31 octobre 2019

«Les murs sont le reflet de l’érosion du système démocratique libéral»

Trente ans après la chute du mur de Berlin, le nombre de barrières physiques à travers le monde a explosé. Dominic Eggel et Marc Galvin, de l’Institut de hautes études internationales et du développement de Genève, analysent ce phénomène.

Dominic Eggel et Marc Galvin posent dans le parc du Musée Ariana à Genève auprès de l’installation monumentale de Jacques Kaufmann: un mur en briques.

«Les bonnes barrières font les bons voisins», cette phrase de Robert Frost se vérifie-t-elle toujours au regard de l’histoire?

Marc Galvin: Robert Frost était un poète américain qui, pour avoir possédé une ferme, savait qu’à la campagne la terre est un bien qu’on défend âprement. Mieux valait donc avoir de bonnes barrières, ce qui constituait un message clair pour les voisins. Toutefois, l’idéalisme qui consiste à penser qu’une barrière règle tout se heurte à la réalité historique. Celle-ci a souvent montré que les murs dressés entre des populations n’ont assuré la paix que jusqu’à leur effondrement ou qu’au contraire la violence que ces barrières physiques ont provoquée n’a cessé qu’à leur disparition, comme pour le mur de Berlin. Les murs naissent, vivent et meurent, entraînant à chaque étape son lot de bonheurs et de malheurs, de paix et de violence.

Dominic Eggel: Les murs constituent une constante anthropologique dans l’histoire de l’humanité. Ils permettent de différencier l’appartenance à un groupe ou à une communauté. Les murs dans l’histoire ont donc ­toujours été constitutifs de sens et d’identité. Il y a le moi et l’autre; l’intra et l’extra muros; ceux qui font partie du groupe et ceux qui en sont exclus. Par ailleurs, les murs sont des marqueurs historiques, ils donnent du sens aux communautés dans la durée; l’exemple de la muraille de Chine est typique. Les murs sont omniprésents et ont joué un rôle central dans l’organisation d’un nombre incalculable de populations, du village néolithique aux cités-États grecques, de la bourgade médiévale aux grands empires et aux États-nations.

Avec la chute du mur de Berlin et la fin de la guerre froide triomphe en tout cas l’idée d’un monde ouvert, globalisé, sans barrières commerciales. À l’époque, comment cela se traduit-il dans le monde?

M.G. Les années 1980 marquent une rupture avec l’après-guerre coopératif et l’esprit de la social-démocratie; Thatcher et Reagan sont passés par là. L’ouverture des économies dans une approche très libérale ouvre la voie à une nouvelle vague de mondialisation. Elle se traduit par la montée des multinationales, la délocalisation de la production, l’explosion des échanges internationaux. De sorte qu’à la chute du Mur, on est dans la certitude intellectuelle de la fin de l’histoire et de la victoire du paradigme libéral. C’est aussi l’époque de la dynamique européenne, de l’ouverture des frontières et de l’intégration du système commercial mondial avec l’OMC, créée en 1995, et l’arrivée d’un nouvel acteur majeur: la Chine. Dans ce contexte, en effet, le mur est le contraire de la globalisation, le mur est l’ennemi.

Au début des années 1990, combien de murs existe-t-il et quelles sont leurs fonctions?

M.G. Un petit retour en arrière permet de rappeler qu’en 1945 on estime à deux le nombre de murs entre pays voisins dans le monde. Autant dire, rien. Les premières tensions de la guerre froide constituent des contextes favorables à l’érection de murs. Les années 1980 avec la construction de murs en Inde, à Chypre et au Maroc ouvrent la voie à un léger mouvement. Dans la décennie 1990, on estime à seize leur nombre dans le monde, notamment aux États-Unis, en Ouzbékistan, en Israël, en Afrique du Sud et au Koweït.

Les murs physiques sont les résultats de nos murs mentaux.

À l’image de la muraille de Chine ou du mur de Jéricho, les murs ne sont pas nouveaux. Quelle définition pouvons-nous en donner?

D.E. Le mot anglais wall provient du latin vallus qui signifie «pieu» et désigne «une ­palissade en bois et terre qui formait le pourtour d’une fortification». Les murs ont été traditionnellement construits pour la défense, la vie privée, et pour protéger les habitants du danger venant de l’étranger. Avec le progrès de l’artillerie au XIVe siècle, les murs deviennent toujours plus épais. Mais face à la grandeur croissante de la puissance de feu et l’avènement de l’artillerie lourde et de l’aviation, leur importance dans les stratégies défensives décline rapidement. Au-delà des définitions, on note que les murs sont des constructions sociales largement utilisées dans un sens métaphorique, servant de toile de fond à des projections culturelles et/ou politiques. On a tous en tête la musique du film The Wall des Pink Floyd sorti en 1979. Les murs physiques sont les résultats de nos murs mentaux. Ils ont également un impact sur la manière dont nous nous configurons les identités spatiales et l’altérité.

Dès 2001, on constate une hausse nette du nombre de murs à travers le monde, qui passent de seize à cinquante-trois en 2018. Pourquoi cette explosion?

M.G. Les causes sont multiples, mais les deux principales sont le repli sécuritaire et économique à la suite du cataclysme du 11 septembre 2001 et de la crise financière de 2007. Le choc de la destruction des tours ­jumelles à New York a été un traumatisme pour les États-Unis. Il a été ressenti comme un viol, bouleversant l’idée que ce pays était intouchable et que la violence et la guerre ne se passaient qu’ailleurs. Trouver des causes aux problèmes du terrorisme n’était alors pas simple, mais montrer que les gouvernements agissaient en fermant les portes semblait à leur portée. Les réponses militaires aux attaques du 11 septembre ont notamment entraîné d’importants mouvements migratoires. Une partie des murs a donc été construite pour briser les flux de ces populations.

D.E. La crise financière de 2007 a, quant à elle, encore accru les anxiétés économiques et sécuritaires. À cela se sont ajoutées plus récemment des logiques identitaires. Les mouvements populistes, illibéraux et nationalistes qui ont le vent en poupe dans beaucoup de pays (Brésil, Hongrie, États-Unis, Philippines, Turquie) cristallisent l’ensemble de ces peurs et ce sont eux qui, la plupart du temps, poussent à la construction de nouveaux murs. En un sens, ces murs sont donc le reflet du succès des forces politiques illibérales, des populismes de droite et de leur combat contre l’ouverture, le cosmopolitisme et le multiculturalisme. Les murs donnent l’illusion de certitude et d’assurance dans un monde de plus en plus incertain. Ils incarnent quelque chose de tangible, de durable, dans un monde où la politique est souvent assimilée à l’éphémère et aux promesses.

Concrètement, où sont placés ces murs?

M.G. Géographiquement, ils se trouvent aujourd’hui en majorité au Moyen-Orient. Pour ce qui est de leur emplacement, ils sont situés presque exclusivement sur les frontières entre États, dans une logique de superforteresse.

Les murs sont faits pour être contournés.

Quelles sont leurs principales fonctions?

D.E. Comme le montre notre numéro de ­Global Challenges sur les murs, ils ont deux grandes fonctions, l’une antimigratoire et l’autre sécuritaire. Les murs antimigratoires sont largement majoritaires de nos jours, comme à Ceuta et Melilla, en Hongrie, à Calais, en Norvège ou aux États-Unis. Ils sont là une réponse directe à la recrudescence de la migration causée par la hausse des conflits, notamment au Moyen-Orient. Les seconds prévalaient par le passé mais sont moins fréquents de nos jours. On les trouve par exemple en Turquie ou en Arabie­saoudite. Il faut reconnaître que, dans les discours officiels, les deux versions, sécuritaire et antimigratoire, sont souvent combinées. Leur objectif est double: garder la menacou les pauvres à l’extérieur et préserver la richesse ou la «pureté» de ce qui est à l’intérieur. On peut ajouter que les raisons véritables de ces murs sont souvent autres que celles avancées officiellement. Ainsi, les murs peuvent servir à des projections politiques ou idéologiques. Parfois aussi, les murs ont une fonction captive, c’est-à-dire d’empêcher les gens de fuir ou d’aller voir ailleurs, comme ce fut le cas du mur de Berlin et aujourd’hui de la Corée du Nord.

Ces murs sont-ils efficaces?

M.G. Oui et non. Il est évident que la construction du mur à la frontière mexico-américaine a fait baisser le nombre des migrants illégaux, mais les murs sont faits pour être contournés. Outre le fait que la plupart des migrants aux États-Unis arrivent dans les aéroports, on peut dire que les murs déplacent les flux plutôt qu’ils ne les arrêtent. Les avions et les drones passent par-dessus, et les migrants par-dessous. Pas moins de 250 tunnels ont déjà été trouvés sous ce mur. Les murs sont aussi souvent de l’ordre du bricolage ou de l’improvisation, ce qui nuit à leur efficacité. Parfois, la topographie rend leur réalisation impossible, si l’on prend le cas du mur frontalier souhaité par le Kenya à sa frontière avec la Somalie. Au final, la majorité des murs restent poreux et friables, et sont un aveu d’impuissance.

N’ont-ils donc pas tendance à devenir un simple gadget électoral aux coûts exorbitants, comme aux États-Unis?

D.E. Oui, les murs ont été au cœur de ­campagnes électorales récentes comme en Hongrie avec Orbán ou aux États-Unis avec Trump. En ce sens, ils sont devenus des ­outils de communication, des instruments symboliques dans des campagnes de relations­publiques. Ce qui compte, c’est la perception du public. Les politiciens capitalisent sur le potentiel métaphorique des murs, ancré dans des réflexes archaïques et une symbolique millénaire. Fox News, pendant la campagne présidentielle par exemple, a présenté la frontière mexico­américaine comme une zone de guerre.

M.G. Les murs sont aussi un symbole de pouvoir qui confère du capital politique. Les gouvernements qui s’emploient à les construire peuvent se targuer de faire preuve de la «dureté» nécessaire sans devoir vraiment s’attaquer aux causes véritables des problèmes.

Les politiques ultranationalistes menées par Trump ou Bolsonaro, mais aussi, dans un autre registre, le Brexit sont-ils autant de signes que nous allons inexorablement vers un système de repli sur soi?

M.G. Aujourd’hui les murs qui se construisent sont le reflet de l’érosion du système démocratique libéral et du renouveau des politiques nationalistes
et populistes. Ils sont donc l’expression d’idéologies basées sur le repli et l’exclusion. Le repli sur soi, comme vous dites, est aussi la marque d’un individualisme galopant, marqueur de notre temps, d’une priorisation du soi sur l’autre, de sa mise à distance.

Dans les sociétés dites «ouvertes», ces murs ne créent-ils pas en réalité un phénomène d’enfermement et de surveillance, qui menace la liberté et renforce les xénophobies?

M.G. Dans l’imaginaire d’Orwell, ce que vous décrivez serait l’étape d’après. Cette volonté de contrôle manifestée par de plus en plus de gouvernements – que ce soit au nom de la sécurité renforcée pour lutter contre le terrorisme ou la délinquance, ou de la mise en place d’une société de la vigilance – risque de conduire à des politiques accrues de surveillance interne. Et comme les possibilités du numérique sont illimitées et qu’on sera de toute façon traqué par notre carte de crédit et notre téléphone, les droits liés aux libertés se trouvent en effet de plus en plus dans l’ombre des murs. Comme en Chine. Mais les murs ne renvoient pas automatiquement à la perte de liberté pour tous.

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