6 juillet 2017

L’aventurier des sons

Oreilles aux aguets et micro à la main, le sound designer veveysan Julien Matthey traque les innombrables bruits du quotidien. Et quand ils sont trop difficiles à capter ou inexistants, il les crée.

Après treize ans de production audio dans des radios locales, Julien Matthey s’est mis à son compte.
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Chut! Arrêtez ce que vous êtes en train de faire, et écoutez: qu’entendez-vous? Parvenez-vous à dissocier et identifier tous les sons? Par ce petit exercice tout simple, vous venez d’entrer dans le monde de Julien Matthey. Ce Veveysan est en effet sound designer – un métier peu connu, particulièrement en Suisse, mais très présent dans le monde du cinéma, des jeux vidéo et de l’audiovisuel. «Depuis que je suis enfant, j’ai toujours été fasciné par la technologie, raconte-t-il. A 10 ans, je me rappelle que j’enregistrais des sketchs avec un copain sur ma chaîne stéréo. On faisait des parodies de Fort Boyard, et je jouais le thème au synthétiseur.» Arrivé à la fin du gymnase, le jeune homme cherche sa voie. «Je me suis demandé ce que j’aimais faire et la réponse a été limpide: faire du son!»

Une perpétuelle évolution

Ses études d’ingénieur du son – «l’une des seules formations existant dans le domaine en Suisse» – lui permettent d’acquérir «une base essentielle». Mais ce passionné de création en veut davantage, et se lance alors sur une voie cent pour cent liée au domaine sonore, en développant sans cesse ses compétences. «Je lis constamment des livres, fais des expérimentations. Chaque projet me permet de découvrir quelque chose en plus, chaque nouvel élément de matériel que j’achète aussi. Ce dernier a d’ailleurs beaucoup évolué depuis le début, et est devenu nettement plus accessible.»

Après treize ans de production audio chez Rouge FM, LFM, One FM et Yes FM, il a décidé l’an passé de créer sa propre structure. Et savoure chaque minute de travail. «Pas une journée n’est semblable à l’autre, s’émerveille-t-il. Je crée des sonorités spéciales pour des jeux vidéo, des pubs pour la télévision, je fais de la voix off… sortir de ma zone de confort et affronter l’inconnu a été la plus belle décision que j’aie prise!» Son travail présente un autre avantage: il passe une grande partie de son temps à l’extérieur, oreilles aux aguets, prêt à dégainer micro et enregistreur pour capter un maximum de sons. Sa librairie sonore en contient environ 400 000, dont 20 000 enregistrés par lui-même. «C’est qu’il y a énormément de variantes pour un seul son, vous savez! J’ai par exemple plus d’une vingtaine de sons d’aéroport différents. On ne se rend pas compte que ces derniers diffèrent complètement, qu’on soit à l’entrée ou au gate, selon l’heure à laquelle on prend l’avion, et bien sûr selon le pays où on se trouve, car les messages seront dans des langues différentes.»

Tout doit se tenir

Même topo, simplement en se tenant sur son balcon: en enregistrant à 5 h, 13 h, 19 h et minuit, l’ambiance ne sera pas du tout la même et les sons correspondants non plus. Tout comme la saison à laquelle on enregistre. «C’est pour cela qu’il est très important que je tienne compte du lieu, de la période et de l’heure lorsque je crée une ambiance pour une production audiovisuelle, afin que le rendu soit en adéquation avec l’image!» Mandaté pour créer l’ambiance de l’exposition Plouf, qui se tient actuellement au Musée du Léman, à Nyon, il a d’ailleurs dû «feinter». «Ça a été un gros défi: en avril, on m’a passé commande en me demandant des rires d’enfants sur la plage… heureusement, deux ans auparavant, j’avais enregistré des ambiances de piscines publiques. J’ai donc utilisé ces sons en effaçant les voix d’adultes derrière, puis j’ai ajouté le bruit des vagues du lac Léman, le klaxon du bateau de la CGN et des cris d’oiseaux de la région pour donner une ambiance lacustre et réaliste.»

Si ses sons préférés sont justement «organiques et naturels, comme le bruit de l’eau ou le chant des oiseaux», ce sont également parmi les plus difficiles à enregistrer: «Même en s’isolant au fin fond d’une forêt, il est très difficile d’enregistrer la nature seule, sans être parasité par la pollution sonore urbaine. Lorsque j’enregistre une ambiance, je la capte durant trente à soixante minutes, même si je ne peux en utiliser ensuite que cinq. Chaque son doit être guetté avec patience, comme un photographe animalier guette le sujet de sa prise de vue. Il faut être au bon endroit au bon moment, avec le bon angle d’enregistrement et le bon matériel.»

Mais il y a aussi des moments bénis où le son parfait naît seul, de manière inattendue. Comme cette fois où, à Amsterdam, dans la gare souterraine de l’aéroport, un train a passé devant lui en émettant «un son extraordinairement musical, comme un vaisseau spatial passant plusieurs vitesses». Et quand le son ne convient pas ou reste impossible à capter? Pas de problème pour Julien Matthey, puisqu’il lui suffit alors de l’inventer. «On peut ainsi créer des projets beaucoup plus abstraits, des sonorités qui n’existent pas dans le réel et pour lesquelles il faut faire preuve d’imagination. Le cri d’un monstre pour un jeu vidéo, par exemple. Savez-vous qu’à l’époque, il a fallu cinq cris d’animaux combinés pour créer le rugissement du T-rex dans le film Jurassic Park?»

Un métier encore méconnu

Malgré le formidable impact de l’ambiance sonore sur un film, le métier de sound designer reste un métier de l’ombre. «En voyant une vidéo, les gens ne se posent pas vraiment la question du son et pensent que c’est le caméraman qui s’en est occupé. Avec un film aussi, d’ailleurs, puisque notre travail consiste justement à faire croire que tout a été fait ensemble!» Néanmoins, Julien Matthey remarque qu’avec une qualité visuelle toujours meilleure, le public s’intéresse maintenant davantage au son, cherchant un bon rendu général. C’est d’ailleurs le but du jeune homme, qui désire faire découvrir son travail et communiquer au maximum sur sa passion. «Pour faire partager mon quotidien, mes expériences et un travail en constante évolution, je tiens un blog sur ma page professionnelle et la rubrique «sound» de Socialize Magazine, un webzine tendance et lifestyle. Et je me suis lancé un défi: ne jamais me mettre de limites!»

Le site de Julien Matthey: www.julien-matthey.com

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