9 avril 2020

La mort, cette illustre inconnue

La planète, les pays, les régions, les villes, les familles n’en finissent pas de compter leurs défunts. Réflexions autour d’une réalité de la vie qu’on préfère en principe occulter.

Le lourd temps du deuil...

Chaque jour, le décompte macabre. Épidémie planétaire oblige, jamais la mort ne s’est invitée aussi souvent sur tous les écrans, dans toutes les conversations. Cinq spécialistes qui dans leur domaine, leur profession, leurs recherches ont affaire à la question du deuil et à ses implications sociétales livrent leurs réflexions. 

«Plus la communauté concernée est étendue, plus le deuil est long»

Jean-Claude Métraux, psychiatre, auteur de «Deuils collectifs et création sociale»

«Le deuil collectif, ce n’est pas seulement la perte de quelqu’un, mais aussi la perte de sens. Le fait que tout à coup le sens que l’on donne au monde se transforme et qu’il faut alors le ­recréer. Nous sommes dans une de ces périodes-là, avec des pertes dans les visions que nous avions de la mort, de la santé, du lien social, du travail.

Un processus de deuil, cela ne se fait pas en un jour, et j’ai été très surpris de voir qu'on s’est laissé très peu le temps de recenser nos pertes, qu’on est très vite allé par exemple sur les avantages du confinement, qui permettrait de retrouver un vrai sens à la vie. Comme s’il y avait une forme de déni collectif, comme s’il ne fallait surtout pas qu’on déprime.

Les messages délivrés attisent dans la population la peur par rapport à sa propre vie alors que les pertes collectives à mon sens sont ailleurs. Comme chez les enfants privés d’école, ou dans le fait de travailler à la maison qui peut impliquer un manque de reconnaissance professionnelle, ou encore au niveau familial avec l’impression de se sentir incompétent comme parents 24 h sur 24.

C’est peut-être la première fois que l’on a un deuil collectif aussi étendu, quasi planétaire. Dans mes recherches, par exemple lors de la guerre dans les Balkans, je me suis aperçu que plus la communauté concernée par le deuil était étendue, plus le deuil avait tendance à être long. Parce que paradoxalement la communauté est menacée par le processus de deuil des individus. Par exemple, dans une famille, quand un membre meurt, si tout le monde passe par une phase dépressive en même temps, il n’y a plus personne pour aller faire les commissions,pour aller travailler. D’une certaine façon donc, on se répartit les rôles. Mais si chacun reste dans sa posture face à des situations assez pénibles, cela peut aboutir à une situation où chacun risque de reprocher à l’autre son attitude.Tu ne penses pas assez à notre enfant mort. Tu ne penses pas à moi, tu es toujours dans ton deuil.›

Dans toute communauté qui est frappée par un deuil, il faut donc permettre à chacun d'avancer à un rythme différent. On peut craindre dans un processus de deuil collectif aussi étendu que celui que nous connaissons aujourd’hui que des scissions sociétales ou entre pays apparaissent, si l’on ne se donne pas le temps de nourrir des solidarités. Surtout que tout le monde n’est pas égal dans la perte qu’il subit.»

«Nous redécouvrons que la vie n’est pas un dû»

Alix Noble Burnand, thanatologue,fondatrice de l’association Deuil’S

«Nous sommes en train de redécouvrir ce que nos ancêtres connaissaient bien: la présence de la mort, tout le temps, cette mort que nous ne voulions plus voir, que nous avions «tabouisée». Au point, quand on était endeuillé, de devoir presque se cacher, vaguement honteux. Vivre désormais ne va plus forcément de soi. Cette redécouverte nous rappelle l’importance du rite et de la collectivité, nous fait nous sentir vivant et connaître la peur de ne plus l’être. C’est comme si on retrouvait une façon de se comporter ou de ressentir qu’on avait perdue, avec la conscience que la vie n’est pas un dû.

Cela provoque du stress, c’est sûr, avec un effet de choc, parce que nous n’avons plus l’habitude, et que c’est une nouvelle donne. La pandémie fait ressortir le besoin du collectif, on quitte la toute-puissance de l’individu qui était devenue la valeur de référence, pour glisser vers la communauté, comme cela avait déjà commencé de se produire avec les questions climatiques. On découvre des démarches citoyennes. Nous ne sommes plus dans le temps d’avant, le Covid-19 met à mal une sécurité acquise. La mort apparaît en prime time et les gens ne savent plus comment faire le deuil. Il faut leur redonner des outils rituels, symboliques, collectifs. C’est ce que nous faisons avec l’association Deuil’S: nous proposons trois capsules par semaine, par exemple, à quoi faire attention pour une cérémonie funèbre limitée à l’intimité, comment se comporter avec les enfants, dans l’entreprise, ou encore comment gérer les sentiments d’angoisse et d' impuissance.»

«Laisser résonner le silence»

Line Dépraz, pasteure de la cathédrale de Lausanne

«Regarder en continu l’évolution de la courbe des morts ou des ­personnes infectées peut s’avérer mortifère. Mon gros souci, c’est la manière dont les gens vont pouvoir faire ou non leur deuil. Avec des personnes qui décèdent dans des conditions terriblement difficiles pour les familles, et des restrictions de visite énormes. Combien de familles vont perdre un proche sans avoir pu le revoir, sans avoir pu prononcer les dernières paroles, prendre congé, sans le dernier geste, sans la dernière caresse?

J’imagine que le besoin se fera sentir d’un rite social et clairement communautaire. Je suis très curieuse de voir ce qui va émerger. Je ne suis pas sûre que les rites traditionnels habituels correspondront à ce besoin fondamental pour avancer dans le processus de deuil.

L’ampleur de cette pandémie encourage les questionnements, la recherche de sens, dans une société où l’on avait tout fait pour reléguer la mort aux confins de nos vies. Un peu comme ces petits enfants qui mettent leurs mains sur leurs yeux et pensent qu’ainsi on ne les voit pas et que le monde autour d’eux n’existe plus.

La présence de la mort désormais au cœur de la société libère la parole, ce qui est bien, même si j’ai l’impression d’une certaine indécence en voyant sur les réseaux sociaux chacun y aller de sa grande expertise. Ne sommes-nous pas dans une période où il faudrait un peu laisser résonner le silence?»

«Le deuil va venir plus tard, mais le stress est déjà là»

Gisela Perren-Klingler, médecin, ancienne directrice de l’Institut Psychotrauma Suisse (IPTS)

«Je supervise actuellement le travail des psychologues qui ont la tâche, au Tessin et en Haut-Adige, d’accompagner le personnel soignant. Un ­personnel qui effectue des services de 12 heures pour limiter les déplacements. Dans leurs tenues protectrices, il leur est difficile de boire ou d’aller aux toilettes. Mes contacts en Chine m’ont rapporté que là-bas le personnel soignant travaillait en portant des couches-culottes. On n’en est pas encore là chez nous, mais il faut ménager des pauses pour reprendre des forces et surtout pour que l’équipe, en fin de service, puisse parler avec l’assistance du psy et évacuer le stress qui provoque des dysfonctionnements.

Si le personnel ne fonctionne plus, les familles ne vont pas être aidées non plus. Ce qui est difficile pour elles, c’est qu’elles ne peuvent prendre congé de leurs mourants qu’au travers du virtuel. Et encore: s’ils sont sous médicaments pour éviter la souffrance, on ne peut plus même leur parler. Un groupe en Italie a imaginé de déposer une prière pour dire au revoir, déposée dans le sac où sont mis les morts avant d’être placés dans le cercueil, et de donner ensuite la même prière aux familles. On incite aussi les familles à préparer leurs adieux et un vrai service funéraire à faire lorsque cela sera possible dans trois semaines ou dans trois mois. On crée un pont vers le futur, on donne de l’espérance.

Le deuil, qui fait très mal, peut être géré plus tard, mais le stress est déjà là. Si on ne le gère pas bien maintenant, il se vengera ensuite par des réactions traumatiques, psychologiques ou psychosomatiques. Et on le gère mieux en pratiquant du sport, de la marche, des exercices de respiration qu’en restant assis devant la télé à se faire peur. Bien gérer le stress déjà maintenant nous permet de mieux affronter ce qui va se passer sur le plan financier économique, personnel et familial.»

«On pensait les rituels disparus, mais cette période montre le contraire»

Marc-Antoine Berthod, anthropologue, Haute École de travail social et de la santé Lausanne (HETSL)

«D’un point de vue anthropologique, il existe deux façons de penser les rituels collectifs: soit ils sont tournés vers le défunt, soit vers les vivants, ceux qui restent. Pendant longtemps le rapport à la mort, aux rites, au deuil consistait surtout à accompagner le défunt dans sa destination finale, dans l’au-delà. Dès la deuxième moitié du XXe siècle, la ritualité s’est tournée plutôt vers ceux qui restent, pour les soutenir, les préserver et les accompagner dans le deuil.

À l’occasion de cette crise, on a pu constater ainsi des réactions très rapides et très fortes sur internet de la part d’associations, de groupements pour essayer de favoriser ce deuil centré sur l’individu. On pensait que les grands rituels avaient disparu, mais cette période montre au contraire que la ritualité reste présente, même quand le confinement la rend plus difficile à mettre en œuvre.

On s’est focalisé beaucoup sur la dimension traumatique de l’au revoir, sur le moment même des funérailles, sur l’importance de voir le défunt, de pouvoir lui dire au revoir, mais je ne dirais pas que cela touche l’entier du deuil, qui s’étale sur une plus grande période. Il faudra voir comment on va parler de ces décès quand on sera sorti de la période de confinement, au-delà du cercle familial. On voit dans l’histoire que les réponses des sociétés sur le long terme sont souvent collectives. Il existe encore une destination finale pour les corps, pour les défunts, il existe encore des lieux de mémoire, comme les cimetières. Sur le long terme, il y aura sans doute des initiatives qui seront faites de commémorations collectives.»

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