11 juillet 2018

Anchois cornéliens

La chronique de Fred Valet, journaliste, auteur et chroniqueur.

Fred Valet
Fred Valet, journaliste, auteur et chroniqueur.

J’avale une salade César en attendant mes quarante ans. Il faut toujours démarrer sa journée dans la peau d’un empereur si l’on veut supporter de la terminer en esclave. Dans le verre, une eau pétillante. Il est presque midi quand Gérard Manset parvient à faire couler mes larmes en streaming.

Mais je présente bien. La grande illusion. Les manches de mon blazer noir reniflent en accordéon sur des tatouages épuisés. Je n’ai jamais su digérer les anchois et pour la première fois de ma vie, j’ai l’impression d’avoir un peu d’avance. Un trac inédit embrasse ma carotide et le soleil fait des pompes sur mes épaules. J’ai rencard avec mon âge comme on tremble devant une jolie femme. Sur la défensive, sur une terrasse et sur son trente-et-un. C’est rassurant de pouvoir mettre en scène ses impuissances.

Pendant trente-neuf ans, trois cent soixante-quatre jours, dix-neuf heures et quarante-deux minutes, mon plan d’évasion s’était résumé à donner de francs coups de pied dans des portes solides mais imaginaires. J’entrais dans mes vies successives comme on entre dans les ordres: en y croyant très fort. En choisissant à chaque fois des métiers, des coupes de cheveux, des carrures, des bars, des amours pour toujours, des devises (non, je ne parle pas d’argent), des au revoir à jamais, des séries télé et des desserts différents (la grappa, c’est un dessert, non?).

Ce matin, juste avant de fendre à larges foulées le centre-ville, j’ai pris lentement Lola dans mes draps et le doudou de Progéniture dans mes bras. On ne réveille pas une famille courageuse. Dans un moment, je hélerai l’addition en quadragénaire et paierai en liquide. C’est une belle journée pour tout recommencer.

Je me souviens d’avoir écrit ces lignes à l’orée de ma mise en quarantaine, dans un hall moite d’aéroport asiatique. D’avoir empoigné la plume comme on empoigne ses affaires chez une personne qui nous est devenue étrangère. Les pupilles fixes et la chemise en nage. Maintenant que j’ai compté mes cheveux blancs d’un regard torve, je réalise que l’empereur est une fille. Et qu’elle se réjouit, elle, d’enjamber sa huitième année. Même si elle déteste les anchois et qu’elle ne connaît pas encore Gérard Manset.

➜ Lire aussi: Melgar, entre la ville et la mort

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