Archives
2 avril 2013

A 20 ans, ils cherchent l’amour sur le Net

Pas besoin d’être un célibataire endurci ou un quinqua esseulé pour s’inscrire sur un site de rencontres. Les jeunes s’y sont lancés depuis longtemps et sans complexe. Entre deux sorties en boîte, ils rêvent au coup de foudre numérique.

couple
Philip Jaffé, psychologue: «Draguer dans la vraie vie, c’est prendre un risque.»

Belle chevelure brune, des yeux noisette rehaussés d’un trait d’eye-liner, Evelyne est loin du cliché de la jeune femme mal dans sa peau qu’on imagine peiner à faire des rencontres. A 20 ans, elle a pourtant franchi le pas de l’amour made in internet en s’inscrivant sur un site de rencontres. Comme beaucoup de jeunes de son âge, elle cherche une love story en papillonnant d’un profil à l’autre. «Une relation sérieuse», précise-t-elle lorsqu’on lui demande si c’est juste pour rigoler ou pour du long terme.

Chercher l’amour sur le web sans aucun complexe

Il suffit d’écouter son témoignage et celui d’autres post-ados pour s’en rendre compte (lire ci-contre), dans le monde très connecté de la jeune génération, le web a rejoint les sorties en boîte au palmarès des techniques de drague. Qu’ils surfent sur Meetic, Badoo, Swissfriends ou AdopteUnMec, que ce soit pour un simple flirt ou dans l’espoir de trouver le grand amour, les 18-25 ans sont tout aussi friands que leurs aînés de rencontres virtuelles, et même nettement plus.

Que ce soit pour un simple flirt ou dans l’espoir de trouver le grand amour, les 18-25 ans sont tout aussi friands que leurs aînés de rencontres virtuelles.
Que ce soit pour un simple flirt ou dans l’espoir de trouver le grand amour, les 18-25 ans sont tout aussi friands que leurs aînés de rencontres virtuelles.

Une vaste enquête sur la sexualité réalisée en France en 2006* concluait déjà que près d’un tiers d’entre eux s’étaient inscrits au moins une fois sur un site de rencontres. Loin de s’en cacher, ils assument sans complexe de se tourner vers un instrument qui apparaît encore souvent à leurs aînés comme un mal nécessaire à un âge où l’on peine à faire de nouvelles connaissances.

Jacques Marquet, sociologue belge spécialiste de la famille, du couple et de la sexualité (lire interview ci-dessous):

Cela montre bien que pour cette génération, internet est devenu un instrument comme les autres dans la recherche d’une relation

Internet change la nature des rapports

Se faire voir et être vu sur un site de rencontres en ligne n’est pas seulement dans l’air du temps. C’est aussi une façon de se protéger dans un monde où la drague s’est durcie, racontent ceux que nous avons interviewés. Plus de slows, déplore Kevin*, des mecs qui parlent mal aux filles, relève Evelyne, et qui baratinent, renchérit Loren*.

Les sites de rencontre et réseaux sociaux conduisent à un apprauvissement relationnel, selon le psychologue Philippe Jaffé.
Les sites de rencontre et réseaux sociaux conduisent à un apprauvissement relationnel, selon le psychologue Philippe Jaffé.

Autant d’obstacles que la recherche en ligne de l’âme sœur leur permet de contourner, affirment-ils. Du moins en apparence. Car comme le souligne le psychologue Philip Jaffé, la toile, si elle offre une distance physique avec l’autre, a aussi ses défauts: «Les jeunes sont confrontés à une drague par technologies interposées, hypersexualisée et boulimique, où le côté catalogue de vente des sites de rencontres change la nature des rapports.» Selon lui, la déferlante des sites des Meetic, MSN et autres réseaux sociaux conduit à un «véritable appauvrissement relationnel». «Draguer dans la vraie vie, c’est prendre un risque. Internet permet de leur sauver la mise, pensent-ils, mais en réalité, ils se retrouvent devant des processus standardisés et non plus dans la poésie de l’instant.»

La recherche du prince charmant n’a pas disparu!

Si l’image de Roméo faisant la cour à Juliette en déclamant des poèmes sous son balcon paraît bien loin, elle reste néanmoins bien présente dans l’imaginaire des jeunes amoureux. Comme le relève Jacques Marquet, l’ancien modèle traditionnel perdure: les filles rêvent du prince charmant comme l’ont fait avant elles leurs grands-mères et les garçons cherchent toujours à séduire leur belle. Ce qui a changé, c’est la manière...

* Enquête sur la sexualité en France, Pratiques, genre et santé. Nathalie Bajos et Michel Bozon, Hors collection social, 2008.


«Le monde virtuel fait partie de leur réalité quotidienne»

Jacques Marquet, professeur de sociologie à l’Université catholique de Louvain. (Photo: LDD)
Jacques Marquet, professeur de sociologie à l’Université catholique de Louvain. (Photo: LDD)

Jacques Marquet est professeur de sociologie à l’Université catholique de Louvain. Il est spécialiste de la famille, du couple et de la sexualité et auteur de «L’amour romantique à l’épreuve d’internet».

Chercher l’amour sur internet, c’est le trend du moment?

Il y a en effet cet aspect. Etre sur un site de rencontres, cela fait cool, branché. Mais cette pratique n’est pas exclusive. Aujourd’hui, les jeunes cumulent les modes de rencontres, en parallèle à une inscription sur un site, ils sortent en boîte, élargissent leur cercle par le biais d’amis d’amis, etc. Il est aussi frappant de constater que, contrairement aux autres générations, ils n’ont en général pas honte de dire à leurs amis qu’ils fréquentent de tels sites. C’est lorsqu’il s’agit de le dire à leurs parents ou à des personnes plus âgées qu’ils sont plus réservés, car ils ont bien perçu la rupture générationnelle face à cette pratique et compris qu’il y a une forme de jugement.

Qu’est-ce qui pousse les jeunes à préférer le monde virtuel à la réalité? Ils sortent, rencontrent du monde, la drague traditionnelle ne suffit plus?

Oui, mais il ne faut pas oublier que les 18-25 ans sont nés avec internet. Pour eux, il n’existe pas de ruptures: le monde virtuel fait partie de leur réalité au quotidien. Ils sont donc amenés à séduire autrement, ne serait-ce que parce que le monde a changé!

Cela signifie que les filles ne cherchent plus le prince charmant?

Si, bien sûr. Les filles comme les garçons ont les mêmes aspirations au bonheur que leurs parents ou leurs grands-parents. En ce sens, ils sont assez traditionnels: on s’attend toujours à ce que l’homme fasse le premier pas, les filles disent ne pas vouloir aller trop vite, etc. Mais dans les faits, le temps s’est rétréci et les relations sont sexualisées très tôt. Là où la grand-mère et le grand-père auraient mis six mois avant de s’embrasser, les filles et les garçons d’aujourd’hui le font en quelques jours.

On assiste en quelque sorte à la fin du romantisme?

Je ne le pense pas, même si on peut en effet se poser la question. Que l’on cherche l’amour sur internet ou en boîte, on aspire toujours à trouver l’élu, à voir des signes du destin.

Illustrations: Malu Barben

Benutzer-Kommentare