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9 janvier 2012

Quand l’enfer au travail, c’est les autres

Environ un employé sur vingt est persécuté, harcelé moralement sur son lieu de travail. Avec des conséquences graves tant sur le plan social que psychologique. Décryptage, avis, conseils de spécialistes et témoignage éclairant d’une victime.

Les salariés cibles de leur employeur ou de leurs collègues de travail s'en sortent rarement sans séquelles.
Temps de lecture 7 minutes

Processus pervers et destructeur vieux comme le monde, le mobbing a malheureusement encore de beaux jours devant lui. «Parce que nous vivons dans des sociétés qui poussent au rapport de domination et à la compétition», remarque Nicole Capt, psychologue genevoise spécialisée en psychothérapie FSP. Fini donc le temps béni où les salariés étaient solidaires: aujourd’hui, c’est le chacun pour soi, c’est Koh-Lanta au quotidien.

A l'origine des comportements abusifs, il y a souvent un conflit de personnes.
A l'origine des comportements abusifs, il y a souvent un conflit de personnes.

Les errements et la relative fragilité de notre économie n’ont, évidemment, pas arrangé les choses… Depuis que la crise est passée par là, depuis qu’un sentiment d’insécurité s’est durablement installé dans les esprits, hommes et femmes sont davantage en mode survie qu’auparavant: ils se replient sur eux-mêmes, s’accrochent à leur siège éjectable avec l’énergie du désespoir, sans avoir ni le loisir ni le courage de se préoccuper du sort de leurs prochains.

Conséquence de cette précarisation de l’emploi, de cette radicalisation des rapports de travail et de cette folle course à la rentabilité: entre 3,5 et 7,5% des employés seraient mobbés, seraient la cible de cette forme de harcèlement moral individuel ou collectif qui consiste à rabaisser, à isoler, à mettre sur la touche un collègue ou un subalterne.

A l’origine de ces comportements abusifs, il y a un conflit de personnes qui dégénère en mobbing si la hiérarchie ne parvient pas ou ne souhaite pas le résoudre. Puis, c’est l’escalade, le durcissement des positions avec l’établissement des rôles de victime et d’auteur(s). Isolé et stigmatisé, le mobbé s’avère incapable de se défendre. Acculé dans les cordes par un ou plusieurs agresseurs, il est finalement et inexorablement poussé vers la sortie…

«La victime est piégée quoi qu’elle fasse»

«La victime est comme un insecte pris dans une toile d’araignée: elle est piégée quoi qu’elle fasse», relève Nicole Capt. Ce que confirme l’avocate chaux-de-fonnière Gabriella Wennubst dans son livre Mobbing. Le harcèlement en entreprise: victoire ou défaite de l’employeur?: «L’exclusion du groupe s’achève par la démission intérieure (la victime reste, mais ne s’implique plus dans son travail), par un licenciement ou encore par une démission.»

Psychologiquement, les dégâts sont énormes: la personne se sent impuissante et vulnérable, dévalorisée et humiliée, trahie et rejetée. Y compris par ses pairs qui, pour ne pas se faire mal voir du bourreau, préfèrent mettre de la distance par rapport à elle. «La victime culpabilise. Elle est blessée dans son narcissisme et a tendance à retourner l’agressivité contre elle», ajoute la psychologue. Burn-out et dépression guettent le mobbé. Parfois même le suicide, ultime issue pour certains…

Nicole Capt, psychologue spécialisée en psychothérapie.
Nicole Capt, psychologue spécialisée en psychothérapie. (Photo DR)

A moins d’agir dès l’apparition des signes avant-coureurs de mobbing, il est très ardu voire impossible de se dépêtrer de cette situation. Dès lors, les gens sortent cassés de ces histoires. Pour se reconstruire, faire le plein d’estime de soi, ils n’ont souvent pas d’autres choix que de passer par la psychothérapie. Nicole Capt: «On les aide à se rendre compte qu’ils n’y sont pour rien, que ça aurait très bien pu toucher quelqu’un d’autre qu’eux.»

«Des outils pour marquer son territoire»

Les psys invitent aussi leurs patients à ne plus subir ces violences injustes et discriminatoires. «On leur donne notamment des outils pour qu’ils puissent marquer leur territoire sans que cela ne se retourne contre eux.» Des exemples? «Oui, celui d’une cheffe qui avait invité deux collaborateurs à une collation et qui avait volontairement omis d’en parler à l’une de ses employées pourtant concernée. Dans un cas comme ça, cette dernière devrait dire: «Je vois que vous êtes en train de vous réunir, ça ne vous dérange pas si je me joins à vous?» Là, la supérieure peut difficilement verbaliser un tel comportement.»

Maintenant, comme le relève Gabriella Wennubst dans son ouvrage: «Il est à l’évidence plus facile de résister au mobbing et d’en supporter les conséquences lorsque l’on est ministre suédois, acculé à la démission mais possédant un bon compte en banque et quelques amis fidèles, que lorsque l’on est une femme divorcée, avec des enfants à charge, dont l’ex-mari néglige de verser la pension alimentaire, acculée au licenciement, sur un marché de l’emploi en plein recul…»

Illustration: Pascal Jaquet (illustration)

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