9 avril 2020

«S’ennuyer peut aussi être une chance»

Le temps peut paraître bien long lorsqu’on doit rester à la maison. Spécialiste de l’ennui, la philosophe et psychologue clinicienne Alexandrine Schniewind conseille de structurer ses journées. Et d’en profiter pour faire des expériences inédites – et aussi pour rêver, tout simplement.

Les parents devraient expliquer aux enfants qu’il n’est pas grave de s'ennuyer, et leur proposer de trouver une idée d’activité par eux-mêmes.
Les parents devraient expliquer aux enfants qu’il n’est pas grave de s'ennuyer, et leur proposer de trouver une idée d’activité par eux-mêmes (photo iStockphoto).
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Alexandrine Schniewind, depuis le début du confinement, le monde entier semble craindre l’ennui: pourquoi?

Pour l’adulte, l’ennui est souvent lié à des angoisses: on a tellement l’habitude d’avoir un agenda toujours bien rempli au quotidien, en tout cas pour les personnes actives, qu’on a peur de ce temps qui va s’éterniser. D’ordinaire, on a nos propres activités, mais aussi toutes ces distractions et tous ces magasins sans cesse à disposition pour combler un vide potentiel… Et tout à coup, la peur surgit, car tout est fermé et il n’y a nulle part où aller se distraire. En France, par exemple, la fermeture de tous les établissements publics a été annoncée le soir pour le lendemain, avec effet immédiat. Ça a été un choc total pour les gens.

Mais au fait, qu’est-ce que l’ennui?

Je trouve que le mot en allemand est génial: c’est «Langeweile», qui veut dire en français «le temps qui dure». Ça montre que l’ennui est étroitement lié au vécu du temps. Un temps qui risque d’être très long…

Quand en souffre-t-on, généralement?

C’est un sentiment qui peut naître très vite, à la suite de stimuli importants. On ressent alors un vide que l’on va désigner par le terme d’ennui. C’est très fréquent chez les enfants, juste après qu’ils ont passé du temps devant un écran.

Qu’en est-il dans la situation actuelle?

L'ennui général est avant tout lié à un manque de stimuli. Nos mécanismes habituels sont court circuités: on doit rester chez soi, tout le temps et sans voir personne. Nombreux sont ceux qui n’en ont absolument pas l’habitude. Il est temps de réinventer son quotidien. C’est un défi pour tous.

Face à l’ennui, les adultes sont-ils logés à la même enseigne que les enfants et ados?

Non, il y a une vraie différence du vécu de l’ennui entre l’adulte et l’enfant. Comme adulte, on a en principe un vécu très organisé du temps: on sait ce qu’est une durée, on peut avoir peur de ce qui est sans fin, donc la situation peut nous paraître très vite pesante. En ce qui concerne l’enfant, la réaction d’ennui dépend de son âge, car son vécu temporel va se construire peu à peu. On entend ainsi beaucoup de parents qui disent: «Mon bébé s’ennuie, il faut que je l’occupe tout le temps.» Mais c’est un peu aberrant, car le bébé n’a justement encore aucune notion du temps. On peut donc se dire qu’il n’y a pas de risque qu’il s'ennuie: il peut d’ailleurs regarder le plafond, ou ses doigts, pendant un long moment. C’est la même chose chez les petits enfants de 2-3 ans, même si ça a un peu changé avec les écrans: on entend rarement dire qu’ils s’ennuient. Ce n’est que lorsqu’ils ont droit à un usage abondant de l’écran ou au début de l’école qu’ils commencent à dire qu’ils s’ennuient et ne savent pas quoi faire.

Alexandrine Schniewind continue son enseignement à distance avec ses étudiants, à côté de ses multiples obligations du quotidien.

Comment les parents peuvent-ils alors les aider?

Ça ne devrait pas les affoler. Car l’enfant, même à 7 ou 8 ans, a encore facilement accès à des ressources à travers le jeu et beaucoup plus de capacités de créativité que l’adulte. Lorsqu’il dit qu’il s’ennuie, plutôt que de lui trouver absolument une activité à faire, cela vaut donc la peine de lui dire que ce n’est pas grave de s'ennuyer, et de lui proposer de chercher une idée par lui-même. S’il n’y arrive pas, on pourra lui proposer quelques pistes. Si l’enfant fait l’expérience de l’ennui et peut voir que cette situation se transforme finalement assez vite, cela lui donnera des ressources pour la suite. Ce que je remarque surtout chez les enfants de cet âge, actuellement, c’est qu’il leur manque soudain le lien, le contact collectif. Après ces premières semaines de confinement, ils ont la nostalgie du groupe et de l’ambiance de classe. Ils seront ravis quand ils recommenceront l’école et ne voudront sans doute plus avoir de vacances d’été…

Et qu’est-ce que les adultes peuvent faire pour gérer leur propre ennui?

Ils peuvent se demander ce qu’ils pourraient faire de leur temps. Lors de son discours pour annoncer le confinement, le président Macron a dit: «Oui, vous allez être enfermés, vous n’avez qu’à lire.» J’ai trouvé que ça pouvait sembler très arrogant à certains. En Suisse, on ne dirait pas ça comme ça. En revanche, on peut peut-être suggérer aux gens de faire des choses par eux-mêmes sans avoir besoin de beaucoup de moyens de bord. De se réapproprier ce sentiment d’ennui en se créant leur emploi du temps à la maison, et en se fixant différentes tâches: écrire, dessiner, cuisiner, ne pas mettre de limites à leur inventivité…

Que conseilleriez-vous de faire pour «bien apprendre» l’ennui?

Je pense qu’il est important de se mettre des balises. Il faut se dire: «OK, je structure mon temps d’une façon qui m’est libre, seul ou en fonction de la constellation familiale, et j’essaie de trouver des moments dédiés à certaines choses. Pas besoin forcément de quadriller toute la journée, mais il est bon de se fixer des moments-clés, qu’on peut ensuite ritualiser.

Le risque, c’est d’allumer la télévision toute la journée pour chasser l'ennui et combler la peur du vide.

C’est une chance que les écrans existent, mais il est important de ne pas négliger les moments liés à une activité qui nous est propre. Il est également essentiel de sauvegarder des moments de flottement, car le «rien faire» n’est pas forcément négatif. On dit souvent que l’ennui peut aussi amener à la rêverie. Ce qui, tout à coup, fait naître de nouvelles idées.

Certaines personnes semblent toutefois très démoralisées…

Ce qui est très anxiogène actuellement, c’est la cause du confinement, cette menace d’un virus invisible. On est dans l’incertitude du bon comportement à suivre et de la durée exacte de cette situation.

Comment réussir à atténuer leur inquiétude?

Ce que tout le monde redoute, c’est que cette situation devienne un état permanent. Parce que après, on s’approche alors d’une forme de mélancolie où plus rien n’a de saveur. Et ça, il faut l’éviter à tout prix! Dans ce genre de cas, c’est donc très important d’arriver à donner du sens à ce qu’on nous demande de faire. Et de se demander comment arriver à transformer la situation en quelque chose qui soit le plus positif possible. On peut ainsi se dire: c’est un temps que je peux consacrer à mes enfants, à ma famille, à mes passions. Cela permet de faire des expériences inédites, les parents deviennent enseignants des enfants, les enfants voient les parents travailler à la maison. Pour les familles, par exemple, c'est important de discuter de tout cela ensemble, et de réaliser que le confinement n’est pas uniquement punitif, mais qu’il peut aussi être une chance. C’est une limitation à notre liberté, mais il y a peut-être aussi du bon dans la situation.

Les personnes seules souffrent particulièrement de cette situation…

C’est vrai que si l'on est en famille ou en couple, on a des interlocuteurs «en chair et en os». C’est très différent si on est seul et que l’on communique par écrans interposés. J’ai l’impression, néanmoins, que beaucoup de personnes âgées qui vivent seules ont plus l’habitude de le faire que les personnes jeunes qui sont soudain en confinement. Et que cette idée de devoir rester à la maison est moins inhabituelle pour elles. Mais pour les plus jeunes, qui travaillent et sont soudain obligés d’abandonner toutes les activités qu’ils avaient l’habitude de faire, il y a peut-être plus facilement un moment de panique, une sorte de paralysie. Il faut éviter de la laisser s’installer, sous peine d’avoir du mal à trouver encore des ressources.

Ce n’est que lorsqu'ils commencent l’école que les enfants commencent à dire qu’ils ne savent pas quoi faire (photo Getty Images).

Que pouvez-vous leur conseiller pour éviter d’en arriver là?

Tout va dépendre de leurs activités habituelles. Si ces personnes sont d’habitude très sportives, qu’elles vont beaucoup dehors ou sont très impliquées dans le social, ça va être plus difficile pour elles que pour celles qui ont des penchants plus littéraires, par exemple. Mais il y a beaucoup de choses proposées actuellement sur internet, des acteurs qui lisent leur texte, des musiciens qui donnent des concerts, plein d’artistes et de professionnels qui apportent leur contribution par des podcasts qu’ils mettent à disposition de tous. Ce sont déjà des éléments qui peuvent aider à garder le moral. Par ailleurs, j’ai lu qu’en Chine, énormément de gens font du yoga chez eux. Les sportifs peuvent eux aussi bénéficier de plein de vidéos, expliquant différentes formes de sport et des exercices que l’on peut faire à la maison. Ça peut être une façon de rythmer la journée, l’important étant d’essayer de trouver des activités qui nous sont agréables. Peut-être que certains se disent: «Mais je ne sais rien faire, rien ne me dit.» Mais ça peut venir et on peut toujours faire des découvertes… Par ailleurs, j’ai entendu qu’il y a des quartiers dans certaines villes et des habitants d’une même rue qui se relient par Facebook et décident que, chaque soir, un habitant ira à sa fenêtre faire quelque chose pour les autres. Par exemple, un flûtiste va jouer un morceau chaque soir à 20 heures. Il peut donc aussi y avoir des initiatives des personnes seules, qui ont ainsi l’occasion de profiter des moyens internet pour proposer des choses inattendues, et peuvent alors elles aussi créer des liens avec l’extérieur.

Alors que certaines personnes s’ennuient, d’autres sont paradoxalement au bord du burn-out…

Si on continue à travailler en télétravail, on doit aussi en même temps s’occuper des enfants, des courses, du ménage, de plein de choses qu’on déléguait parfois et qu’on ne peut plus déléguer: c’est vrai que tout ça peut être une surcharge et provoquer l’inquiétude de savoir comment arriver à tout faire. J’espère que beaucoup d’employeurs se montrent compréhensifs et solidaires.

L'ennui ressenti actuellement sera-t-il identique dans quelques semaines?

Je pense que cela va beaucoup dépendre de ce qui va se passer dans nos pays. Si on perçoit que le confinement est positif, qu’il a des effets bénéfiques sur le déclin de l’épidémie, et qu’on nous donne une date précise de fin, je pense que l’ennui va plutôt diminuer. On va se dire que c’est un temps utile dans lequel on a une part active. Mais ce que je redoute, c’est que les gens se disent: «On fait tout ce qu’on nous demande et cela n’améliore pas les choses.» On commencerait alors à s’inquiéter de cette atemporalité. Pour ma part, je vois que mon mécanisme interne me dit: «OK, six semaines, c’est la durée des vacances d’été scolaires.» Et j’arrive à m’imaginer cette durée de confinement. Mais je trouve que c’est déjà plus difficile d'imaginer douze semaines, par exemple. Toutefois, si on arrive à instaurer un rythme, cela va nous donner du courage et on se dira peut-être quand tout sera fini: «Chouette, j’avais réussi à bien m'organiser!» J’espère que cette période favorisera la découverte de moments novateurs pour chacun.

Il y a donc aussi du positif dans cette situation inédite?

Je pense que si chacun se demande ce qu’il peut faire ressortir de positif de sa situation, ça peut déjà beaucoup aider. Par exemple, pour quelqu’un qui est d'habitude tout le temps en déplacement, de se dire que pour une fois il est tranquille. Que chacun trouve, dans le contraste avec ce qu’il ou elle vit d’habitude, quelque chose à explorer et découvrir. C’est toujours plus constructif d’avoir une attitude accueillante face la nouveauté plutôt que de se renfermer et d’avoir peur.

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