19 octobre 2017

Adrien Treccani: «Dans cinq ans, tout le monde connaîtra les monnaies virtuelles»

Pour Adrien Treccani, l’un des spécialistes suisses du bitcoin et des cryptomonnaies, l’essor de la technologie blockchain dans les échanges financiers et commerciaux classiques s’avère programmé et il pourrait même exister des devises numériques étatiques d’ici peu.

Adrien Treccani
Pour l’expert Adrien Treccani, les devises virtuelles participeront de manière décisive au développement de la place financière suisse.

Quelques mots de Metaco, d’abord…

C’est une petite société que j’ai cofondée en 2014 et dont je suis désormais le directeur, spécialisée dans les technologies blockchain et plus précisément dans les monnaies numériques, dites aussi cryptomonnaies. Nos produits servent principalement le marché bancaire dont l’intérêt est grandissant. Nous sommes spécialisés dans la gestion sécurisée de ces monnaies numériques.

C’est-à-dire?

Comment les stocker, en particulier dans les entreprises, pour éviter qu’elles ne soient dérobées par des hackers. C’est un problème difficile, qui réclame des infrastructures informatiques spécifiques et des compétences techniques que les entreprises intéressées ne possèdent souvent pas.

Il y a également ce que l’on appelle la «tokenisation», n’est-ce pas?

Soit comment créer des jetons, c’est-à-dire des tokens, compatibles avec une blockchain, qui représentent de vrais actifs, comme des actions d’entreprises. Depuis peu, nous travaillons sur la tokenisation de monnaies étatiques avec l’ambition d’avoir, à l’avenir, un équivalent numérique du cash: de la monnaie nationale échangeable efficacement sur internet de personne à personne, instantanément et sans contrainte géographique.

Pour l’instant, la Banque nationale ne semble pas pressée de s’y consacrer…

Les banques centrales devraient rester en retrait avant d’annoncer soudainement leur implication. Personne ne perçoit exactement l’impact de cette nouvelle forme de monnaie émise par la banque centrale sur les cours de change, le taux de chômage ou l’inflation. Avant d’émettre ce type de monnaie numérique, il est normal qu’elles prennent toutes les précautions nécessaires.

Si cela existait un jour, on l’appellerait toujours bitcoin?

Non, parce que ça n’en serait pas. De plus, un franc suisse numérique aurait la même valeur que son équivalent en espèces, là où le bitcoin, par nature décentralisé, reste très volatile, son cours n’étant pas contrôlé et soutenu par une banque centrale. Je suis certain que le bitcoin va continuer à croître.

L’utilisation par le grand public de cryptomonnaies se fera probablement à travers des monnaies numériques étatiques garanties par la banque centrale ou le gouvernement.

Adrien Treccani

A l’instar d’Uber ou de Booking, ne peut-on reprocher aux monnaies numériques d’utiliser les circuits de l’économie réelle sans rien y injecter en retour?

Il est vrai que tant Uber que la cryptomonnaie sont très disruptifs et touchent à nos habitudes profondes. Uber propose un service où n’importe quel utilisateur peut devenir chauffeur ou utiliser le service de chauffeurs privés de manière abordable et donc se passer des taxis traditionnels.

Avec le bitcoin, le maintien du pouvoir d’achat ne repose plus entièrement sur l’Etat.

Adrien Treccani

vous pouvez placer votre confiance dans une machine à distribuer de la cryptomonnaie et dont les garanties sont cette fois des formules mathématiques validées par des milliers d’utilisateurs. Le paiement, le transfert d’argent: vous pouvez le faire avec de la monnaie numérique au prix d’une connexion internet, il n’y a plus besoin non plus des grandes entreprises du monde du paiement.

Mais comment faire confiance à une monnaie qui n’a pas de valeur réelle?

Le bitcoin a une valeur industrielle, puisqu’il peut traiter des transactions financières qui correspondent à un service bancaire. L’industrie du paiement, dans laquelle est active une entreprise comme Six à Zurich, est très rentable parce qu’elle peut transférer de la valeur d’un point A à un point B. Le bitcoin peut le faire aussi, même si ce n’est pas pour le compte d’une entreprise. Quant à la justification de la valeur du bitcoin, comparez-le à l’or, duquel il s’inspire. La valeur de l’or dépasse de très loin son utilité industrielle réelle, en joaillerie par exemple. Il n’est pas non plus garanti par un Etat. L’or a une valeur élevée, car il existe en quantité limitée sur terre, n’est pas falsifiable et a acquis de la confiance au fil des siècles par son utilisation commerciale (une sorte d’illusion collective).

Comme l’or, le bitcoin existe en quantité limitée: il est impossible d’en créer plus de 21 millions d’unités, limite imposée par son créateur, ou de le falsifier.

La capacité de son réseau à traiter des transactions efficacement, et sa robustesse à toute épreuve depuis 2009, lui ont valu de gagner la confiance de millions d’utilisateurs. La quantité limitée en circulation et cette demande croissante ont poussé sa valeur à la hausse. De plus, je pense que le bitcoin va largement se stabiliser à l’avenir lorsque son marché sera mûr.

L’origine du bitcoin est assez mystérieuse…

Il a été inventé par un chercheur qui porte un nom japonais, mais peut-être s’agit-il d’un pseudonyme, d’une femme ou d’une entreprise. La légende veut que ce soit plutôt un chercheur académique, concerné par l’extrême centralisation des monnaies et qui remettait aussi en question les politiques monétaires et l’impact des crises financières sur la vie des gens. Avec ce système, il pensait fournir une alternative aux citoyens qui ne soit pas contrôlé par une institution centrale qui en décide l’avenir.

Comme un logiciel «open source»?

Oui, mais il permet en plus de mettre en place un réseau de machines travaillant en commun et dont chacune est responsable autant qu’une autre de la bonne tenue du réseau. Si vous installez le système sur votre ordinateur, vous n’allez pas être un simple spectateur ou utilisateur, mais un «mainteneur» du réseau bitcoin en vérifiant que les transactions sont correctes, que la comptabilité reste bien tenue, que personne sur le réseau ne cherche à invalider des transactions déjà validées, etc.

C’est l’humain à qui appartient la machine ou cette dernière qui effectue en commun ce travail de contrôle?

C’est le logiciel installé, en réseau avec des milliers d’autres. En sachant qu’il existe, – dit de manière simplifiée – deux classes d’utilisateurs sur le réseau: la première, ce sont ces observateurs et validateurs, sachant que toute l’information sur le réseau est publique. Les seconds, appelés les mineurs, peuvent suggérer de nouvelles transactions en soumettant telle ou telle transaction à la comptabilité du réseau. Evidemment, dans ce cas, votre processeur offre une importante part de sa puissance au réseau.

Bénévolement?

Naturellement pas. De temps en temps, le réseau va récompenser tel ou tel mineur en lui offrant des bitcoins pour avoir soumis la bonne information. Selon les estimations, puisque le réseau est semi-anonyme, il existe plus de dix millions d’utilisateurs et quelques milliers voire quelques dizaines de milliers qui offrent de la puissance de calcul.

Cet anonymat n’a-t-il pas quelque chose d’inquiétant, notamment au travers de l’utilisation de ces monnaies numériques par des réseaux mafieux ou terroristes?

On pourrait le penser, pourtant elles sont au contraire intéressantes pour les autorités de surveillance: elles donnent le sentiment au criminel d’être totalement caché dans le darknet, et de pouvoir agir sans être vu à distance, alors que la chaîne de transaction reste disponible indéfiniment une fois qu’elle a été créée. Même les premières opérations effectuées par leurs créateurs en 2009 sont toujours visibles et publiques. Contrairement à l’argent liquide très anonyme et bien moins facilement traçable. Initialement, le bitcoin fait peur aux autorités, mais une fois qu’elles comprennent son potentiel d’investigation, elles changent d’avis. Aux Etats-Unis, je ne serais pas étonné que certaines agences soient désormais capables de lier des adresses IP à des transactions de bitcoins suspectes.

Quelle est la place de la fintech suisse et de cette fameuse «cryptovalley» zougoise?

Nous avons la chance d’avoir une stabilité politique et économique et un vivier de brillants ingénieurs, notamment issus des deux écoles polytechniques fédérales.

La Suisse a la sagesse de ne pas immédiatement réguler ce qu’elle ne maîtrise pas encore complètement.

Cela a permis à des entreprises pionnières comme Ethereum de se développer en 2012 et de lancer un mouvement qui a ensuite profité à toute une série de start-up. Par ailleurs, une nouvelle licence bancaire «light», qui permettra à des petites entreprises d’accepter des dépôts de monnaies numériques d’un montant déjà important, est en train de se mettre en place. La Suisse a sans doute un vrai rôle à jouer dans la fintech en général, et les monnaies numériques en particulier. Cela ne va pas faire disparaître le franc suisse ou les banques, mais les faire évoluer.

D’ici quelques années, pensez-vous que les banques auront toutes un service relatif aux monnaies numériques?

J’en suis convaincu et d’ailleurs leur intérêt grandissant le montre. Notamment dans le dépôt ou la gestion de monnaie numérique, directement ou en sous-traitance.

Comme Swissquote, qui vient de se lancer dans les monnaies numériques, mais sans les stocker?

Exactement. Swissquote vient d’effectuer un pas significatif en permettant de négocier du bitcoin sur sa plateforme.

En dehors du bitcoin, de nombreuses monnaies numériques ont été créées. Est-ce un phénomène pérenne?

Pour certaines d’entre elles, sans doute. On constate qu’aujourd’hui la domination du bitcoin a plutôt tendance à s’affaiblir. Car il n’est pas bon pour tout. Par exemple, il est moins efficace qu’Ethereum dans les smart contracts, ces petits logiciels greffés sur la blockchain, qui stockent un montant en attendant la résolution d’un contrat. D’autres monnaies misent sur davantage d’anonymat et moins de transparence, ce qui leur vaudra peut-être à terme des ennuis avec les autorités de surveillance. Mais pour l’heure, on ne peut pas interdire à quelqu’un de créer du code source. Il existe une vingtaine ou une trentaine de monnaies virtuelles intéressantes en termes de capitalisation boursière. Ainsi que plusieurs centaines d’autres qui le sont beaucoup moins, et dont une bonne partie disparaîtra sans doute.

Les grandes plateformes de vente en ligne vont-elles utiliser la cryptomonnaie?

Environ 150 000 commerçants – ce qui reste cependant peu à l’échelle mondiale – acceptent déjà d’être payés en bitcoins. Mais ils le convertissent le plus souvent immédiatement en monnaie étatique. Il s’agit donc pour l’instant seulement d’un nouveau moyen de payement. On peut d’ailleurs tout à fait imaginer qu’Apple Pay ou Paypal l’intègrent également.

Un agenda pour l’utilisateur lambda?

Dans les cinq ans, tout le monde connaîtra les monnaies virtuelles, et les aura expérimentées au moins une fois. L’impact de la blockchain dans les entreprises et l’industrie bancaire sera réel. Et probablement qu’un certain nombre de banques centrales émettront des monnaies numériques étatiques.

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