30 avril 2020

Tous dans le même bateau

Présent sur tous les continents, le coronavirus est l’ennemi commun à anéantir. De quoi faire naître un sentiment d’appartenance à l’humanité, un phénomène extrêmement rare qui prend toutefois des formes diverses selon les pays.

Le même problème en même temps: tous les pays du monde sont confrontés au Covid-19 (photo: Getty Images).
Le même problème en même temps: tous les pays du monde sont confrontés au Covid-19 (photo: Getty Images).

Depuis des semaines, chaque jour, les pays du monde entier annoncent les chiffres des nouveaux cas testés positifs au Covid-19 ainsi que les décès qui y sont liés. Aussi terrifiantes soient-elles, ces statistiques révèlent un autre aspect de la maladie, à savoir son étendue territoriale. Du Japon aux États-Unis, de la Suède à l’Afrique du Sud, tous les gouvernements luttent désormais en même temps contre le même problème. Un combat d’assez grande envergure pour faire naître une identité collective mondiale?

«Je ne parlerais pas ici d’identité collective, une notion que je réserve à des engagements volontaires dans le cadre de mouvements ­collectifs, féministes, régionaux, racistes ou ­anti-racistes par exemple, précise Bernard Debarbieux, professeur ordinaire en géographie politique et culturelle et en aménagement du territoire à l’Université de Genève. Dans le cas présent, je parlerais plutôt d’un sentiment d’appartenance étendu à l’humanité tout entière.»

L’émergence de ces sentiments globaux liants est particulièrement rare. «Durant la Seconde Guerre mondiale, on a pu observer des identifications à des nations, voire à des alliances, mais rien à plus grande échelle, poursuit le chercheur. Cela s’explique notamment par une communication mondiale alors lente et peu propice à la propagation des idées. «Pour qu’un sentiment d’appartenance international se développe, il faut un phénomène mondial bien sûr, mais aussi une information mondialisée et instantanée.» Deux conditions réunies dans le cas du Covid-19.

«Même s’il manque encore une étude empirique sur le sujet, je pense qu’actuellement nous assistons effectivement à une prise de conscience au niveau mondial. Bien sûr, la situation est vécue différemment si l’on est un étudiant suisse ou un défavorisé américain, pourtant, les symptômes, les mesures préventives prises et le terme pour désigner le mal sont les mêmes.»

La maladie serait donc parvenue à faire naître chez les habitants de la Terre ce que n’ont réussi à faire ni les Jeux olympiques – «il s’agit plutôt d’une guerre mondiale sportive que d’un mouvement de paix universelle» – ni le réchauffement climatique – «il n’est pas perçu mondialement de la même manière puisque les effets sont différents avec ici une sécheresse et là une inondation». Aux yeux de Bernard Debarbieux, seul le tsunami de 2004 a permis, à son échelle, de développer un sentiment d’appartenance intercontinental. «Les locaux et les touristes ont soudainement partagé une condition commune malgré des identités très différentes.»

Reste à savoir si cette perception qu’ont les Terriens de leur planète va perdurer une fois un vaccin trouvé. «La peur, la douleur ou le drame se partagent plus facilement que les émotions positives», reconnaît Bernard Debarbieux. Il se pourrait donc que le sentiment d’appartenance se délite peu à peu une fois les beaux jours revenus. Avec une nuance toutefois. «Aujourd’hui, les États qui ont jusqu’ici peu travaillé ensemble vont devoir mutualiser les savoir-faire acquis et les solutions développées si l’on souhaite rester dans la voie du multilatéralisme.» Dans ce contexte, cette prise de conscience de la nécessité de collaborer ne peut que participer au renforcement du sentiment que nous sommes finalement tous citoyens du – même – monde.

«Ce sentiment de vivre dans un village global»

Maya Zerrouki Bendimerad, directrice d’une agence de communication, Alger, Algérie: «Ne pas se toucher le visage, porter un masque, éviter de sortir sans raison, nettoyer les poignées de porte, télétravailler, jouer à l’enseignante, rester une maman de deux ados de 16 et 14 ans... Voilà à quoi se résume ma vie aujourd’hui. Et je me ­demande à quoi elle ressemblera après le déconfinement.

Il y a longtemps que j’ai fait mien l’adage: «À quelque chose malheur est bon». Être au ralenti, se retrouver avec les siens en permanence. La pandémie touche toutes les familles, tous les pays. Elle est un rare exemple d’un impact mondial sur notre manière de vivre et procure ce sentiment de vivre dans un énorme village global. Pays riches comme pays émergents sont embarqués dans la même galère... Après, il est clair qu’un nouvel ordre mondial va se dessiner sous nos yeux. Cette crise sanitaire nous aura unis et divisés à la fois. Mais restons optimistes, parce que les gestes de salutation, les touchers et les embrassades vont revenir avec le temps… Ce sont nos rituels humains.»

«Les peuples du monde sont plus proches que jamais»

Subho Nag, directeur de la société de pompes hydrauliques Pedrollo, Kolkata, Inde: «Chaque personne, de par sa couleur, ses croyances, sa religion, sa sensibilité politique ou son statut social, voit sa vie quotidienne déchirée par ce virus. La situation provoquée par son apparition me donne plus que jamais, le sentiment d’être un citoyen du monde. Car tous les pays du monde sont touchés.

En raison de la pandémie et de la demande accrue des ressources matérielles, il y a eu quelques tensions politiques entre les superpuissances mais, sur le plan humanitaire, les peuples du monde sont plus proches que jamais. Notre personnel médical nous prouve que les héros portent des blouses blanches, les employés des épiceries nous fournissent des produits de première nécessité, tandis que les gens aux fenêtres et aux balcons chantent les uns pour les autres. Ainsi, même si nous sommes tous séparés géographiquement, la pandémie nous a permis de prendre du recul par rapport à nos vies et de nous relier les uns aux autres.»

«Nous devons assumer les conséquences à l’unisson»

Annie Yanan Bu, avocate et mère de famille, Hong Kong, Chine: «Avec ou sans Covid-19, j’avais en fait déjà réalisé que je suis une citoyenne du monde. La pandémie actuelle ne fait que renforcer cette prise de conscience. Lorsque j’étais étudiante à Pékin, j’ai connu l’épidémie de Sras durant laquelle mon école fut fermée. Je ne pense donc pas vivre quelque chose d’unique et estime que la même situation, voire pire, pourrait se reproduire si nous n’en tirons pas des leçons communes. Aujourd’hui, tous les pays du monde doivent lutter contre le même problème. Aucun État n’est épargné. Certains y font face avec de meilleures stratégies ­
que d’autres. Néanmoins, nous devons en assumer les conséquences à l’unisson.

Hong Kong est désavantagée par sa densité de population et sa situation géographique, mais le passé, en particulier à cause du Sras, nous a appris à faire face en termes de santé publique. Grâce aux efforts considérables d’autoprotection déployés par les citoyens, à certaines politiques publiques imposées ou encouragées par le gouvernement ainsi qu’au soutien sans faille de notre personnel médical, Hong Kong est capable de relever ce défi difficile.

Actuellement, je n’ai plus de revenus, car la plupart des tribunaux ont fermé. Mon mari et moi nous levons très tôt le matin pour faire une promenade au bord de la mer avant le petit-déjeuner. Nous avons beaucoup de chance, car nous vivons dans une communauté très paisible, entourée de mer et de montagnes, ce qui nous permet de ­sortir sans rencontrer la foule de Hong Kong. Grâce à cela, les enfants peuvent sortir plus souvent pour faire du vélo et jouer.»

«Le monde entier vit à la suédoise»

Othmar Englund, ingénieur à la retraite, Stockholm, Suède: «En temps de crise comme en temps normal, le modèle suédois est basé sur « la responsabilité personnelle». Autodiscipline et confiance plutôt que contrainte. Ici, pas de confinement, mais des recommandations du gouvernement: distanciation sociale, télétravail, hygiène... Elles ont force de loi, si vous ne les suivez pas, les sanctions pleuvent et peuvent même vous conduire en prison.

J’ai l’impression que le monde entier s’est mis à imiter l’art de vivre à la suédoise, celui d’être «ni trop, ni trop peu», un mode de vie mesuré et minimaliste. Comparée au reste du monde, la Suède a certes des atouts face au virus, avec sa faible densité de population et des ménages composés en grande majorité d’une seule personne. Reste qu’aujourd’hui la crise est sanitaire, mais demain, elle sera économique. Ici, les gens vivent dans le bonheur grâce aux nombreux crédits bancaires. Mais dans le monde d’après, il faudra réapprendre à vivre heureux, mais avec peu.»

«Cette expérience va rapprocher les gens»

Irina Balakhonova, éditrice, Moscou, Russie: «Il y a des contrôles de police dans les rues mais pas grand monde à contrôler. Beaucoup de gens sont partis se réfugier dans leurs datchas. Dans un lieu aussi fréquenté habituellement que la rue Tverskaïa, vous croisez une dizaine de personnes sur 3 kilomètres. Le confinement a créé un nouveau rythme de vie qu’ici on résume en deux mots: lentement mais impatiemment.

Le fait que l’on soit des milliards à vivre cette même expérience incroyable, cela va sans doute rapprocher les gens même si elle est ressentie de façon différente d’un pays à l’autre. Ici en Russie nous nous sentons livrés à nous-mêmes, nous ne croyons pas les chiffres et informations ­officiels. On en plaisante avec des «anecdotes» comme celle de ce membre du gouvernement qui se vante d’avoir pu acheter énormément de tests et qui, à la remarque que ce sont des tests de grossesse, répond: «C’est tout ce qu’il y avait.»

«Comment retrouver le chemin de la liberté?»

Mohamed Al Ghabes, producteur de télévision, Le Caire, Égypte: «Comme par un coup de baguette magique, le confinement a fait disparaître pollution et nuisances sonores de ma mégapole de 20 millions d’habitants. Un calme sidérant pour cette ville qui ne dort jamais. Pour la première fois de ma vie, j’ai pu admirer les eaux cristallines du Nil. Une nouvelle forme de chorégraphie humaine s’impose, les Cairotes développent l’art de l’esquive. Nous dansons pour éviter l’autre… et le virus. Tant pis pour l’hospitalité orientale. Vivement le retour du vacarme et des coups de klaxons. Un signe de retour à la vie.

Dans les rues, chiens et chats ­paradent, alors qu’avant la pandémie, ils étaient pourchassés. Aujourd’hui, les bêtes traquées sont les habitants obligés de se serrer à douze dans de minuscules appartements. Une population terrifiée par un virus qui vient limiter ses droits dans un pays marqué par l’autoritarisme. D’ici, j’observe comment les démocraties des pays développés testent le régime de privations des libertés. Dictature du virus oblige. Mais comment ­retrouver le chemin de la liberté? Tel est aujourd’hui le défi de la communauté internationale.»

«C’est une épreuve de résilience»

Houda Bouchaib, rédactrice en chef d’une radio, Doha, Qatar: «3 h 45 du matin. Le muezzin entonne le premier ­appel à la prière. Sauf qu’il termine par «priez dans vos maisons»! Confinement oblige, les mosquées sont fermées. La pratique religieuse passe après l’intérêt sanitaire.

Je présente le journal de la matinale à la radio. J’appréhende la lecture de la ­dépêche qui va froidement résumer le bilan des 24 dernières heures. Je m’empresse d’annoncer le chiffre des guérisons au Qatar, en Iran, en Italie, en France et ailleurs… Histoire de partager cet espoir auquel je crois. C’est aussi un message positif pour inviter les auditeurs à penser le confinement et la crise autrement.

Nous sommes confrontés à une épreuve de résilience. Paradoxalement, être confiné peut être vécu comme une opportunité pour nous retrouver. C’est aussi l’occasion de nous rendre compte que nombre de choses que nous convoitions n’étaient pas essentielles à nos vies. Le pire, finalement, serait de reprendre le cours normal de la vie sans tirer les leçons de cette épreuve.»

 «Le Japon reste le Japon, et le travail demeure une priorité»

Norette et Urbain Emery, rédactrice et horloger, Tokyo, Japon: «À Tokyo, le confinement n’est pas total. Les habitants sont ­invités à rester chez eux le plus possible. On peut toutefois sortir pour faire ses courses ou se promener. Un certain nombre de commerces sont d’ailleurs toujours ouverts comme les coif­feurs et fleuristes. Le gouvernement n’a pas le pouvoir légal d’assigner les gens à résidence, malgré l’état d’urgence déclaré le 7 avril. La situation est donc plutôt facile à vivre.

En mars, personne ne semblait réaliser ce qui allait nous tomber dessus. Aujourd’hui, nos amis japonais ont enfin pris la mesure de la situation. Malgré tout, le Japon reste le Japon, et le travail demeure une priorité. Le télétravail est encouragé par le gouvernement, mais dans les faits, toutes les ­entreprises ne l’ont pas mis en place invoquant un manque d’équipements ou de praticité.» 

«Les gens sont généreux, même envers de parfaits inconnus»

Kristina Johnsen, mère au foyer, État de New York, États-Unis: «Depuis la mi-mars, je n’ai plus besoin d’emmener les enfants à l’école ou à l’entraînement de football, ce qui m’évite de parcourir 200 km par jour! L’école s’est rapidement adaptée à l’enseignement à distance. Avec mes filles Lena et Liv, nous nous costumons selon un thème différent chaque jour. C’est un peu idiot, mais cela permet de garder une certaine légèreté...

J’ai un apéro quotidien par Facetime avec des amis, qui vivent tous à New York. Certains d’entre eux se sont portés volontaires pour livrer des masques aux hôpitaux. Ils aident des gens qui n’ont pas de voiture à se procurer de la nourriture et font la lessive pour des amis, puisque les laveries automatiques sont fermées. C’est chouette de voir comme les gens sont généreux, même envers de parfaits inconnus.»

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