23 mars 2017

A la maison, on mange végé

Du végétarisme au véganisme, de plus en plus de familles optent pour une alimentation sans viande, voire sans produits issus du vivant. Mais est-ce bien raisonnable?

Rossana Scalzi s’est tournée vers le véganisme lorsqu’elle attendait son fils Guenhaël.
Rossana Scalzi s’est tournée vers le véganisme lorsqu’elle attendait son fils Guenhaël.
Temps de lecture 10 minutes

Declan n’a pas vu l’ombre d’une saucisse de veau ni d’un verre de lait de vache depuis sa naissance. Idem pour Guenhaël, 4 ans et demi, dont l’enfance végane s’écoule dans une ferme rénovée de la Broye fribourgeoise. Chez les enfants Cagli, c’est la viande qui est proscrite depuis leur plus jeune âge, même si maman, qui vit désormais séparée de papa, a réintroduit chez elle çà et là une cuisse de poulet.

Graines de véganes (personnes qui excluent tout produit de l’exploitation animale, y compris les cosmétiques, le cuir ou la laine) ou de végétariens (personnes qui ne mangent pas de viande mais qui s’autorisent les denrées d’origine animale qui n’impliquent pas la mort de la bête), ces enfants ont entre 18 mois et 13 ans et poussent selon les préceptes de leurs parents convertis au sans viande ou au sans produits d’origine animale.

Autrefois anecdotique, la tendance a pris de l’ampleur. En Suisse romande, on compte désormais 2% de véganes, dont 6% chez les 14-35 ans – en majorité des citadins – et 5% de végétariens, selon le sondage publié en début d’année par l’association Swissveg, sans oublier les flexitariens (personnes principalement végétariennes mais qui mangent parfois de la viande) qui représenteraient 16% de la population.

La perplexité des écoles

Face à ce nouvel ordre, les professionnels de la petite enfance et des milieux scolaires se sentent parfois démunis: que répondre à un parent qui a fait le choix d’une alimentation végétarienne pour son enfant? Et qu’en est-il du régime sans viande et sans poisson? Est-il suffisamment diversifié pour permettre une croissance harmonieuse?

«Ces professionnels, en l’occurrence souvent des infirmières scolaires, se retrouvent face à des parents très bien informés qui leur posent des questions sur un régime alimentaire dont ils n’appréhendent pas forcément toutes les subtilités», constate Laurence Margot, diététicienne à l’Unité de promotion de la santé et de prévention en milieu scolaire du canton de Vaud. Voilà pourquoi, elle et ses collègues ont publié au début de l’année une recommandation à l’attention des infirmières scolaires. «L’idée est de les aiguiller ainsi que les parents qui auraient des questions.»

Régime végétalien déconseillé

Alors enfant végétarien ou végane, cela fait-il une différence? Sans aucun doute, estime la diététicienne:

Une alimentation végétarienne diversifiée ne pose aucun problème.

«En revanche, nous déconseillons le régime végétalien chez les enfants, de surcroît chez les petits.» En cause, la probabilité de carences élevée, notamment en vitamine B12 essentielle au bon renouvellement cellulaire et à la fabrication des globules rouges, avec des risques d’anémie ou d’apathie. «Si malgré tout les parents ou leurs enfants optent pour ce type d’alimentation, nous recommandons de consulter un pédiatre et de se rendre à une consultation diététique pour déterminer les possibilités de compléments nutritionnels.»

Signe des temps qui changent, les crèches et cantines scolaires proposent en général au moins une fois par semaine, voire quotidiennement, un repas végétarien. A l’école Steiner d’Yverdon, on a sauté le pas du tout végétalien il y a deux ans. Un choix davantage motivé par les circonstances que par une volonté d’exclure tout produit d’origine animale.

«L’important pour nous est de privilégier les produits bio issus de la produc­tion locale et le seul traiteur répondant à nos critères dans la région cuisine exclusivement végétalien», explique Anne Courteau, jardinière d’enfants responsable des repas.

Cela a été l’occasion de découvrir que la cuisine végétalienne est une cuisine très savoureuse et très variée.» 

***Végétariens***

Chez les Cagli, on veille à ce que les enfants ne souffrent pas de carences dues à l’absence de viande.
Chez les Cagli, on veille à ce que les enfants ne souffrent pas de carences dues à l’absence de viande.

Alexandre Cagli (39 ans), Evelin (32 ans), Gabriel (13 ans), Eden (11 ans), Eran (9 ans) et Stella (18 mois), Cuarny (VD)

Maman est plutôt flexitarienne, je dirais. Parfois, elle nous fait du poulet.»

A 9 ans et des poussières d’étoiles comme celles qui brillent dans ses yeux marrons, Eran Cagli maîtrise déjà plutôt bien le subtil langage des philosophies alimentaires. Normal, comme son frère et ses sœurs, le petit Vaudois biberonne depuis sa naissance au lait engagé du végétarisme.

«Je ne mange plus du tout de viande depuis treize ans et déjà de moins en moins plusieurs années auparavant», explique Alexandre, le papa de 39 ans. Cheveux longs mais pas du tout idées courtes, ce touche-à-tout musical actuellement aide éducateur en Accueil pour enfants en milieu scolaire (APEMS) du côté d’Yverdon-les-Bains, a cessé définitivement l’omnivorisme au contact de son ex-femme.

«Elle l’était déjà quand nous nous sommes rencontrés. Du coup, lors de la première grossesse, je l’étais aussi et nous étions d’accord pour que les enfants ne mangent pas de viande.»

Tous les trois (leur petite demi-sœur, Stella, n’est pas concernée du haut de ses charmants 18 mois) vont à l’école Steiner. Evidemment, «cela facilite grandement les choses du côté du réfectoire, reconnaît Alexandre. Même si ma collègue à Yverdon-les-Bains me dit que désormais même dans l’enseignement public, c’est comme l’intolérance au gluten ou au lactose: il suffit de le préciser pour recevoir une nourriture adaptée.»

Des parents soucieux

A propos de nourriture adaptée, les parents se sont très vite montrés soucieux que les nutriments de la viande absente au menu familial se retrouvent ailleurs dans l’assiette. «Nous nous sentions évidemment une grande responsabilité dans ce domaine. En 5e Harmos, Gabriel a commencé à avoir de sérieuses carences en fer. Il y avait un risque d’anémie. Du coup nous avons naturellement réintroduit le poisson dans notre alimentation.»

Eden tient pour sa part à raconter qu’invitée à un anniversaire, elle a mangé sans le savoir de «l’animal mort», en l’occurrence dans une sauce bolognaise. «C’était la première fois et ça m’a fait très bizarre.» Une mésaventure finalement assez rare, tous étant d’accord de dire qu’autour d’eux leur végétarisme ne pose guère de problème.

Le plus embêtant? Peut-être les barbecues et autres fêtes locales où saucisses et côtelettes grillent en maître. «Nous avons juste pris l’habitude d’amener nos propres barquettes, voire parfois notre propre gril, relève Evelin, la maman de Stella. D’ailleurs, j’ai plein d’amis qui ne sont pas végétariens et cela ne pose aucun souci.»

***Véganes***

Andonia et Declan n’ont pas renoncé aux bonnes choses: ils font souvent ensemble des cookies.
Andonia et Declan n’ont pas renoncé aux bonnes choses: ils font souvent ensemble des cookies.

Andonia Dimitrijevic Borel (35 ans), Jonathan Borel (37 ans) et Declan (4 ans et demi), Grandevent (VD)

«Je suis négane!» répond Declan, 4 ans et demi, lorsqu’on lui demande s’il est végane comme maman et papa. Dans la famille d’Andonia Dimitrijevic Borel, pas de différence dans l’assiette: tout le monde mange végétalien, soit sans produits d’origine animale. «J’ai expliqué à mon fils que chez nous, on ne consommait pas d’animaux morts et que le lait des vaches était par exemple destiné aux petits veaux comme moi j’avais du lait pour lui», explique la directrice des Editions de l’Age d’Homme et figure engagée de la cause végane en Suisse romande.

Autrefois carnivore, son mari Jonathan a rejoint le combat de sa belle «par amour» et ne regrette pas son virage. A la naissance de leur enfant, le couple ne s’est d’ailleurs pas posé de question: «C’était une évidence qu’il serait végane comme nous», dit-il.

Andonia a allaité son fils jusqu’à ses 3 ans et demi et assure qu’il ne souffre d’aucune carence. «Le manque de vitamine B12 dont on parle souvent dans le cas d’une alimentation végétalienne est un problème qui touche tout le monde, omnivores compris, affirme-t-elle. On trouve de la vitamine B12 dans certains aliments transformés qui en sont enrichis et même dans certains dentifrices. Declan mange tout à fait sainement.»

Etre végane ne signifie pas renoncer aux bonnes choses

Quant à d’éventuelles remarques de proches ou mises en garde du corps médical, l’éditrice dit n’en avoir reçu aucune: «Ma gynécologue est très pragmatique: elle m’a toujours trouvée en bonne santé et le pédiatre de mon fils ne nous a jamais demandé de nous justifier. Il m’a juste donné le contact d’une nutritionniste au cas où j’aurais des questions.»

Et Declan dans tout ça? Comment vit-il l’interdiction de toucher au chocolat, aux croissants ou à tout autre aliment qui n’entrerait pas dans son régime alimentaire? «Il n’est pas frustré, car il sait pourquoi nous ne mangeons pas ce type de nourriture. Et puis, être végane ne signifie pas renoncer au chocolat ou aux bonnes choses: il existe de très bons chocolats végétaliens et nous faisons souvent des gâteaux ou des cookies ensemble», raconte cette fan de pâtisserie qui édite aussi une collection de livres de cuisine végane, dont un spécialement destiné aux enfants est sur le point de paraître.

Et si un goûter d’anniversaire devait se présenter un jour avec une belle tourte pleine d’œufs et de chocolat au lait? «Je m’arrangerais pour apporter une variante végétalienne. C’est sympa de partager et en général les gens sont contents de découvrir autre chose.»

***Véganes***

«Je n’ai jamais douté de l’alimentation que je donne à mon fils»

Rossana Scalzi (32 ans), Lionel Magnin (31 ans) et Guenhaël (4 ans et demi), Nuvilly (FR)

«La viande? Beurk! Le lait de vache? Beurk!» Le message est clair: Guenhaël, 4 ans et demi, ne porte pas la viande et les produits laitiers dans son cœur. Dans la jolie ferme aux couleurs gaies de Nuvilly qu’il habite avec sa Rossana, sa maman, fervente végane et son compagnon Lionel, antispéciste et végétarien en reconversion végane depuis sa rencontre avec cette dernière, les animaux sont les bienvenus, à condition qu’ils soient vivants.

Après huit ans de végétarisme, Rossana s’est tournée vers le véganisme lorsqu’elle attendait son fils. «Ça a été un déclic, une période où comme beaucoup de futurs parents, je me suis posé plein de questions: quel monde je voulais offrir à mon enfant et dans quelles valeurs je voulais l’élever. C’est ainsi que je me suis naturellement tournée vers une alimentation sans produits issus de l’exploitation animale afin de réduire au maximum mon impact écologique.»

Sa grossesse a beau être harmonieuse, la future maman se voit souvent sermonner par son entourage. «Tant que ça ne regardait que moi, tout allait bien, mais

dès que je suis tombée enceinte, mon choix de vie est devenu l’affaire de tous.

Mes proches ou mon gynécologue me disaient que mon bébé risquait d’avoir des carences ou un retard de croissance.»

Rossana tient bon et, près de cinq ans plus tard, Guenhaël affiche l’énergie d’un petit garçon qui chasse dragons et pirates au quotidien. «Nous mangeons de manière extrêmement variée et privilégions notamment les algues et les aliments bio que je lave très peu, quitte à consommer parfois un peu de terre», explique cette éducatrice sociale qui donne aussi des cours d’alimentation végétalienne. Les carences? «Je suis contre l’idée qu’un régime alimentaire est forcément carencé et qu’il faille par conséquent prendre des compléments. Nous n’en prenons que si nécessaire.»

Ils ont traversé la Suisse à pied

L’été dernier, Rossana, qui milite elle aussi pour la cause animale, a réalisé un rêve: traverser la Suisse à pied avec Guenhaël dans le but de récolter des fonds en faveur d’un refuge pour animaux maltraités. Le duo a ainsi suivi l’itinéraire du Trans Swiss Trail durant trente-deux jours et parcouru 488 kilomètres de Porrentruy à Mendrisio, au Tessin, son canton d’origine.

Durant leur périple, mère et fils ont été hébergés par quelque vingt-cinq familles, s’accordant parfois un petit écart – mais toujours sans viande – si le repas offert n’était pas 100% végétalien. «Et puis, si Guenhaël veut par exemple goûter à une glace, je ne vais pas le lui interdire, même s’il sait pourquoi nous n’en avons pas à la maison.» Chez son papa, le petit garçon mange d’ailleurs plutôt végétarien.

L’avenir? Il s’annonce à quatre, Lionel et Rossana attendant leur deuxième enfant pour l’été. Pour les futurs parents, cela ne fait aucun doute: il sera végane.

***L’experte***

«La croissance de l’enfant doit être surveillée»

Dr Laetitia-Marie Petit, médecin adjoint au service de gastro-entérologie pédiatrique des HUG.
Dr Laetitia-Marie Petit, médecin adjoint au service de gastro-entérologie pédiatrique des HUG.

Dr Laetitia-Marie Petit, médecin adjoint au service de gastro-entérologie pédiatrique des HUG.

Elever son enfant dès la naissance avec ce type de régime alimentaire pose-t-il des problèmes particuliers?

Comme pour tout enfant, il y a la nécessité d’une surveillance de la courbe de croissance et du développement psychomoteur. Pour les enfants végétariens, une alimentation trop riche en fibres peut les empêcher de recevoir les calories nécessaires à cette croissance, avec un effet de satiété précoce. Pour les enfants végétaliens, leur diète les met particulièrement à risque pour des carences en vitamine B12, en vitamine D et en fer. Les apports en calcium en cas de végétalisme devront aussi être surveillés.

Ce type de préoccupation des parents vous paraît-il en augmentation ?

Même si nous n’avons pas de chiffres précis, oui, ce type de questionnement est désormais fréquent.

Les parents sont-ils bien renseignés?

Le problème principal reste les enfants de moins de 3 ans pour lesquels les parents souhaitent une éviction complète des produits issus du lait d’origine animale.

Textes: © Migros Magazine / Pierre Léderrey et Viviane Menétrey

Texte: Pierre Léderrey, Viviane Menétrey

Photographe: Jeremy Bierer

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