8 août 2019

Chef d’orchestre, dernier bastion machiste?

Elles ne sont qu’entre 3 et 5% dans le monde à diriger des ensembles musicaux de réputation internationale. Une situation qui pourrait bien changer à la faveur de la nouvelle génération de femmes, toujours plus nombreuses à se former à ce métier.

La Schwytzoise Graziella Contratto a été la première femme à diriger un orchestre permanent français.

«La musique nuit dans la plus large mesure à la modestie qui convient au sexe féminin.» Daté de 1686, cet avis tranché du pape Innocent XI a fait longtemps office de loi d’airain: la musique, la grande, était une affaire d’hommes. L'avènement de la figure du chef d’orchestre au début du XIXe siècle n’a pas arrangé les choses: aujourd’hui encore, le nombre de femmes à la tête d’un orchestre symphonique de réputation internationale oscille entre 3 et 5%. Il ne doit guère y avoir que la ­virile corporation des baleiniers à faire pire.

«La place des femmes est dans la cuisine,et non dans l’orchestre», avait d’ailleurs cru devoir décréter l’inoxydable gourou du Philharmonique de Berlin, Herbert von Karajan. Un peu plus tôt, le grand Richard Strauss avait choisi, lui, de faire dans l’ironie fine: «Une femme au pupitre de direction? Mettre à l’unisson un jupon et 120 hommes, quelle partie de plaisir! Un jour de 1969, France Soir fait sa une sur deux événements: «Un homme a marché sur la Lune!» en tout grand; et en tout
petit: «Une femme a dirigé un orchestre!» Il s’agissait de la Française Claire Gibault, et cela situe l’ampleur et la difficulté de l’exploit.

La Suisse a compté quelques pionnières, comme Hedy Salquin, qui fut la première femme à obtenir le 1er prix de direction d’orchestre au Conservatoire de Paris en 1952, mais reçut en réponse à sa candidature ces mots de la Hessische Rundfunk: «Cher Monsieur, bien que vous soyez une femme, nous vous appelons Monsieur. En outre, nous n’avons aucun poste à vous proposer.» Ou ­encore Sylvia Caduff, qui remporta en 1966 à New York un concours de direction, mais ne se vit ensuite proposer qu’un concert populaire à la Tonhalle de Zurich, quand Claudio Abbado, qui avait remporté le même concours deux ans plus tôt, obtint la direction de la Scala.

Les temps évoluent
Les choses semblent pourtant changer avec la nouvelle génération. C’est ce que pense en tout cas la cheffe suisse Graziella Contratto, l’une des rares à avoir obtenu la direction d’un orchestre permanent. Même son de cloche chez Pauline Rességuier, étudiante en direction d’orchestre à Lausanne. Si l’accès au métier au niveau professionnel reste encore difficile, les femmes sont de plus en plus nombreuses à se former dans cette voie-là. 

En attendant, on aura pu applaudir l’Américaine Marin Alsop à la tête de l’Orchestre de la Suisse romande ou l’Australienne Simone Young à celle de l’Orchestre de chambre de Lausanne, deux stars mondiales de la baguette, mais occasionnellement et en cheffes invitées.

«Je n’étais pas sûre d’être prête. Et ça, c’est typiquement féminin»


Graziella Contratto,
cheffe d’orchestre

«J’aimerais bien devenir cheffe d’orchestre.» Graziella Contratto a retrouvé cette note dans son journal intime: «Je devais avoir 12 ans, mais après, j’ai totalement oublié, j’ai fait des études de piano, pas mal de théorie, un diplôme
de professeur et ensuite beaucoup de musique de chambre, j’ai accompagné des chanteurs à l’opéra, la direction, c’est arrivé à 25 ans seulement.»

Cette Schwytzoise de 52 ans a dirigé de 2003 à 2009, comme cheffe principale, l’Orchestre des Pays de Savoie, devenant à cette occasion la première femme à obtenir la direction artistique d’un orchestre français permanent. Elle est aujourd’hui à la tête de la section «musique» à la Haute École des arts de Berne. Son retour en Suisse est lié à la naissance de sa fille qu’elle souhaitait voir grandir là. Elle continue en parallèle à diriger des orchestres comme cheffe invitée.

«Je n’ai jamais senti un désavantage parce que j’étais une femme», raconte-t-elle. Elle dit même que la question ne l’a jamais trop intéressée. «Il y avait tellement de choses que je devais apprendre pour être une cheffe. Se mettre sans instrument, sans la protection d’un meuble, d’un piano, devant un orchestre, ça m’a demandé énormément de temps, de crises, de questionnements.»

Le souci venait donc plutôt d’elle-même. «Je n’étais pas sûre d’être prête. Et ça, c’est typiquement féminin. En tant que femme, on se pose des questions du genre: est-ce que je mérite de diriger cette symphonie de Bruckner, est-ce que je ne suis pas encore trop jeune? pendant que les hommes, eux, sont déjà en train d’agir. Cette autocensure a freiné beaucoup de jeunes femmes durant de nombreuses générations.»

Graziella Contratto estime que les choses sont pourtant en train de changer: «Il y a en ce moment une vraie vague de jeunes femmes cheffes d’orchestre, mais aussi de compositrices et de solistes, qui arrivent.» Elle y voit deux explications: d’abord «la société est plus mûre, a compris que si le niveau est là, si la compétence et l’art sont là, le sexe de la personne ne compte pas». Ensuite les femmes elles aussi ont mûri: «Elles sont ­désormais prêtes à s’épanouir dans une position de leadership.»

Pour les femmes de la génération de Graziella Contratto, les choses n’ont pas été aussi simples: «Comme je suis grande, j’avais peut-être une certaine autorité juste par la taille, mais les dix ­premières années ont été une quête sans fin pour que je commence à agir comme une vraie cheffe. Il s’agit d’une certaine trinité entre esprit, âme et mouvement – comment gérer la forme, la psychologie, le côté historique d’une pièce. Si j’étais un homme, jamais je ne vous avouerais ça

Les blagues salaces, les comportements sexistes de l’orchestre, relatés par exemple par la cheffe française Claire Gibault, Graziella Contratto assure n’avoir jamais connu rien de tel. «J’aime l’orchestre, j’aime ­travailler avec les gens, je ne suis pas quelqu’un qui dirige en imposant ma vision, mais plutôt qui essaie de ‹rendre possible›.»

Elle pense que cette façon de faire est appelée à un bel avenir: «Si on regarde tous les problèmes qui nous attendent dans la société – climat, immigration, crises économiques, etc. – on aura besoin de personnalités avec des compétences comme l’empathie, la compréhension de l’autre, la faculté de faire ressortirm le meilleur des gens, toutes capacités dans lesquelles normalement les femmes excellent, n’est-ce pas?

Graziella Contratto balaie pourtant une dernière fois la question du genre en musique: «Peu importe le sexe: qu’un ou une cheffe d’orchestre fasse un geste et que l’orchestre réagisse, cela reste magique, un mix entre anticipation et chamanisme (rires).»

«Les métiers de la musique se féminisent vraiment»

Patrick Lehmann, responsable du département
des instruments de l’orchestre à la Haute École de musique de Genève (HEM).

Y a-t-il une volonté de parité entre hommes et femmes à la HEM?

Dans l’art, ce n’est pas tellement ­possible, en politique je pourrais le comprendre, mais dans l’art, on prend les meilleurs. Notre travail n’est, en ce sens, absolument pas discriminatoire, puisque les concours d’entrée sont des épreuves où nous prenons ceux qui réussissent le mieux.

Combien de femmes suivent ­aujourd’hui le cursus de chef ­d’orchestre?

L’année prochaine, nous avons une classe de direction de huit étudiants, quatre femmes et quatre hommes. C’est un hasard, on ne regarde pas plus le genre que la couleur de peau. Il faut aussi savoir qu’on a aujourd’hui beaucoup plus de demandes de jeunes filles.

C’est-à-dire…

Nous avons une très grande majorité de femmes dans nos écoles. Les ­métiers de la musique se féminisent vraiment. C’est d’ailleurs très clair quand on regarde l’Orchestre de la Suisse romande, où il y a 44% de femmes et 56% d’hommes. On n’est pas loin de la parité. À noter qu’il y a aussi moins de typologie par instrument. Avant, les femmes jouaient plutôt du piano ou du violoncelle, alors qu’aujourd’hui elles sont aussi trompettistes, cornistes, etc. Par contre, il est vrai que cette tendance ne se vérifie pas dans le métier de chef d’orchestre.

Pourtant elles sont nombreuses aujourd’hui à se former à ce métier…

Le problème ne se trouve pas au niveau de la formation, mais au niveau professionnel, et plus exactement
des diffuseurs: organisateurs, responsables d’agences de concerts, responsables de salles de concert ou de festivals. Le milieu de la musique est dans une dynamique de star-système et la curiosité a moins de place. Par conséquent, celui qui
engage veut avoir des personnes sûres, connues. C’est certainement une partie de la réponse, mais c’est à ces personnes qu’il faut demander pourquoi elles n’engagent pas plus de femmes. MM

«Cette année, il y avait une vraie parité dans ma formation»

Pauline Rességuier a dû se battre pour obtenir un poste de directionau sein d’une fanfare.

Pauline Rességuier, 33 ans, étudiante en direction d’orchestre

«Les musiciens ont souvent des parcours atypiques, lance d’entrée de jeu Pauline Rességuier. De mon côté, depuis mon bac, cela fait dix-sept ans que je suis sur les bancs de l’école.» Passionnée de musique, boulimique
de savoir, elle aligne les diplômes.

Son baccalauréat en poche, Pauline Rességuier se lance dans une licence en musicologie avant d’enchaîner sur une formation de direction de chœur. En parallèle, elle suit le conservatoire où elle pratique flûte, cor, piano, et surtout chant lyrique. Si sa spécialisation de chanteuse l’a menée naturellement vers la direction de chœur, l’étudiante est une ardente défenseuse de la non-ségrégation entre instrumentistes et chanteurs. «Ils font partie d’un tout. J’en veux pour preuve la mixité dans les œuvres des plus grands compositeurs et compositrices.» Aujourd’hui, c’est au travers d’un master en direction d'orchestre à la Haute École de musique de Lausanne qu’elle perfectionne ses connaissances.

À 33 ans, l’étudiante a choisi de ­plonger sans réserve dans un domaine plutôt réservé aux hommes. Mais ­Pauline Rességuier rassure: «Cette année, il y avait une vraie parité, d’ailleurs bien accueillie par Aurélien Azan-Zielensky, l'enseignant principal de mon master.» Force est de constater qu’il existe donc une réelle ouverture d’esprit au niveau de l’apprentissage, mais ce n’est pas le cas partout. «Dans le monde professionnel et avec les ­anciennes générations, on est encore confronté au machisme.» L’étudiante en sait quelque chose.

En arrivant en Suisse, elle postule pour des sociétés de musique amateurs. Au départ, elle se heurte à quelques réticences. Son profil ne correspond pas aux habitudes et les étiquettes sont difficiles à ignorer pour certains: femme, Française, «jeune»... Mais la passionnée ne lâche rien et finit par décrocher, il y a un an, le poste de direction au sein de la fanfare L’Espérance de Coffrane (NE).

«Ma première mission a été de préparer les musiciens pour le concours de la Fête cantonale des musiques neuchâteloises. En deux mois de travail, nous avons atteint un résultat inattendu: nous sommes arrivés premier au palmarès.» Un succès qui lui ouvre alors des portes. Entre autres, Pauline Rességuier est invitée à diriger l’orchestre Amati à Lausanne. Mais les places restent chères et les candidats nombreux. L’accès à la profession connaît aussi d’autres ­obstacles: «Selon moi, le problème principal est cette prégnance du culte de la personnalité, hérité de XIXe siècle. Cette image est loin de refléter l’essence d’une profession qui vise surtout à créer du lien, à être le vecteur entre les musiciens et le public, afin que tous puissent communiquer.»

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