18 septembre 2018

Anne Reiser: pour la paix des divorces

Soprano du barreau genevois, Anne Reiser lutte depuis vingt ans pour éviter que les divorces ne tournent au cauchemar. Sa dernière victoire: avoir réussi à engager l’État dans son combat.

Anne Reiser
Anne Reiser se bat pour protéger à tout prix les enfants dans les procédures de divorce. (Photo: Nicolas Schopfer)
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Comme à son habitude, elle se lève tôt, cinq heures moins le quart ce jour-là. Et comme souvent, Anne Reiser se sert un verre de jus de pomme avant de sortir pieds nus sur son balcon «humer l’air frais». C’est le calme avant la tempête… Dans deux heures, la célèbre avocate genevoise, spécialiste en droit de la famille, sera la première à fouler de ses talons l’entrée de son cabinet, à deux pas du parc des Bastions. C’est d’ailleurs là que nous rencontrons celle qui a su s’imposer dans son domaine par sa pugnacité et son engagement pour que les divorces ne tournent pas aux rapports de force destructeurs. Femme de loi iconoclaste et très médiatique, elle mène combat depuis plus de vingt ans partout où elle le peut – dans les tribunaux, sur les plateaux télé ou dans les pages de son livre Au nom de l’enfant publié en 2012.

Droit au but

Derrière ses yeux rieurs, son visage radieux et ses éclats de rire, l’avocate de 60 ans se révèle une femme déterminée, au charisme redoutable et à la crinière de lionne. «J’ai un côté animal sauvage, j’ai toujours été un peu en dehors du moule.» L’avocate a le sens de la formule. Quand elle nous répond, elle n’hésite jamais, ne digresse pas, elle va droit au but, toujours. «En droit matrimonial, il faut être très rapide, avoir tout de suite l’action juste et ne surtout pas se planter.» Celle qui avoue volontiers que sa plus grande peur est de s’ennuyer n’a qu’un seul mot d’ordre: le résultat.

Si j’ai la sensation que venir chez moi entrave le résultat parce que j’ai la réputation que j’ai, je le dis tout de suite

Anne Reiser

Et ça se sent au choix des clients qu’elle défend. «J’aime l’efficacité, donc les gens qui sont engagés dans ce sens. Mais si j’ai la sensation que venir chez moi entrave le résultat parce que j’ai la réputation que j’ai, je le dis tout de suite. Et comme je fais beaucoup de bénévolat à côté et que j’ai un tarif horaire élevé, j’essaye de donner pendant le moins de temps possible ce que j’ai à apporter. Il m’est arrivé de convoquer des clients en leur disant: ‹Ça devient trop cher, ça ne va pas, il faut qu’on revoie l’objectif ou qu’on arrête.›»

Les dysfonctionnements de la justice

C’est d’ailleurs pour limiter la durée des procédures mais aussi les coûts ­financiers et psychologiques d’un ­divorce qu’elle crée en 2014 l’association Ichoba, véritable «ovni» dans le panorama juridique. L’objectif? «Réguler les conflits par une médiation assistée par des professionnels de tous bords et tout mettre en œuvre pour être créatif, favoriser la pérennité des liens et protéger les dépendants, en priorité les enfants.» Autre challenge: «Je me suis employée à convaincre l’État qu’on tirait à la même corde afin qu’il attribue à cette association le statut d’utilité publique.» Après quatre ans de bataille, elle l’a obtenu en juillet de cette année. Une victoire de taille pour celle qui n’a pas peur de bousculer l’ordre établi et qui dénonce, à brûle-pourpoint, les situations catastrophiques générées par des «procédures et un code civil qui dysfonctionnent.»

Avec le nouveau droit, les couples comprennent que le seul moyen d’intéresser le juge et qu’on écoute leurs tripes est de parler d’argent ou d’enfant

Anne Reiser

«J’ai eu des clients qui étaient ­tellement désespérés de ne pas être entendus qu’ils étaient prêts à mettre fin à leurs jours. C’est horrible.» Le problème: «Avec le nouveau droit, les couples comprennent que le seul moyen d’intéresser le juge et qu’on écoute leurs tripes est de parler d’argent ou d’enfant. Alors qu’on ­disait avant qu’on avait un mauvais mari ou une mauvaise épouse, on dit désormais qu’il est mauvais père ou qu’elle est mauvaise mère. Faisant ça, on utilise l’enfant qui fait les frais des séparations.» Anne Reiser en sait quelque chose. Elle-même divorcée avec deux enfants, fille de parents ­divorcés, elle a vécu dans sa chair ces épreuves.

Rien ne vaut le vécu

«C’étaient des expériences très riches. J’ai eu la chance de vivre des choses difficiles et je pense que ce n’est que grâce à cela qu’on est capable de comprendre la souffrance d’autrui.» Celle dont la mère géographe et le père pasteur lui ont respectivement transmis le sens de l’altérité et le goût pour la quête et la spiritualité, fait montre d’une certaine sagesse quand il s’agit d’évoquer les échecs: «Il faut les accueillir avec joie parce que ce sont eux qui font grandir et qui poussent à s’améliorer. Mais l’épreuve n’est intéressante qu’à condition d’en faire quelque chose qui va redéployer l’énergie vitale dans ce qui construit. Moi, c’est ma manière de vivre, ma discipline, et je la partage avec mes clients.»

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