18 novembre 2013

Ado: c’est quoi ta tribu?

Cheveux bleus, chaussures cloutées ou robe de princesse, les jeunes ont parfois besoin d’affirmer leur identité. A grand coup d’accessoires. Pour comprendre le phénomène, «Migros Magazine» est allé à la rencontre de six ados au look bien marqué.

Moïra Volet, métalleuse, longs cheveux rouges, bas troués, mini-jupe en cuir, ceinture de balles
Aujourd’hui, Moïra Volet, métalleuse, affiche son look sans complexe, mais il n’en a pas toujours été ainsi.
Temps de lecture 10 minutes
Michel Maffesoli, professeur de sociologie à la Sorbonne.
Michel Maffesoli, professeur de sociologie à la Sorbonne.

On connaissait les beatniks, les hippies, les yéyés. Place aux kawaiis, b-boys, geeks et autres tribus. Les noms changent mais les attitudes demeurent. On le sait. Depuis toujours ou presque, les jeunes aiment se regrouper entre pairs. «Alors que la modernité était caractérisée par les grandes institutions, telles que l’école, la famille, les partis politiques, on assiste, depuis les années 50, à une fragmentation de cette société homogène, d’où la naissance de ces tribus», explique Michel Maffesoli, professeur de sociologie générale à la Sorbonne.

Pour le psychopédagogue Philippe Theytaz, le phénomène s’explique également par la révolution de Mai 68. «Quand les parents ont changé de mode éducatif, qu’ils sont devenus les copains de leurs enfants, ceux-ci ont dû chercher d’autres modèles d’identification. Ils les ont trouvés par le biais de la musique et de la culture en général.»

Si le besoin d’appartenance à un groupe est fondamental quel que soit l’âge, il prend une forme particulièrement forte à l’adolescence. «C’est une étape importante de la vie, de transformation physique, psychologique, d’éveil amoureux et de souci professionnel, poursuit le psychopédagogue. S’identifier à un groupe permet de se sentir plus fort, de dire qu’on existe, voire de se distinguer de la société.»

Certes, la notion de tribu n’est pas récente. «C’est une vieille lune, reconnaît Michel Maffesoli. Mais les nouvelles technologies facilitent la renaissance de cette pratique ancestrale. Internet, avec ses sites communautaires, ses forums de discussion et ses blogs en tous genres, permet aux jeunes de se retrouver plus facilement autour d’un goût commun.»

Des tribus à la durée de vie éphémère

Reste à savoir ce qui provoque l’émergence de nouvelles tendances? «Elles dépendent des modes, des affinités électives autour desquelles les jeunes se rassemblent. Cependant, comme nous sommes dans une société caractérisée par l’importance de l’instant présent, du carpe diem, la durée de vie de ces tribus est très éphémère. Nous vivons dans le monde de l’obsolescence programmée.»

Et de citer l’exemple de la génération otaku (du japonais, maison): ces personnes qui ne sortent plus de chez elles, restent tout le temps branchées sur internet, sont très nombreuses actuellement au Japon. «Le phénomène ne devrait pas tarder à toucher l’Europe, mais ne durera pas plus de deux ou trois ans avant de laisser la place à un autre courant», pronostique le sociologue.

De quoi inquiéter les parents? Pas forcément, répond Philippe Theytaz, qui ne considère pas l’adolescence comme une période de crise. «S’ils sont bien dans leur peau, pourquoi en faire un problème?»

La gothique

Estelle Fleury, 19 ans, Soyhières (JU)

  • Ses accessoires: bas résille et grosses bottes New Rock, jupe et corset. Du noir, bien sûr, à tous les étages. Autour du cou, la croix en argent taillée comme une crosse avec un onyx. Et des bagues à tous les doigts. Parfois un petit chapeau miniature façon bibi ou une rose noire dans les cheveux.
  • Sa musique: ambiances sombres et guitares lourdes d’Alice Cooper à Black Sabbath. Parrains du rock gothique, Joy Division et la voix sépulcrale de Ian Curtis, les Britanniques de Bauhaus et The Cure. Et tout l’univers cinématographique de Tim Burton.

Sa devise: «Sans musique, la vie serait une erreur», de Nietzsche, ou «L’enfer, c’est les autres», de Sartre.

«J’ai toujours été décalée, un peu garçon manqué», lance Estelle Fleury. Elle découvre l’univers de Marilyn Manson et de Rammstein à 12 ans et vers 14 ans affine son look, «du noir avec des clous par provocation». Le gothique? «C’est d’abord de la musique, une culture qui va avec, des textes qui parlent de la solitude, de la mort et des amours impossibles.» De quoi inquiéter ses parents, qui craignent alors que leur fille «n’aille pas bien ou tombe entre de mauvaises mains».

Et si elle a des potes dans toutes les tribus, ne la confondez pas avec une métalleuse! «On n’a pas grand-chose en commun. Les gothiques aiment la littérature, la culture, ils sont plus élégants, plus distingués», lâche celle qui dévore les livres de Bram Stoker, Stieg Larsson et Maxim Chattam. Aujourd’hui, elle termine sa matu technique à Porrentruy, pense continuer des études en biologie. Et se sent mieux dans sa peau. «J’ai perdu quelques kilos, je me suis féminisée, j’ai un look plus soft.» L’étiquette suicidaire qui colle aux goths? «Non! C’est pas parce qu’on est en noir qu’on est malheureux. Je ne bois pas, je ne fume pas et j’aime bien rigoler. Tout va bien!»

Le geek

Timothy Trovatelli, geek.

Timothy, 18 ans, Lausanne

  • Ses accessoires: pas de marques, pas de griffes. Un geek s’habille le plus passe-partout possible parce que les vêtements n’ont aucune importance pour lui. Quand il quitte son pyjama, il enfile jeans et t-shirt, chausse ses Timberland ou ses baskets. «Quand on nous croise dans la rue, on ne nous reconnaît pas!»
  • Sa musique: la musique électro, de Hardwell à Steve Aoki en passant par W&W. Si les geeks se reconnaissent dans les univers techno-futuristes de «Star Wars» ou «Star Trek», Timothy préfère les séries genre «Dexter», «Breaking bad» ou «Arrow» qu’il télécharge sur son portable.

Sa devise: Vivre au jour le jour sans se prendre la tête.

Pour le geek, l’ordi est l’indispensable pilier de la vie, sans lequel tout s’arrêterait de tourner. Initié à 5 ans par son grand-papa, il crée des sites web à 12 ans pour s’entraîner. Alors, forcément, à 18 ans, il suit une école technique, fait un stage dans une boîte d’informatique. Et passe ses journées à développer des solutions web, des sites ou des applications pour smartphones. «J’aime les technologies modernes, suivre les nouveautés. C’est un monde logique.»

Soit dix heures par jour devant l’écran! Et quand il sort du boulot, il continue à la maison. PC, PC portable, tablette, il n’a que l’embarras du choix pour traîner sur Skype avec des potes ou jouer en ligne à «Counter strike source» ou «League of legends».

Le geek en survêt qui passe sa journée dans sa chambre, engloutissant des pizzas froides, un cliché? «Je sais à peine faire des pâtes... Mais je vais m’acheter de la nourriture à emporter.» Si ses parents se sont parfois étonnés du phénomène, «ils ne comprenaient pas toujours comment je passais mon temps», ils ne lui disent plus rien aujourd’hui, «vu que c’est devenu mon métier».

Timothy vise l’école d’ingénieur, «pour s’atteler à la création de logiciels plus complexes», ne rêve pas forcément de migrer dans l’eldorado californien, mais juste de continuer à vivre dans son monde de pixels.

Le skateur

Sacha Conca, skateur.

Sacha Conca, 16 ans, Genève

  • Ses accessoires: jeans souples, long t-shirt, baskets solides, montantes en hiver. Chaussettes old school avec des shorts en été. Une casquette quand il n’a pas eu le temps d’aller chez le coiffeur… et son skate bien sûr.
  • Sa musique: rap américain genre Cypress Hill et trash metal façon Slayer.

Sa devise: Skate or die!

Son terrain de jeu, c’est toute la ville. D’ailleurs, ce n’est pas le bitume qu’il voit, mais les bons spots: barres, escaliers, rampes. Tous les obstacles intéressants pour faire des figures, que les initiés appellent des tricks: ollie, grinds et slides, le 3-6… «C’est une passion. J’y pense tout le temps. Je pratique tous les jours sauf quand je suis blessé.» Ce qui lui arrive assez souvent. Trois fois le poignet gauche et une fois l’épaule gauche. «Ça m’a un peu calmé. Depuis, je porte toujours une protection aux poignets.»

Faire une carrière dans le skate, il en rêve, bien sûr. Avec le soutien de sa maman, «contente que j’aie une passion». D’ailleurs, il projette de partir aux Etats-Unis, le paradis des skateurs, dès qu’il aura décroché son CFC et suffisamment d’argent pour se payer un billet d’avion. Direction Venice Beach ou San Francisco avec ses avenues en pente. «Là-bas, les skateparks sont mille fois plus grands!» dit-il avec du feu dans la voix. Pour l’heure, il traîne avec ses potes, tous montés sur roues: skateurs, rollers et bmxeurs.

La métalleuse

Moïra Volet, métalleuse.
Moïra Volet, métalleuse.

Moïra Volet, 20 ans, La Tour-de-Peilz

  • Ses accessoires: habits noirs et rouges exclusivement, des bas troués aux corsets pour les grandes sorties, bracelets de cuir, bagues et pendentifs celtiques genre marteau de Thor. Besace de camouflage et ceinturon de balles pour une touche perso et surtout les incontournables Doc Martens à bout métallique. «Ça vous sauve les pieds quand vous pogotez dans les concerts!»
  • Sa musique: death, black, pagan, la musique metal est aussi vaste que la toundra scandinave! Dans sa top list, les grands vikings d’Amon Amarth, Ensiferum ou le groupe suisse Eluveitie. Pas sectaire, elle écoute aussi les ancêtres du genre, Scorpions ou Deep Purple, que lui a fait découvrir son père… Et craque aussi pour la série médiévale fantastique «Game of thrones».

Sa devise: Ce qui ne te tue pas te rend plus fort.

La tignasse flamboyante, Moïra Volet affiche son look sans complexe. Depuis plusieurs années, même si cela n’a pas toujours été facile à assumer. «Quand les autres te jugent et te trouvent bizarre, c’est pénible. Mais j’ai appris à me détacher du regard d’autrui.» Côté entourage, elle s’est d’abord heurtée à la désapprobation maternelle. «Elle ne voulait pas que je mette de talons à 13 ans. Mais elle avait raison!» Aujourd’hui, bien dans sa tête et ses Doc, elle accepte d’enfiler un jeans et un t-shirt neutres pour les entretiens d’embauche, quand elle postule pour une place d’apprentissage comme gardienne d’animaux ou dans la mécanique. «Les métalleux n’ont pas une bonne image dans la société: on les dit agressifs, méchants, bagarreurs, alors qu’en fait ce sont de gros nounours.»

Chœur, impro théâtrale, Moïra Volet a plusieurs cordes à sa guitare. Et continue d’affiner sa garde-robe. «Qui sait, à 90 ans, je serai peut-être encore habillée comme ça? Le look, c’est une façon d’être, de penser. Je n’ai jamais suivi la mode, mais j’ai toujours cherché mon style pour être moi-même, être bien dans ma peau.» Son rêve: monter un groupe et «growler» dans le micro, bien sûr!

Le b-boy

Théo Mermoud, b-boy.

Théo Mermoud, 14 ans, Épalinges

  • Ses accessoires: bas de training, t-shirt gris, blanc ou noir, parfois un sweat-shirt, bonnet spécialement conçu pour glisser sur toutes les surfaces, protections pour les poignets, les genoux et les chevilles.
  • Sa musique: toutes, du moment qu’elles sont suffisamment rythmées pour breaker.

Sa devise: Le rythme avant tout.

C’est dans la cour de récréation que tout a commencé, il y a trois ans. Théo, âgé alors de 11 ans, se met à breaker avec un copain. Pris au jeu, il décide de s’inscrire à un cours à l’école de danse des Enfants Perdus à Lausanne.

Aujourd’hui, il prend régulièrement part à des concours – il a d’ailleurs remporté la Battle Kid Summer Session de son école cet été – ainsi qu’à des démonstrations en public. Ce qui lui plaît avant tout? Se dépenser physiquement. «J’ai envie de danser tout le temps. Ça me défoule, et j’adore bouger sur le rythme, quelle que soit la musique. Beaucoup de gens pensent que nous ne dansons que sur du rap, mais tous les styles peuvent convenir.» D’ailleurs, son look de b-boy – bonnet compris, son principal accessoire – il le range aux vestiaires lorsqu’il ne breake pas. «Je ne m’intéresse pas particulièrement à la philosophie du hip-hop. Pour moi, le plaisir de la danse compte avant tout.» Ses potes, il ne les choisit donc pas que dans l’univers de la breakdance. «Par contre, ils aiment bien venir voir mes démos.» Quant à ses parents, aucun souci non plus de ce côté-là: ils ont tout de suite adhéré à la passion de leur fils.

La kawaii

Cheyenne Fleury,kawaii.

Cheyenne Fleury, 17 ans, St-Légier (VD)

  • Ses accessoires: des habits aux couleurs pastel (sobres au quotidien, plus décalés lors de manifestations), des motifs mignons (cœurs, fleurs, petites étoiles), des accessoires (barrettes ou nœuds dans les cheveux, petit sac décoré, chaussures assorties), à l’occasion une perruque à longs cheveux ou courts avec des boucles (teintes claires, pas trop flashy).
  •  Sa musique: «J’écoute de tout – du rock à la pop, en passant par la musique traditionnelle – mais en japonais. Une de mes artistes favorites s’appelle Kyary Pamyu Pamyu, elle est très connue dans l’univers kawaii. J’adore sa façon de penser: pour elle, tout peut être mignon, même des crânes ou des yeux. Elle en utilise d’ailleurs dans ses clips.»

Sa devise: Etre kawaii, c’est ma façon à moi de me démarquer.

Lorsqu’elle évoque l’univers kawaii (mignon, en japonais), les yeux de Cheyenne Fleury se mettent à briller. Cette flamme s’est allumée dès son plus jeune âge, lorsqu’elle découvre les mangas avec son papa, féru du Japon. «Au début, j’aimais bien les histoires d’action, les aventures pour garçons. Puis, je me suis tournée vers ce culte de tout ce qui est mignon.» Un terme qui prend une toute autre dimension dans la culture nippone et ne se limite pas au simple look. «Les attitudes sont très importantes. Petites moues, sourires gênés, légère maladresse: ça aussi, c’est être kawaii. De même qu’on doit bien se tenir et éviter le langage grossier.» Et d’ajouter qu’il existe différentes sous-catégories de kawaii, dont les fairy keys, aux allures de contes de fées, et les lolitas, auxquelles elle s’identifie et qui adoptent, jusqu’à un certain point, un look plus discret.

«En ce moment, je suis à la recherche d’un emploi. Je ne peux pas me permettre d’avoir les cheveux bleus ou de me balader en robe de princesse. Mais j’ai toujours quelques accessoires pour me démarquer.» Si elle tient à dégoter un petit job, c’est qu’elle veut partir au Japon avec des copines: «Mes grands-parents m’offrent le trajet en avion pour mes 18 ans, mais je compte acheter beaucoup d’accessoires et d’habits sur place. C’est une passion qui revient cher.» Surtout quand il s’agit d’entrer dans la peau d’un personnage de manga, une pratique baptisée cosplay (de l’anglais costume et play, jouer), en recréant soi-même de A à Z le costume et en adoptant la moindre de ses habitudes. «Lors d’une convention, je m’étais déguisée en princesse Zelda. J’avais acheté sur internet la flûte chinoise dont elle joue et j’avais appris à m’en servir pour l’occasion.» Quant au refus de grandir, un trait de caractère souvent associé aux kawaiis, elle le revendique, dans une certaine mesure: «Je n’ai pas envie de devoir me fondre dans la société. J’aime être différente.» Son rêve? Devenir mangaka, c’est-à-dire dessinatrice de mangas…

Photographe: Catherine Leutenegger

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