26 juillet 2014

Au cœur d’une Suisse mythique

Le sentier reliant Andermatt à Wassen permet aussi bien d’admirer des paysages alpins de toute beauté que les impressionnants ouvrages d’art de la ligne sommitale du Saint-Gothard. Une balade idéale pour le week-end du 1er Août.

Le pont du diable
La randonnée de trois heures permet de découvrir un coin de pays qui fleure bon les légendes.
Temps de lecture 6 minutes

Pour beaucoup, l’idée de marcher le long de la voie du Saint-Gothard, à proximité d’un des axes autoroutiers et ferroviaires européens les plus fréquentés, peut paraître saugrenue. Pourtant, entre Andermatt et Wassen, galeries et tunnels camouflent les flux de circulation et permettent à la nature – intacte – d’offrir un spectacle grandiose.

vue sur la source en contrebas.
En contrebas, l'eau est maîtresse des lieux.

Quant aux hordes de marcheurs, elles restent agrippées aux sommets, laissant le sentier en contrebas quasiment libre de toute présence humaine. Voilà, le décor est planté.

Arrivés à la gare d’Andermatt (UR), la curiosité nous pousse avant tout à explorer l’hôtel The Chedi (lien en allemand ou anglais) de Samih Sawiris, ouvert l’hiver dernier. A l’intérieur, la générosité des volumes et la décoration fastueuse, bien loin du style Alpin Chic tant vu et revu, ne manquent pas d’impressionner. Tout comme l’espresso corsé, qui nous indique que, oui, le Tessin n’est plus bien loin.

Le diable domine les eaux mentholées de la Reuss

Mais trêve de rêveries, il est temps d’entamer notre promenade et de faire face aux fraîches températures de ce début juillet. Pour atteindre Wassen, le marcheur suivra la Via Gottardo (no 7) de SuisseMobile, un chemin qui fait par ailleurs partie des itinéraires culturels suisses, du fait de son importance historique à travers les siècles.

Détail du pont du Diable
Détail du pont du Diable.
Vue depuis le tunnel.
Les gorges de Schöllenen ont longtemps empêché le développement de l’axe du Saint-Gothard.

La sortie d’Andermatt marque le début des impressionnantes gorges de Schöllenen, inlassablement limées par une Reuss aux couleurs mentholées. Ce goulot d’étranglement a longtemps empêché tout développement de l’axe du Saint-Gothard, jusqu’à ce que, au XIIIe siècle, un pont en bois – le célèbre pont du Diable – soit enfin jeté entre les deux rives.

Portrait de Bänz Simmen  qui se repose en chemin.
Bänz Simmen, guide intarissable et incollable sur la région d’Andermatt.

«Nous sommes ici au cœur d’une terre de légendes», explique Bänz Simmen, un guide que nous retrouvons sur le petit parking avant d’emprunter le nouveau chemin ouvert il y a trois ans et qui permet d’admirer les gorges au plus près.

Pour les habitants de la vallée, ce premier pont ne pouvait être que l’œuvre du diable. Car lui seul était capable de tracer une route au cœur de ces chutes, qui ont longtemps été d’une force inouïe avant d’être domptées en amont par un barrage.»

Le mémorial du général Souvorov
Le mémorial du général Souvorov

Amoureux de la nature et des cristaux qu’il collectionne, Bänz Simmen est intarissable – et incollable – sur les fabulations qui entourent le lieu. «Ainsi, on a souvent prétendu que le massif du Gothard était le plus haut du monde vu qu’il donnait naissance à quatre fleuves. Heureusement, De Saussure a rétabli la vérité. Et quant à la fameuse bataille entre les armées russe et napoléonienne, dont le mémorial du général Souvorov à quelques pas de là rappelle le souvenir, on a écrit que la Reuss était rouge tant le sang avait ici coulé. C’est bien sûr une exagération. De plus, il se peut même que le gros des troupes du tsar ne soient pas passées par là, mais plus haut.»

Quels secrets cette roche renferme-t-elle?

Impossible aussi de parler du lieu sans évoquer le réduit national. «Nous ne sommes plus ici dans le domaine des légendes, mais de la propagande. Car l’armée suisse avait tout intérêt à laisser croire aux éventuels ennemis que les montagnes étaient truffées de bunkers et de couloirs les reliant les uns aux autres.» Aujourd’hui encore, il est difficile de démêler le vrai du faux.

On parle de salles gigantesques, d’un ascenseur permettant de remonter un wagon depuis le tunnel ferroviaire et d’un projet de la Confédération de stocker sous terre les archives nationales.»

On pourrait écouter parler Bänz Simmen durant des heures sur les particularités de ce site où le thermomètre peut chuter de dix degrés par rapport à Andermatt et où la neige peut même en été faire des apparitions dans des proportions diaboliques. De même, il est passionnant d’en savoir plus sur les différences entre les gens d’Andermatt – «ouverts sur le monde et qui ont de tout temps été en contact avec les Grisons, le Valais et l’Italie» – et ceux d’Altdorf, cet Unterland regardé avec condescendance durant des siècles par les habitants de la haute vallée. Nous devons toutefois poursuivre la route.

Naviguer sur le méandre mort d’un grand fleuve

Un chemin autrefois emprunté par les diligences, un peu en contrebas du pont du diable.
Un chemin autrefois emprunté par les diligences.

Le pont du Diable nous mène sur l’ancien chemin qu’empruntaient les diligences. Après quelques mètres déjà, nous voici seuls sur le sentier, un peu comme si nous naviguions sur le méandre mort d’un grand fleuve. Plus loin, le chemin retrouve la route actuelle du col.

Plus précisément, nous voici sur le toit verdoyant de la galerie; les voitures, invisibles, roulant sous nos pieds. Puis, peu avant Göschenen, nous franchissons le Häderlisbrücke, un joli pont de pierres doté d’un tablier en dos d’âne. Reconstruit en 1991, il remplace un ouvrage datant de 1649 et détruit en 1987 par les eaux fugueuses de la Reuss. Les passagers des autos filant un peu plus haut sur la route ont-ils pu apercevoir l’ouvrage d’art? Rien n’est moins sûr.

Vue sur la galerie recouverte de gazon.
Les voitures se faufilent discretement le long de la route.
Le Häderlisbrücke
Le Häderlisbrücke

Après avoir traversé le village endormi de Göschenen, le sentier retrouve l’axe ferroviaire du Gothard. Différents panneaux d’informations (en français) expliquent les particularités de la ligne sommitale, comme ces maisonnettes réparties tous les 800 m, les Kabelbude, qui servaient autrefois à protéger des intempéries les raccords de câbles électriques.

Vue sur le sentier.
Le ruissellement de l’eau et la présence de petits bois parviennent à couvrir les bruits de la modernité.

Plus loin, même si l’autoroute est relativement proche, il est étonnant de constater à quel point un petit bois ou une faible surélévation du terrain permettent de nous isoler de la modernité. Quant au bruit du trafic, la Reuss et les nombreux ruisseaux s’y jetant en cascades le couvrent merveilleusement…

la chapelle de Wattingen.
La chapelle de Wattingen.

Enfin, après avoir suivi le chemin muletier qui traverse littéralement la chapelle de Wattingen, datant du XVIIe siècle, voici déjà Wassen. Il vaut alors la peine de grimper jusqu’à l’église. Le petite plateforme jouxtant le cimetière permet d’observer le lent ballet des trains jouant à cache-cache avec la montagne.

Paysage de la vallée.
Un beau point final.

Et même si la ligne ferroviaire du Gothard traverse trois fois Wassen, du fait des tunnels hélicoïdaux, la commune ne dispose plus de gare. Un comble. Pour poursuivre sa route ou rejoindre Andermatt (via Göschenen), il faut emprunter un bus. Mais là aussi, les joyeux virages de la route participent à l’aventure.

Texte: © Migros Magazine – Pierre Wuthrich

Photographe: Jos Schmid

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