18 décembre 2017

Thérapie chromatique

Bruits incessants, lumière crue et agitation constante: l’environnement d’un patient en soins intensifs est tout sauf paisible. Pourtant, cette situation n’est pas une fatalité.

l’hôpital de la Charité à Berlin
Le plafond de certaines chambres de l’hôpital de la Charité à Berlin est équipé de diodes modulables en fonction des besoins du patient. (Photo: Charité – Universitätsmedizin Berlin)

Il y a encore quelques années, un patient sur cinq souffrait de délire au cours de son séjour en soins intensifs. La proportion atteignait même 80% chez les personnes sous assistance respiratoire.

L’administration de médicaments pour tranquilliser les malades peut avoir de graves conséquences. De nombreuses études ont démontré qu’une profonde sédation, même quand elle ne dure pas plus de quarante-huit heures, peut laisser des séquelles irréversibles allant de troubles de la mémoire à la maladie d’Alzheimer. Les autorités médicales ont changé radicalement d’approche: fini les réveils comateux, place aux patients conscients de leur environnement et dans l’idéal à même de coopérer. Un tel changement de philosophie impliquait toutefois de prendre des mesures au sein des unités.

Les premières tentatives européennes remontent à une quinzaine d’années. L’hôpital général de Linz, en Autriche, avait changé l’éclairage et renouvelé entièrement la palette chromatique de manière variée selon les pathologies. Le rouge et l’orange étaient venus égayer les murs d’une première chambre. «Ces couleurs sont réputées stimuler les patients dans le coma ou souffrant de troubles de la perception», indique l’ancien médecin-chef Dietmar Bibl.

Aux numéros 2 et 3, les personnes sous sédatifs et sous assistance respiratoire se reposaient dans un univers turquoise et bleu. Et dans la chambre 4, le vert, synonyme d’harmonie et de régénération, était réservé aux malades sujets au stress. Les plafonniers avaient été pourvus de verre légèrement structuré, ce qui facilitait la focalisation. Les lumières étaient éteintes pendant la nuit, des lampes murales suffisant pour s’orienter.

Les résultats se sont révélés concluants: selon Dietmar Bibl, les patients se sentaient en meilleure forme physique et psychologique; le personnel soignant se souvient «d’une atmosphère plus joyeuse, plus intense».

Un réaménagement complet

À l’hôpital berlinois de la Charité, le projet le plus ambitieux en la matière est mené depuis 2013. L’unité de soins intensifs a été repensée en fonction des besoins des patients, comme l’explique l’anesthésiste Alawi Lütz: «Avec un bureau d’architectes et des designers, nous avons réaménagé deux chambres en rendant les équipements médicaux plus discrets et atténuant les bruits.» Un nouveau plafonnier respectant le rythme des patients a aussi été conçu.

«Au début de notre projet, nous avons mesuré un niveau sonore de 80 décibels, avec des pointes à 100 décibels, se souvient Alawi Lütz. C’était digne d’une autoroute… » D’après l’Organisation mondiale de la santé, le bruit ne devrait pas dépasser 40 décibels; passé ce seuil, on estime que la concentration est perturbée. Lors de la rénovation complète de deux salles de soins, les architectes ont fait disparaître les équipements techniques (sauf le dialyseur), derrière des parois en bois insonorisantes sans pour autant gêner la manipulation des appareils par l’équipe médicale. Les nuisances sonores ont ainsi été diminuées de moitié.

Par ailleurs, un apport suffisant de lumière naturelle (ou de lumière d’intensité équivalente) est indispensable au bon fonctionnement du système hormonal ainsi qu’à l’équilibre biologique. «Il est fréquent que le rythme biologique des patients en soins intensifs soit perturbé», concède Alawi Lütz. Souvent, les salles de soins sont éclairées pendant la nuit pour des raisons médicales. À l’inverse, l’intensité lumineuse des chambres en journée est insuffisante et ne peut pas être compensée par la lumière artificielle traditionnelle. C’est pourquoi la Charité a été dotée de luminaires de nouvelle génération capables de remplacer la lumière du jour. Il semblerait que les plafonds comptant de nombreuses LED parviennent à atteindre l’intensité nécessaire au système hormonal sans éblouir le patient.

«Les mesures architecturales et techniques prises tant pour le bruit que pour la lumière sont censées favoriser la guérison des patients», résume Alawi Lütz. Il a fallu démontrer que notre objectif technique avait bien été atteint afin de pouvoir ensuite observer l’état des patients et mettre en relation de manière plausible d’éventuels changements positifs avec les rénovations effectuées. Ainsi, la Charité a lancé une grande étude clinique visant à comparer la guérison des patients séjournant dans des chambres standards et celle de malades installés dans la nouvelle unité de soins intensifs.

Véritable nouveauté mondiale, le plafond en LED a fait l’objet de la plus grande attention. Ses nombreuses diodes permettent de régler la luminosité et la température de couleur afin de préserver le rythme jour-nuit des patients. Les médecins de la Charité exploitent aussi les multiples possibilités offertes par ce plafond high-tech.«Des couches d’images animées sont également projetées», commente Alawi Lütz. Sur la première, on distingue par exemple un ciel, la deuxième comprend un soleil et la troisième des feuilles vertes. L’aspect, la forme et la taille des éléments, ainsi que la vitesse de leurs déplacements peuvent être personnalisés.

Une innovation qui semble faire ses preuves

L’adaptation de ces images à l’état de santé du patient est le point fort du dispositif. La palette chromatique et les formes sont changées sur la base de mesures telles que l’intensité de la douleur, l’état d’éveil ou le taux de sédation. «Après une opération, les patients ayant pu regarder un arbre vert ou un jardin avaient moins besoin d’antalgiques que ceux qui avaient contemplé un mur gris.» Le niveau de la douleur est évalué toutes les huit heures. Si le patient souffre davantage, on projette plus de feuilles et de plus grande taille. «Quand nous retirons les appareils d’un patient sous assistance respiratoire, il a tendance à respirer trop vite. Nous lui conseillons alors de caler son rythme sur celui du feuillage au plafond.» La Charité de Berlin est pour l’heure le seul hôpital au monde à mettre en œuvre cette approche. Les premiers retours chez eux des patients ayant séjourné dans de telles chambres sont positifs: «Nous constatons moins d’anxiété et, sur le plan clinique, nous avons l’impression que le recours aux antalgiques et aux calmants est moindre.» Les réactions des proches sont elles aussi encourageantes.

Alawi Lütz rappelle que l’étude pilote portant sur quatre lits n’a concerné pour l’instant que 74 patients. «Mais les résultats sont très positifs.» Il faudra sûrement mener d’autres expérimentations à plus grande échelle avant que ce nouveau concept en matière de soins intensifs devienne un jour la norme dans les hôpitaux et cliniques.

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