15 novembre 2017

Escapade au féerique étang de la Gruère

Une traversée à pied dans les pâturages boisés des Franches-Montagnes de Saignelégier à Tramelan avec – cerise sur le toétché – un détour par le féerique étang de la Gruère.

Berges de l'étang de la Gruère
Avec son petit air de lac finlandais, l’étang de la Gruère invite à la contemplation.
Temps de lecture 5 minutes

«Billet, s’il vous plaît!» L’accent chantant et la bonne humeur contagieuse du contrôleur confirment que nous sommes bel et bien dans un des fameux petits trains rouges des CJ, les Chemins de fer du Jura. Dans le wagon, l’atmosphère est légère, débonnaire... A mille lieues de la froideur souvent affichée dans les compositions de notre compagnie ferroviaire nationale.

Baptisée «Gruère» (ce qui tombe bien puisque nous ferons bientôt halte sur les rives de ce charmant étang), la locomotive file dans un panorama évoquant les toiles abstraites du peintre Mark Rothko: du vert intense (les pâturages) dans la moitié inférieure de la toile, une ligne horizontale noire (les sapins) au milieu et un bleu limpide (le ciel d’automne) dans la partie supérieure. Vous voyez le tableau?

La rame se vide de quelques passagers à la gare de Saignelégier (982 m), chef-lieu du district des Franches-Montagnes et point de départ de cette randonnée sous le soleil. Le fond de l’air est frais, mais pas au point de porter – comme dans la chanson de Jacques Dutronc – des caleçons longs sous nos pantalons.

Bâtiment emblématique de Saignelégier, la halle du Marché- Concours a des allures de castel agricole.

Après un crochet par l’antenne locale de Jura tourisme, histoire de s’informer sur le meilleur itinéraire à suivre et d’acheter un fer à cheval porte-bonheur (on ne sait jamais), nous prenons la direction de l’étang de la Gruère et de Tramelan. Avant de quitter le bourg des Cattin, Frésard Jobin et autres Voisard, nous passons devant une imposante bâtisse aux allures de castel agricole: l’emblématique halle du Marché-Concours.

Un paysage authentique et ridé

Le relief plissé est typique du massif jurassien.

Nous laissons derrière nous le village où l’humoriste et comédienne Zouc a passé une enfance que l’on imagine joyeuse et tumultueuse pour franchir un pli (il y en aura d’autres) du massif jurassien. Ici, le paysage n’est heureusement ni lifté ni botoxé; il a l’authenticité des visages de Tommy Lee Jones ou de Suzette Sandoz.

Veaux, vaches, taureaux. Partout. A chaque coin de pré. Ces bêtes à cornes (enfin, beaucoup en sont dépourvues) broutent la dernière herbe fraîche de la saison, celle qui donne ce goût incomparable à la Tête-de-moine. Elles retourneront bientôt crécher dans leur étable pour ruminer spleen et fourrage, le temps que passe l’hiver qui peut être long et rigoureux sur ce haut plateau culminant à près de 1000 mètres d’altitude.

Ici, les cavaliers peuvent chevaucher de nombreux kilomètres sans devoir descendre de selle.

Une cavalière croise notre chemin. Elle s’empresse de nous préciser qu’elle monte un demi-sang suisse et pas un franches- montagnes. Personne n’est parfait (gag). Nous échangeons quelques phrases, puis elle s’éloigne au petit trot, son chien sur les talons de sa monture. On se dirait dans la dernière case d’un album de Lucky Luke, vous savez, quand il chante «I’m a poor lonesome cow-boy...»

Quelques poignées de minutes de marche paisible plus tard, nous atteignons le hameau des Cerlatez (1003 m). Nous le traversons sans nous arrêter. Pas même pour visiter le Centre nature qui s’y trouve. Nous sommes maintenant bien en jambes et il fait toujours aussi frisquet comme l’attestent le givre encore présent à l’ombre des conifères ainsi que les petits nuages de condensation qui accompagnent chacune de nos expirations.

Un joyau couleur ébène

Le chemin qui suit les berges de l’étang de la Gruère est particulièrement apprécié des promeneurs en fin de semaine.

Face à nous, scintillent enfin les eaux noires et mystérieuses de l’étang de la Gruère. Nous sommes à la Petite-Theurre (1017 m). C’est midi! N’écoutant que notre estomac, nous nous asseyons sur un tronc écorcé couché à même la berge. A peine le temps de déballer nos victuailles que déjà deux volatiles – des canes en furie – débarquent et prennent nos provisions d’assaut sous le regard indigné et légèrement courroucé d’un corvidé. Non mais, quel sans-gêne!

Une fillette, haute comme trois pommes, nous rejoint et se met à lancer du pain à nos envahisseuses qui, du coup, nous tournent le croupion. Bon débarras! Nous finissons de pique- niquer en paix avant de faire le tour de ce haut-marais. Le sentier est très bien entretenu (et un brin trop couru le week-end!). La dernière fois que nous avons mis les pieds ici, c’était en été pour nous baigner. Et l’avant- dernière, c’était en décembre pour faire du hockey.

Avec ses allures de lac finlandais, ce lieu enchanteur, ce p’tit coin de paradis, que l’on redécouvre avec émerveillement à chaque visite, mérite vraiment le détour. C’est un magnifique joyau, couleur ébène, posé au milieu d’une tourbière où poussent entre autres et dans le désordre pins de poche, mousse fluo, buissons de myrtilles, plantes carnivores et bouleaux rabougris. Et à cette saison, la lumière rasante offre en prime un éclairage dramatique à ce décor de cinéma.

Comme nous n’avons aucune envie d’étaler notre science, nous ne vous dirons pas que cet étang a été créé par l’homme au XVIIe siècle dans le but de faire tourner un moulin à céréales (remplacé ensuite par une scierie). D’où son nom qui fait référence, selon les historiens, aux gruaux d’avoine et non pas à la grue, cet échassier à la patience infinie. Nous ne vous préciserons pas non plus que ce site d’importance nationale a été mis sous protection et est classé réserve naturelle.

Dans les Franches-­Montagnes, les chevaux sont rois.

Une frontière invisible

Trêve de forfanterie! La boucle est bouclée et nous mettons à nouveau le cap sur Tramelan. Dans cette région, le terrain est parfois marécageux et traître. Méfiez-vous des trous d’eau dans lesquels vos chaussures peuvent disparaître corps et biens! Nous en avons fait personnellement l’humide expérience. Au lieu-dit le Gros-Bois-Derrière, nous traversons une route. La suite du chemin – une longue ligne droite à travers pré, piquetée de poteaux téléphoniques – démarre un peu en contrebas, sur la gauche.

Les pâturages boisés de ce coin de Jura servent de décor à cette balade.

En ce début d’après-midi, deux chevaux font la sieste. Pas debout comme on pourrait s’y attendre, mais carrément couchés sur le flanc. A peine remuent-ils un cil à notre passage. Un peu plus loin, nous franchissons sans nous en apercevoir la frontière cantonale qui sépare la crosse d’évêque de l’ours bernois, les béliers des sangliers, les catholiques des protestants… Nous voici dans le Jura sud, terre d’asile des anabaptistes, qui ont fui les cantons de Berne et de Zurich après la Réforme.

Sur la crête qui nous fait face tournent les pales de gigantesques éoliennes, insensibles aux soubresauts de l’histoire. Après avoir joué à saute-collines, nous plongeons sur Tramelan, terminus de cette belle balade. Pressés (le train n’attend pas), nous demandons à un quidam de nous indiquer la voie la plus directe pour arriver à la gare. Qui nous propose tout de go de nous y conduire en auto. Preuve, s’il en fallait, qu’un bel esprit de solidarité souffle sur ces montagnes jurassiennes...

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