’agencement d’intérieur. Nous fonctionnons désormais avec un personnel réduit: trois postes et demi au lieu de cinq et demi. Les employés, qui œuvrent habituellement au bureau, sont partiellement au chômage technique et télétravaillent. À l’atelier, nos employés continuent pour l’instant à travailler normalement, car nous avons quelques éléments que nous pouvons produire même si nous n’avons plus la possibilité d’aller sur tous les chantiers. Nous avons saisi par exemple l’opportunité de cette crise, en proposant à notre clientèle un nouveau produit: des guichets de protection en verre contre le coronavirus.

Cette crise a forcément un impact négatif sur notre chiffre d’affaires et nos liquidités. Mais pour moi, la situation est moins stressante qu’il y a huit ans quand nous avons monté notre entreprise en partant de zéro. J’ai appris en tant qu’indépendante à m’adapter et à ne pas m’inquiéter de ce qui n’est pas encore arrivé. Sinon, c’est sûr, je me ferais du souci toute ma vie!» 

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