13 novembre 2017

André Duvillard: la Suisse n'est pas à l'abri du terrorisme

Notre pays n’est pas une île à l’abri de la violence extrémiste qui touche le reste du monde. Délégué au Réseau national de sécurité, André Duvillard s’emploie à intensifier la collaboration entre cantons et Confédération afin de mobiliser non seulement les polices, mais aussi des partenaires privés.

André Duvillard
André Duvillard estime nécessaire de travailler en amont sur la prévention de la radicalisation.

Qu’est-ce que le Réseau national de sécurité?

Créé il y a un peu plus de cinq ans, il répondait à un besoin: que la Confédération et les cantons puissent se coordonner sur des enjeux majeurs de politique de sécurité. Il y a eu la période de la guerre froide où tout était plus simple, avec le sentiment que le danger venait forcément de l’Est. Tout le système sécuritaire était construit autour de la menace militaire. Il a perduré bien après la fin de ladite guerre froide, mais il a fallu un moment pour se rendre compte qu’il n’était pas capable d’affronter les nouveaux enjeux de la sécurité intérieure. Deux événements ont aidé à cette prise de conscience: d’une part le WEF à Davos, où assurer la sécurité passait par d’importants dispositifs impliquant des forces de police de toute la Suisse et l’armée. Et puis le sommet du G8 à Evian, en 2003, où trois cantons ont été fortement mobilisés. Enfin, l’Eurofoot en 2008, qui a achevé de convaincre d’avancer vers des structures de coordination. En 2005 s’est créé une première plateforme d’échanges au niveau politique entre le chef du Département fédéral de la défense (DDPS) et le président de la Conférence des directeurs cantonaux de justice et police (CCDJP). Néanmoins, nous nous sommes rendu compte que cela ne suffisait pas, et qu’il fallait développer cette plateforme sur la durée.

Donc jusque-là, chaque police cantonale s’occupait de la sécurité sur son territoire, et de temps en temps, quand se déroulait un événement majeur, on créait une structure provisoire…

En se rappelant qu’il n’y a pas que les polices en jeu. Ce n’est qu’un acteur parmi d’autres. L’idée était donc également de pouvoir discuter avec l’ensemble des partenaires de sécurité. Mais avec un mandat clairement limité: les cantons ne veulent pas d’une structure fédérale, avec une Confédération qui leur dicterait ce qu’ils doivent faire. Ce réseau de sécurité est donc paritaire. J’ai aujourd’hui quatre chefs politiques: deux conseillers fédéraux, Guy Parmelin et Simonetta Sommaruga, et les deux conseillers d’Etat Hans-Jürg Käser, président de la Conférence des directeurs de justice et police, et Norman Gobbi, président de la Conférence gouvernementale des affaires militaires, de la protection civile et des sapeurs-pompiers. Cette plateforme politique est l’équivalent d’un conseil d’administration qui se réunit cinq fois par an et fixe les lignes directrices. Je préside l’organe opératif, dans lequel on trouve les douze principaux acteurs de la sécurité en Suisse: six de la Confédération, comme le directeur du Service de renseignement de la Confédération, le chef de l’état-major de l’armée, la directrice de FedPol, le chef des gardes-frontière; et puis les six issus des cantons, dont les représentants des polices cantonales, les pompiers, etc. Notre vocation n’est pas de répondre à un événement particulier comme la récente visite du président chinois. La collaboration dans ce genre de circonstances fonctionne bien.

Nous sommes là pour nous adapter aux grands enjeux sécuritaires d’aujourd’hui ou de demain.

Le terrain ne vous manque-t-il pas?

Lorsque je l’ai quitté, je savais où j’allais. Et qu’il s’agissait plutôt de stratégie, de discussion, de coordination. Je l’ai fait parce que j’ai toujours été convaincu que notre pays devait progresser dans la collaboration entre Confédération et cantons dans le domaine de la sécurité intérieure.

Cinq ans plus tard, cela a-t-il réellement progressé?

En Suisse, par définition, les choses progressent toujours lentement. Et naturellement on avance plus sous la pression des événements que par anticipation. Si l’on prend l’exemple du terrorisme, oui, une série de choses nouvelles se sont mises en place.

A quel niveau?

Si par malheur notre territoire devait connaître un acte terroriste, et certains affirment qu’il ne s’agit que d’une question de temps, nous pourrions nous appuyer sur des structures ou des doctrines communes développées depuis de nombreuses années. Il existe désormais un brevet fédéral de policier qui a unifié la formation dans tous les cantons, notamment. Un autre événement qui a permis d’améliorer les structures, ce sont les attentats de Munich des années 1970. C’est dans la foulée que se sont créés les groupes d’intervention des polices can­tonales. La Suisse romande a créé une formation commune où tous les agents sont formés ensemble. J’en parle d’autant plus ­facilement que je l’ai commandée. On réagit toujours face aux événements.

C’est désormais une évidence: le terrorisme se combat avant tout en amont. Dans ce domaine, la collaboration au niveau national est-elle aussi efficace?

Un acte terroriste qui ne serait pas le fait d’un déséquilibré isolé revêtirait bien d’autres dimensions, notamment évidemment la gestion en amont. Mais lorsque le Service de renseignement ou la police intervient à l’encontre des personnes soupçonnées de terrorisme, il est peut-être déjà trop tard.

D’où la décision de travailler encore plus en amont sur la prévention de la radicalisation.

C’est un domaine où ce sont essentiellement les cantons qui sont compétents. Et en même temps nous avons besoin d’une vision nationale. Nous sommes donc en train de finaliser un plan d’action national contre la radicalisation et l’extrémisme violent où nous faisons des propositions élaborées avec les cantons et les communes dans des domaines comme l’école, les services de la migration ou les services sociaux.

Certains experts estiment que la Suisse n’est absolument pas prête…

Mais au fond, quel pays l’est? Chacun doit ­effectuer tous les efforts possibles pour répondre au mieux à cette menace. Cependant il est évident qu’elle ne peut être totalement éliminée de par sa nature même. Peut-être avons-nous un peu tardé, parce qu’en bons Suisses nous nous sommes longtemps sentis à l’abri ou pas concernés. Il y a donc eu un petit décalage par rapport à cette problématique qui contrairement à nos voisins, ne nous touchait pas puisque nous sommes épargnés depuis les années 1970. Mais depuis, nous avons pris conscience que le terrorisme est une menace globale, et que la stratégie du silo ne pouvait pas fonctionner.

Le discours politique dit désormais clairement que nous sommes concernés par le terrorisme. Et qu’il ne s’agit que d’une question de temps.

Malgré tout, les mesures qui peuvent être prises à tous les niveaux, de l’établissement scolaire ou du quartier à la Confédération en passant par le renforcement des normes pénales, elles n’empêchent pas un risque résiduel que nous devons accepter.

Pouvez-vous être un peu plus précis sur ce fameux plan d’action national que vous présenterez en décembre?

Il s’agit d’un renforcement de la collaboration à tous les niveaux, et surtout en intégrant de nouveaux acteurs qui ne sont pas des acteurs sécuritaires au sens strict. Il faut que tous soient conscients qu’ils ont un rôle à jouer. Evidemment, il a fallu convaincre de cette nécessité, et qu’il ne s’agissait pas de délation mais de prévention.

Si demain un policier a des doutes fondés sur le fonctionnement d’une petite mosquée de quartier, a-t-il à sa disposition des personnes auxquelles s’adresser?

Les mosquées sont connues des polices cantonales bien avant la problématique des imams radicalisés. J’étais commandant à Neuchâtel entre 2005 et 2012, nous savions combien il y avait de mosquées et avions des contacts avec elles. Ensuite, ce que nous proposons aux cantons, c’est le développement de la détection précoce afin de pouvoir agir rapidement à l’égard des personnes soupçonnées de radicalisation. Il faut donc développer des stratégies à l’échelon local (cantons et villes). De telles stratégies existent dans des villes et régions déjà touchées par le phénomène. En Suisse romande, on citera Genève, qui a effectué un gros travail pour disposer d’une stratégie globale avec «Garder le lien», la plateforme de prévention des radicalisations religieuses et politiques violentes. Elle fonctionne très bien. Nous nous sommes demandé s’il était judicieux de créer ce type de structure au niveau national. Et nous sommes arrivés à la conclusion que son efficacité dépendait de la proximité avec les réalités locales. Nous ne sommes pas en mesure d’exiger que chaque canton fasse pareil, mais nous offrons la possibilité de s’inspirer de ce que d’autres ont déjà réalisé, comme Winterthour par exemple. Nous sommes convaincus qu’il est nécessaire que ce type de plateforme perdure dans le temps. Voilà le grand défi pour moi: englober toutes les ressources bien au-delà des acteurs sécuritaires.

Un exemple?

Dans une grande ville de notre pays, un directeur d’école nourrit des doutes à propos d’un élève. La ville en question a une structure, celle-ci étudie le cas et arrive à la conclusion qu’il faut continuer à le suivre, mais qu’il n’y a pas matière à entrer dans le processus policier. Un protocole est fixé, un bilan est effectué après deux mois. Voilà un type de processus non sécuritaire, mais qui apporte un élément essentiel à la prévention. Mais il convient d’être honnête:

Quand vous avez autour de la table des représentants d’une telle palette de cultures professionnelles, il faut un certain temps pour parvenir à un dénominateur commun.

Comme cela se fait ailleurs?

Oui, nous n’avons rien inventé, nous avons examiné ce qui a été mis en œuvre autour de nous.

Une autre nouvelle menace, c’est celle des cyber-risques…

Nous avons toute une série d’acteurs fédéraux, cantonaux et locaux, privés ou non.

Il n’y a plus de frontière, ce qui peut déstabiliser le fonctionnement classique de la police et de la justice.

Les délits par usage abusif de l’informatique impliquent un vrai changement de paradigme qu’il faut prendre en compte. Un vol de porte-monnaie va systématiquement déboucher sur une plainte, contrairement à une arnaque informatique, finalement plus lucrative et moins risquée.

L’armée est beaucoup critiquée dans son manque d’adaptation face à ces nouvelles menaces. Avec raison?

L’armée constitue notre seule réserve stratégique.

Lorsqu’un événement dépasse le quotidien, catastrophe ou autre, c’est elle qui est mobilisée. L’année dernière, nous avons par exemple élaboré un rapport sur l’état de la collaboration entre la police militaire et les cantons. Au cours des dernières années, le processus de collaboration entre armée et autorités civiles se sont consolidées. Et notre système de milice reste pertinent.

On peut donc rester fédéraliste et développer d’efficaces collaborations et échanges d’informations transversales?

Lorsque j’étais plus jeune, la nécessité d’une police unique me convainquait. Aujourd’hui, je pense le contraire, parce que le fédéralisme permet de déléguer beaucoup de compétences au niveau régional: un commandant de police cantonale a beaucoup de responsabilités et il connaît aussi parfaitement son terrain d’action. En France, où tout est centralisé à Paris, face aux nouvelles menaces, on se rend compte de la nécessité de retrouver des maillons locaux forts. En revanche, effectivement, le fédéralisme ­nécessite de convaincre. L’état-major national de police a dû être mis en œuvre par les cantons, la Confédération n’aurait pas pu l’imposer. Cela prend donc davantage de temps. Je savais en venant ici que si je commençais par casser la baraque, mon poste ferait long feu. Au contraire, après une phase pilote de trois ans, il a été reconduit et a démontré sa nécessité. Ce n’est pas un poste alibi.

Ancien commandant de la Police neuchâteloise, André Duvillard coordonne depuis cinq ans à Berne le Réseau national de sécurité. Quelques semaines avant la publication d’un plan national de lutte contre l’extrémisme et le terrorisme, il défend la politique du dialogue entre Confédération et cantons.

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Jean-Paul Rouiller

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