20 mai 2020

La crise foudroie la culture

Théâtres, salles de spectacle et de cinéma… Les arts de la scène ont été les premiers touchés par le confinement. Et seront les derniers à se relever. Une situation compliquée qui inquiète tous les acteurs concernés.

Pour Gil Roman, l'avenir de la danse en tant que spectacle vivant est incertain.

Comme aux pires heures des dictatures, le monde de la culture a dû fermer ses portes. Le rideau est tombé depuis plus de deux mois et n’est pas près de se relever. Salles de spectacle, cinémas, festivals, publications, tout a été annulé, reporté, mis en suspens. Une catastrophe en chaîne puisqu’en Suisse, ce sont près de 500 000 personnes qui travaillent dans le secteur culturel, des artistes aux techniciens en coulisse. Subventionnés pour certains, indépendants et sans filet pour d’autres.

A la stupeur sanitaire causée par le Covid-19 succède l’angoisse financière. Évaluer le montant des pertes? «Il est trop tôt pour livrer des chiffres définitifs. Comme la crise perdure, la reprise des activités culturelles se fera len­tement», répond Philippe Bischof, directeur de la Fondation suisse pour la culture Pro Helvetia. Qui dresse un triste état des lieux: 650 festivals annulés, 400 théâtres, 500 clubs musicaux et 12 salles de concerts de musique classique sont encore fermés.

«Ce n’est pas évident de parler d’opportunité dans une crise, mais la situation actuelle invite au changement et à la transformation. Beaucoup de petites structures artistiques, parfois sans réserves de fonds, doivent réfléchir à leur manière de fonctionner. L’écosystème culturel était parti dans une logique du ‹tout est faisable›, avec une dynamique et une internationalité très fortes. C’est positif quand ça fonctionne. Mais maintenant, ça ne fonctionne plus, cela révèle de trop grandes dépendances. Il faudra partiellement se réinventer», observe Philippe Bischof.

À Pro Helvetia, qui a soutenu, à hauteur de 42,4 millions de francs, 1611 projets culturels en Suisse l’an dernier, la situation amène son lot de remises en question. «Il faut être aussi flexible que possible dans les soutiens déjà promis pour ne pas punir une deuxième fois les artistes déjà touchés. Les requêtes pour les tournées ont diminué, par contre celles pour l’aide à la création ont augmenté. On a réagi et on a transféré les budgets d’un domaine à l’autre. Il faut adapter nos critères à la nouvelle réalité.» Une réalité qui n’a pas encore pris forme, mais qui s’esquissera peut-être timidement cet automne.

«Rien ne remplacera le fait d’aller montrer notre travail sur scène»

Gil Roman, directeur artistique du Béjart Ballet Lausanne: «C’est compliqué, nous sommes aujourd’hui totalement à l’arrêt. Ces mesures de distanciation physique, c’est le pire qui puisse nous arriver. Il va donc falloir trouver des solutions pour continuer à faire notre métier, mais je ne sais pas où l’on va pour l’instant. Sur le plan financier, nous avons la chance d’être soutenus par la Ville de Lausanne et quelques sponsors qui sont, pour le moment, toujours avec nous. On ne se plaint pas, d’autres sont dans des situations beaucoup plus difficiles.

Les danseurs essaient de travailler chez eux. Mais à un ­moment donné, cela ne suffit plus.

Gil Roman

Côté programmation, nous avons repoussé un maximum de tournées sur la saison prochaine. En septembre, des dates sont prévues notamment au Japon, mais se feront-elles ­vraiment? Nous sommes dépendants de ce qui va se passer avec le transport aérien et la situation sanitaire mondiale. Ce qui signifie que nous ne sommes pas sûrs de pouvoir partir, mais on doit être prêts et s’entraîner. C’est là toute la difficulté.

Les danseurs essaient de travailler chez eux. Mais à un ­moment donné, cela ne suffit plus; on tient la motivation un certain temps, puis elle s’effondre. C’est pour cela qu’ils sont revenus au studio il y a quelques jours. Nous avons ­décidé de reprendre un entraînement en divisant les classes en petits groupes et en prenant le maximum de précautions.

En ce moment, je m’emploie surtout à chercher des idées pour nourrir mes danseurs, faire en sorte qu’ils ne dépriment pas. Certains sont plus angoissés que d’autres, plus traumatisés selon ce qu’ils ont pu vivre dans leurs familles. Il faut que la confiance revienne progressivement. Celle du public aussi. Or, nous sommes à son service et, d’une certaine manière, nous dépendons totalement de lui. Rien ne remplacera le fait d’aller montrer notre travail sur scène: faire de la danse par écrans interposés, cela n’a aucun intérêt. Dans le monde du spectacle vivant, ce qui compte, c’est l’émotion, le partage.»

«Comment voulez-vous rire avec un masque sur la bouche?»

Jean-Luc Barbezat, comédien, metteur en scène et conseiller artistique du Montreux Comedy Festival: «Les artistes indépendants ont été frappés avant et seront frappés longtemps après la crise. Tous les gains se sont arrêtés d’un coup. Mais le travail de production et d’administration a doublé. Pour le Cirque au sommet qui devait avoir lieu cet été à Crans-Montana, on ne pourra plus faire ce qu’on avait prévu, parce qu’on n’a pas pu répéter en France et que les comédiens canadiens n’ont pas pu venir. Quant à la Revue vaudoise d’octobre, spectacle calqué sur l’actualité, elle ne peut pas être reportée. Peut-être qu’on pourra la jouer, mais on n’a pas pu aller chercher des partenaires, on a pris un retard énorme sur la billetterie et la communication.

On ne se rend pas compte de toutes les répercussions qu’il y aura. Même si on est autorisés à faire des spectacles cet ­automne, on a pris tant de retard qu’on sera péjorés. Pour le Montreux Comedy Festival, qui rassemble chaque année en décembre trois mille spectateurs par jour, on a perdu 75% de la billetterie et on n’a pas pu négocier les contrats avec les chaînes de TV. On ne rattrapera pas ce retard, à moins d’un miracle. Quant à notre spectacle Cuche et Barbezat, qui devait se jouer en mars 2021, comme certains théâtres ont reporté toute leur programmation d’une année, on se retrouve avec des dates en 2022!

Ce qui est inquiétant, c’est l’avenir. Tant que l’on n’a pas un message clair du Conseil fédéral, ce sera compliqué. Tout dépendra de la durée des mesures imposées. On malmène toute l’économie culturelle du pays, c’est difficile de survivre avec ça. Nous, on se bat pour que les gens soient serrés les uns contre les autres et qu’ils rigolent ensemble. Comment voulez-vous rire à deux mètres de distance, avec un masque sur la bouche? Tout est incertain, mais il faut être prêt pour le jour où ça redémarre.»

«Cette situation laisse un sentiment de vide»

Aviel Cahn, directeur général du Grand Théâtre de Genève: «Cette pandémie a eu des conséquences financières et ­artistiques très lourdes sur le Grand Théâtre. Elle est aussi un coup dur pour les artistes et les équipes qui se sont investis dans des projets d’opéra uniques, comme la création mondiale Voyage vers l’espoir et le monumental Saint François d’Assise. Cette situation nous rend évidemment tristes et laisse un sentiment de vide.

Quant à la programmation prévue dès le début du mois de septembre, elle est pour l’instant maintenue. En principe, les mesures du Conseil fédéral qui interdisent les manifestations de plus de mille personnes devraient être levées fin août. Cela nous laisse espérer qu’a priori, on sera en mesure de présenter nos spectacles dans de saines conditions. Par ­ailleurs, nous attendons de voir comment les conditions évoluent ces prochaines semaines et quelles solutions pratiques se présentent pour notre branche. Pour cette raison, nous travaillons sur d’éventuels plans B, si la situation l’exige.

Sur le plan financier, les différentes annulations causent des pertes qui dépasseront en tout cas le million de francs. On travaille donc sur des scénarios pour compenser cela, mais nous n’avons pas encore tous les éléments. D’un autre côté, nous nous réjouissons du soutien et de l’enthousiasme exprimés par notre public dans cette situation inédite.»

Benutzer-Kommentare

Articles liés

«Je n’ai pas envie de jouer des personnages qui me ressemblent»

Passion dictature

«J’ai besoin de tourner en dérision l’absurdité de la vie»

Le gigantesque tapis gonflable permet aux gymnastes de réaliser des figures exceptionnelles.

Figures chorégraphiées