12 décembre 2018

«La Suisse est très respectée à l’international»

L’année qui s’achève a été intense pour Alain Berset: le président de la Confédération a rencontré le pape et Donald Trump, prononcé un discours à l’ONU et est devenu le symbole de l’humilité suisse grâce à une photo de lui prise en marge du sommet new-yorkais. Il évoque l’instabilité mondiale, commente la situation de la Suisse et formule ses vœux pour Noël.

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Cette photo d'Alain Berset, assis sur un trottoir de New York en marge du sommet de l'ONU, a fait le tour du monde. (Photo: (Keystone/Peter Klaunzer))
Temps de lecture 9 minutes

Alain Berset, votre fonction de président de la Confédération vous a amené à rencontrer de nombreuses célébrités cette année, dont certaines vraisemblablement pour la première fois. Qui vous a le plus étonné?

Les enfants rohingyas d’un camp de réfugiés au sud du Bangladesh. Ayant fui la Birmanie, ils étaient si traumatisés qu’ils ne jouaient plus et parlaient à peine. Mais six mois plus tard, ils avaient remonté la pente: lors de ma visite, nous avons beaucoup ri ensemble. Les enfants avaient repris goût à la vie. C’était merveilleux de vivre cette expérience et de partager leur existence un court moment. Cet épisode a également renforcé ma conviction profonde que les êtres humains ne peuvent rester insensibles à de telles souffrances, qu’ils sont disposés à aider – et que leurs actions ne restent pas sans résultat. Mais votre question concernait les personnes célèbres…

Effectivement. Quelqu’un vous a-t-il surpris?

Personne en particulier. Ces personnalités sont depuis longtemps sous le feu des projecteurs, on sait beaucoup de choses à leur sujet.

On a pourtant pu lire que Donald Trump vous avait fait très bonne impression…

Je ne peux juger que sur les quarante minutes que nous avons passées ensemble à Davos. Il s’est conduit de manière tout à fait correcte, s’est montré très intéressé par les opinions de la Suisse et a discuté avec moi d’égal à égal. Le fait que le président américain en personne s’intéresse à nos points de vue sur les dossiers iranien ou nord-coréen met en évidence le rôle particulier de notre pays sur le plan international.

J’ai eu besoin d’un moment pour moi, dehors, dans le monde réel. Et comme il faisait très chaud, je me suis mis en quête d’un coin ombragé. Ce bout de trottoir est le seul que j’ai trouvé dans les environs

Alain Berset

Dans ce genre de rencontres, en reste-t-on aux discussions de travail et aux formules diplomatiques ou aborde-t-on aussi des sujets plus personnels?

En politique comme dans la vie de tous les jours, les relations humaines occupent une grande place – à vrai dire, il n’y a rien de plus important. L’idéal est de parvenir à rencontrer les autres sur le plan personnel également. Cela facilite souvent les débats diplomatiques.

Lors de l’Assemblée générale de l’ONU, une photo de vous a fait le buzz sur les réseaux sociaux. Vous êtes assis sur un trottoir de New York et vous relisez vos notes. Partout dans le monde, cette image a fait de vous un symbole de l’humilité suisse. Cela vous a-t-il plu? Y a-t-il eu des réactions d’autres chefs d’État?

Oh que oui! Cette semaine à New York était intense, pleine de rencontres et de discours en différentes langues, dans des salles bondées et étouffantes. J’ai eu besoin d’un moment pour moi, dehors, dans le monde réel. Et comme il faisait très chaud, je me suis mis en quête d’un coin ombragé. Ce bout de trottoir est le seul que j’ai trouvé dans les environs. Je me suis donc assis là pour réviser mon discours. Par la suite, on m’a souvent parlé de cette photo, même des chefs d’État ont abordé le sujet. Certains n’étaient pas très enthousiastes. Il faut dire que certains médias africains, notamment, ont utilisé la photo pour établir des comparaisons peu flatteuses avec leurs propres présidents.

Pensez-vous avoir fait davantage pour l’image de la Suisse avec cette photo qu’avec tous les discours ou rencontres?

J’espère que non! (Rires) Mais je suppose que si ce cliché a tant marqué les esprits, c’est parce qu’il confirme l’image que beaucoup se font de la Suisse. Je ne passe pas non plus mon temps assis sur des trottoirs ou sur des marches. À la base, c’était un mouvement spontané.

À quelle occasion avez-vous eu le plus d’influence à l’international cette année?

Difficile de hiérarchiser. Nous avons assuré une médiation dans le cadre des accords sur le nucléaire avec l’Iran. Ce rôle de médiateur a assurément aussi été très efficace au Mozambique, où nous avons accompagné de près le processus de paix qui a débouché cette année sur un accord. Les services de la Suisse sont très appréciés par la communauté internationale, nous avons une réputation de stabilité et de fiabilité. Nous ne sommes pas un grand pays, mais notre économie est forte et notre action humanitaire très respectée. Dans mon discours prononcé à l’Assemblée générale de l’ONU à New York, j’ai rappelé l’importance que nous attachons à la coopération avec les autres pays, de même qu’à la stabilité du droit international.

D’une manière générale, on peut dire que le monde est plus instable que jamais. Cela se ressent-il lorsqu’on évolue au plus haut niveau de la scène internationale?

Beaucoup. Certes, dans de nombreux pays, le sujet est plus inquiétant que dans le nôtre. Mais nous avons tout intérêt à ce que les autres aillent bien, car notre bonne santé dépend de la stabilité de l’environnement international. Par ailleurs, je ne trouve pas si négatif que nous nous préoccupions de ces sujets. Il y a dix ans, la stabilité et la coopération internationale semblaient une évidence, pour laquelle on ne s’engageait guère. Aujourd’hui, l’une et l’autre sont remises en question et beaucoup commencent tout juste à mesurer l’importance de la collaboration. Quant à savoir ce qu’il en ressortira, c’est une tout autre affaire. Mais ce qui est clair, c’est que les tendances isolationnistes qui se manifestent aujourd’hui dans certaines régions d’Europe sont délétères pour nous. J’insiste toujours sur ce point auprès de nos voisins.

Nous allons devoir revoir notre copie en ce qui concerne la prévoyance vieillesse, ainsi que la réforme de l’imposition des entreprises

Alain Berset

La Suisse peut-elle agir de manière à ce que les événements évoluent dans son sens?

Notre tradition de neutralité et d’action humanitaire nous confère une position particulière. Lors de mes visites au Vatican, j’ai brièvement évoqué le débat que le pacte de l’ONU sur les migrations suscite chez nous aussi. J’ai reçu une réponse sans ambiguïté: la position de la Suisse sur ce point est particulièrement observée.

Si le Parlement devait rejeter ce pacte, cela enverrait donc un très mauvais signal?

Cela ternirait la réputation de la Suisse, qui a largement participé à l’élaboration de cet accord sur la politique migratoire mondiale. Mais je trouve tout à fait légitime que nous en discutions, comme cela est prévu. Après tout, nous vivons en démocratie.

Ces thématiques devraient être du pain bénit pour les socialistes. Pourtant, ils perdent des électeurs presque partout. Comment expliquez-vous ces difficultés?

Ils n’en perdent pas partout. Lors des élections, on s’intéresse moins aux différentes thématiques qu’aux grands projets de société et à ce que nous voulons faire pour les années à venir. Actuellement, on note un fort repli sur l’identité nationale, l'individualisme, la famille. Cela a certainement à voir avec les changements nombreux et rapides des dernières années, qui soulèvent de grandes inquiétudes chez nombre de nos concitoyens. De ce point de vue, le réflexe de repli est parfaitement compréhensible. Dans un deuxième temps, cependant, nous devons déterminer la façon dont nous souhaitons appréhender ces changements – car ils ne vont pas disparaître, même si nous faisons l’autruche. Il est donc essentiel que l’égalité des chances reste aussi élevée que possible pour tous. C’est la seule façon de garantir la forte cohésion de notre pays.

Comment y parvenir?

Il est capital de conserver notre capacité à résoudre les problèmes. À cet égard, l’année qui s’achève n’a pas toujours été très positive. Nous allons devoir revoir notre copie en ce qui concerne la prévoyance vieillesse, ainsi que la réforme de l’imposition des entreprises – le peuple a déjà retoqué les deux projets. La capacité de la Suisse à mener des réformes est depuis toujours un ingrédient essentiel de son succès. Comme toujours, nous les mettons en place lentement, certes, mais sûrement.

Cette capacité est-elle menacée?

Non, elle n’est pas en danger, même si la dernière réforme d’envergure de la prévoyance vieillesse remonte à plus de vingt ans. La clé du succès réside dans la capacité au compromis et dans un juste équilibre entre les différents intérêts en présence. Mais cet ingrédient a fait défaut à plusieurs propositions ces dernières années. Il est évident que les positions fortes sont plus spectaculaires que les compromis issus d’un processus laborieux. Cependant, lorsqu’un projet de loi est pondéré, il a de bonnes chances de remporter une votation populaire.

Les relations avec l’UE constituent un autre grand chantier. L’accord-cadre a-t-il encore une chance d’aboutir?

Le Conseil fédéral a décidé d’ouvrir une consultation sur cet accord-cadre. Il s’agit notamment de prendre la température sur les mesures d’accompagnement, qui sont particulièrement importantes pour la protection des salaires en Suisse, et sur la directive relative aux droits des citoyens de l’UE. Nous voulons clairement maintenir de bonnes relations avec l’UE, avec un maximum de stabilité. Car elle est non seulement notre principal partenaire commercial, elle est également très proche de la Suisse au niveau historique et culturel.

Vous êtes également ministre de la Santé. L’an prochain, Danone va introduire en Suisse un système signalétique permettant de reconnaître en un coup d’œil la qualité diététique d’un aliment. Selon vous, est-ce une bonne idée?

Les consommateurs ont besoin d’un système simple. C’est une bonne chose que tous les ingrédients figurent sur l’emballage. Mais qui les lit et les comprend lorsqu’ils figurent en minuscules caractères sur l’arrière du paquet? Je salue donc cette idée d'instaurer en Suisse un système d’évaluation des aliments dans leur globalité. Cela sera utile pour les consommateurs, mais aussi pour les autres acteurs, qui s’en inspireront peut-être.

Quels thèmes souhaitez-vous traiter en priorité en 2019, lorsque vous redeviendrez un membre «normal» du Conseil fédéral?

Je l’étais aussi cette année, j’avais simplement quelques missions supplémentaires. Parmi les points importants, il y aura certainement la réforme de la prévoyance vieillesse ainsi que le nouveau message culture. Par ailleurs, je me bats depuis sept ans contre la hausse des coûts de la santé, et je continuerai à accorder une grande importance à cette question. Nous avons déjà remporté quelques succès. Ainsi, depuis mon entrée en fonction, le coût global des médicaments a baissé de presque un milliard de francs par an.

Mais les primes continuent à augmenter...

Et cette hausse n’est malheureusement pas près de s’arrêter. Les progrès technologiques nous gratifient d’une meilleure espérance de vie, même si l’on souffre de maladies chroniques. Mais cela a un coût. Nous devons intensifier nos efforts – par exemple pour que l’utilisation des différentes sommes soit plus transparente. Et nous devons trouver des solutions de financement équitables. Les difficultés proviennent du très grand nombre d’acteurs impliqués, qui ont pour certains beaucoup d’argent en jeu.

Confiance en l’avenir, ouverture d’esprit et équilibre. Ce sont les ingrédients du succès suisse depuis des décennies

Alain Berset

Le Conseil fédéral a accueilli deux nouvelles femmes. Est-ce positif selon vous?

Bien sûr. L’équilibre entre les genres a toujours des effets positifs, en entreprise comme en politique. Je me réjouis beaucoup de travailler avec mes nouvelles collègues.

Quelle sera leur influence politique? On a pu lire que leur arrivée consolidait la majorité bourgeoise du gouvernement.

Ce sont deux femmes aux compétences reconnues. Je fais confiance en leur capacité de compromis.

Désirez-vous quelque chose en particulier pour Noël?

Du temps! Cette année a été vraiment rude, la charge de travail induite par la présidence s’est révélée nettement supérieure à ce que j’anticipais. Je vais donc profiter de Noël pour faire une véritable pause.

Et que souhaitez-vous pour la Suisse?

Confiance en l’avenir, ouverture d’esprit et équilibre. Ce sont les ingrédients du succès suisse depuis des décennies, et les fondements qui permettent de bâtir même en cette époque instable. Et je souhaite à chacun d’être heureux, car au fond, c’est tout ce qui compte.

Alain Berset va passer Noël le plus classiquement du monde, en famille, à la maison. Ses trois enfants sont encore très attachés à cette fête. Il y aura donc un sapin, des cadeaux, des jeux et des chants.(Photo: Franziska Frutiger)

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