14 janvier 2019

Pardon, j'ai aimé

La chronique de Fred Valet, journaliste et auteur.

«Oh tu sais, de mon côté, je fais le 24 à ­Singapour, le 25 c’est dinde VIP dans le Marais et le 26, j’hiberne. Peut-être que le 31 je m’enverrai en l’air avec de la double crème en pensant
très fort à 2019. Cette pétasse aguicheuse.
Et toi ?»

Moi ? Il est 22h et des guirlandes. Le 24, le 25, le 26. Peu importe. (Cette mascarade dure jusqu’à mi-janvier dans ma poitrine.) Je survis péniblement dans cette surenchère émotionnelle bardée de solitude. Neveu mord goulûment le pied de table en poussant des petits cris de rat pour signifier son impatience à l’idée de violenter les paquets qui agonisent au pied de la cheminée. Nièce se remet gentiment du vomi qu’elle a offert quelques minutes plus tôt entre deux overdoses de sucre. Grand-mère est chiante. Maman est morte. Bernard est rouge. Le sapin n’est même pas vert. Progéniture me chuchote une théorie selon laquelle le Père Noël n’aurait pas de GPS puisqu’il est suspendu contre la façade des voisins depuis une semaine. Quelques Gilets Jaunes font la queue à l’épicerie d’en face pour échanger leur SMIC contre une bouteille de clairette tiède. L’élite artistique vocifère en statuts Facebook et polo A.P.C. contre le mercantilisme des Fêtes. Les amants sont assignés à résidence.

Et moi j’ai une furieuse envie de couple. (C’est la période des indigestions, on y verra que du feu.)

Je nous observe ne rien offrir et avoir peur de tout (alors qu’on scande le contraire). Les enfants sont moins bien dressés que la table. « J’ai amené du pinot noir. C’est du bon, vu son prix. » Je pose sur des photos que je ne verrai jamais. Juliette rêve de se coucher avant le petit dernier. Je touche à peine au champagne mais je suis bourré de maladresses. On est toujours un peu gauche quand on veut voir ce que ça fait d’aimer. Et en fin d’année, mes vannes cèdent. Forcément, ils ne sont pas prêts. Postillons d’amour. J’aime en cascade et en moufles. Sans bon d’échange. J’aime. J’aime. J’aime. En costard et en famille. Je love le frangin que je ne vois jamais. J’embrasse les cousins à l’américaine. Je veux faire douze enfants. Je veux épouser toutes les gambettes trempées dans les paillettes.


A Noël, j’ai une désagréable envie d’aimer. Puis, le 8 janvier, à l’aube, je reprends mes esprits pour enfin retrouver cette agréable envie de ne plus rien ressentir. A demain.

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