14 avril 2014

Adolescence: la planète égoïste?

Fragiles et narcissiques, les ados semblent parfois insensibles aux autres, voire dénués d’empathie. Une caractéristique de la nouvelle génération ou une compétence à développer?

adolescent qui frappe un autre
Isabelle Filliozat: «Au cours de l’adolescence, 70% du cerveau est en remaniement complet.»

Comment réagir quand on se heurte à un mur d’indifférence: le visage tant aimé de son ado au petit-déjeuner, fermé au-dessus de son bol de céréales? Ou cet air d’absence agressive quand il s’agit de donner un coup de main, mettre la table ou faire un bisou? Alors que, hier encore, tout l’attendrissait – les ronronnements du chat, un gâteau au chocolat, les bobos d’une coccinelle – plus rien ne semble l’atteindre désormais. Le voilà muré dans une royale absence d’empathie.

Isabelle Filliozat, psychothérapeute et auteure de nombreux livres sur les adolescents.

Bienvenue sur la planète étrange de l’adolescence, où tout est chamboulé, révolution hormonale à tous les étages. C’est grave, docteur? «L’adolescence est une période de la vie au cours de laquelle 70% du cerveau est en remaniement complet. Dont le lobe préfrontal, qui permet justement de ressentir l’empathie en lisant sur le visage d’autrui ses réactions émotionnelles», explique Isabelle Filliozat, psychothérapeute et auteure de nombreux livres sur le sujet. Ces grands remaniements affectifs et neurologiques, qui s’opèrent entre 12 et 15 ans, seraient donc à l’origine de cette apparente apathie.

«C’est une façon de se protéger à un moment où il est à fleur de peau, extrêmement sensible physiquement et émotionnellement, en pleine poussée de croissance. Par un mécanisme de défense cérébrale, certains deviennent indifférents à tout pour se protéger et d’autres tombent dans l’hyperempathie, ressentant tout à la place des autres», analyse Stéphane Clerget, psychiatre, spécialiste de l’adolescence.

Un dérèglement émotionnel qui toucherait différemment les garçons et les filles. Puisque, sur le plan physiologique, la testostérone améliore l’envie de combattre et l’esprit de compétition, mais réduit l’empathie. Et que sur le plan culturel, on attend davantage cette compétence de la part des filles que des garçons auxquels on demande de maîtriser leurs émotions.

Tout est construit sur l’image, le pouvoir et l’argent

Mais quand même. Si l’absence d’empathie à l’adolescence a des causes neurologiques, on peut se demander aussi quelle est la part de responsabilité des réseaux sociaux. N’assiste-t-on pas en effet à la montée d’une génération égoïste et insensible, habituée aux selfies, au culte de soi, à la mode du clash en live et sur Instagram, le but ultime étant toujours sa propre victoire, sa meilleure photo, le mot le plus cinglant qui clouera le bec de l’adversaire? «Oui, c’est une génération égoïste, renforcée par cette dynamique où tout est construit sur l’image, le pouvoir, l’argent. Ce sont les valeurs que certains jeunes utilisent puisque la société d’aujourd’hui les leur a enseignées», regrette Isabelle Filliozat.

Stéphane Clerget, psychiatre, spécialiste de l’adolescence.

Si, pour Stéphane Clerget, les réseaux sociaux ne sont pas la cause du déficit d’empathie, en revanche, il convient que certains facteurs contemporains jouent sans doute un rôle: «L’abus de spectacles audiovisuels violents chez les jeunes enfants peut produire un manque d’empathie. Ils s’habituent à la violence virtuelle et, du coup, la violence réelle ne les touche plus.» Même avis chez Isabelle Filliozat: «Ce n’est pas anodin de montrer des films, des jeux vidéo violents, des émissions où l’on s’insulte. Le cerveau d’un enfant copie le monde des adultes, avec moins de possibilités de raisonner et de réfléchir aux conséquences.»

Stress de grandir, manque de valorisation personnelle, impulsivité marquée. Voilà un cocktail détonant qui débouche parfois sur des comportements à risque (conduite sans casque, excès de vitesse, etc.) voire des gestes violents. Bagarres de rue qui pleuvent au hasard, altercations musclées et souvent sans motif qui explosent dans les préaux. Isabelle Filliozat:

Ceux qui se sentent dévalorisés ont besoin de se rehausser. De plus le moindre regard peut être vécu comme une agression à cet âge-là. La violence, surtout en groupe, est une façon de prendre du galon, d’acquérir un statut social aux yeux des pairs.»

«Un parent ressource et non un ennemi à combattre»

Mais inutile d’essayer de les sermonner. Déblatérer avec force arguments moralisateurs n’aura aucun effet. «On ne peut pas leur demander d’être raisonnables. C’est physiologiquement impossible à ce moment-là de leur vie. D’où l’importance de bien les protéger», poursuit la spécialiste. Oui, mais comment? En nourrissant l’attachement – autrement dit, il s’agit encore et toujours de donner du temps et d’être «un parent ressource et non un ennemi à combattre» – et son pouvoir personnel.

«En l’impliquant dans des stages, des activités bénévoles, on aide l’ado à avoir des motivations pour qu’il se sente utile à la société. Mieux vaut le mobiliser autour de projets et des situations constructives plutôt qu’il cherche à se sentir puissant dans des situations de violence», propose Isabelle Filliozat.

Rien n’est perdu, donc, même si votre ado semble le roi de l’indifférence. D’autant qu’une première relation amoureuse risque bien de le transformer de fond en comble, par contagion émotionnelle. «N’oublions pas que l’amour est la forme extrême de l’empathie», souligne Stéphane Clerget.

A lire: «Comment plaire aux filles» et «Comment plaire aux garçons» , de Stéphane Clerget, Ed. Limonade, 2014. Mais aussi: «Il me cherche!» d’Isabelle Filliozat, Ed. JC Lattès, 2014 et «Pourquoi les garçons perdent pied et les filles se mettent en danger» de Leonard Sax, Ed. JC Lattès, 2014.

© Migros Magazine - Patricia Brambilla

Photographe: Corina Vögele

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