22 février 2018

Après Y et Z, bientôt la génération «Bêta»

Des études scientifiques prétendent que le niveau de QI a baissé en dix ans en Europe, ouvrant la réflexion sur le développement de notre intelligence. Des changements sociétaux aux perturbateurs endocriniens, les explications sont multiples.

QI
Les cinq premières années sont déterminantes dans le développement du cerveau chez l’enfant. (Photo: iStock)
Temps de lecture 7 minutes

Chaque génération se croit plus intelligente que la précédente et plus sage que la suivante, disait George Orwell. Cette fois-ci, pour une fois, des arguments scientifiques nous donneraient raison! Neuf études menées dans sept pays d’Europe ont montré que les capacités cognitives des populations avaient baissé. En dix ans, le quotient intellectuel (QI), indice utilisé pour mesurer l’intelligence, aurait chuté en moyenne de 3,8 points en France, 2,7 points au Danemark ou encore 2 points en Finlande. Ces résultats interpellent, car, depuis le siècle dernier, cet indice était en augmentation. Tous les dix ans, nous gagnons en moyenne 3 points de QI, un phénomène nommé «l’effet Flynn», bien connu des psychologues.

Alors comment expliquer ces résultats? De multiples hypothèses mettent aujour­d’hui en lumière la fragilité de notre intelligence. Tour d’horizon.

1. Une araignée au plafond?

Déjà en 1987, le chercheur James R. Flynn relevait que le développement de nos facultés n’était peut-être pas infini. Selon l’hypothèse de «l’effet plafond», nos capacités cognitives, largement développées grâce aux avancées économiques et sociales du XXe siècle – amélioration du niveau de vie, de la santé, de l’éducation, diminution du nombre d’enfants par famille, etc. – auraient aujourd’hui atteint le maximum de leur potentiel et cesseraient d’augmenter. Cette hypothèse, prise au sérieux par de nombreux psychologues, n’explique cependant pas les baisses constatées en Europe.

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2. Là où il y a un gène…

Cherchant à justifier les régressions de QI qu’ils constatent, les chercheurs britanniques Edward Dutton et Richard Lynn ont mentionné l’influence de la génétique. Selon leur hypothèse, une qualité de cognition inférieure aurait été sélectionnée à partir de la révolution industrielle, lorsque les femmes ont été plus massivement impliquées dans la production. Les avancées sociales et les nouvelles méthodes de contraception auraient ainsi permis aux femmes riches au QI élevé de faire moins d’enfants. Au contraire, celles pourvues d’un QI plus bas, issues notamment de l’immigration, auraient selon eux été maintenues dans un milieu socioéconomique inférieur, accédant moins facilement à la contraception et se reproduisant davantage.

Cette théorie suscite la controverse dans le milieu scientifique. Certains y voient «une orchestration à but politique». Jérôme Rossier, professeur à l’Institut de psychologie de l’Université de Lausanne (UNIL), est plus nuancé. «La génétique n’a jamais pu identifier les gènes responsables de l’intelligence cognitive, mais le fondement biologique du QI, mis en évidence par diverses études sur des jumeaux, a été estimé entre 60 et 80%. Tout est lié. Un QI bas va souvent de pair avec de mauvais résultats à l’école, ce qui contribue à favoriser des revenus et une position sociale faibles. Cependant, on peine à isoler ces différents facteurs pour étudier l’interaction entre ce patrimoine et l’environnement.»

Pour Thierry Lecerf, professeur en psychologie différentielle à l’Université de Genève, le niveau socioéconomique et les capacités cognitives sont fortement corrélés, «surtout pour les aspects verbaux. D’où la deuxième question posée lors des tests: que font tes parents?» Les deux experts rejettent en tout cas la thèse génétique comme seule explication. «Pour que la sélection naturelle soit opérante, il est nécessaire qu’un certain nombre de générations se succèdent, ce qui implique une période plus longue que celle de l’ère industrielle», assure Jérôme Rossier.

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3. Esprit critique, es-tu là?

Auteur d’une étude menée en 2009 dans le canton de Vaud, Jérôme Rossier a lui aussi constaté une baisse des capacités cognitives chez des élèves scolarisés en 1991 et 2002. Pour le chercheur, ces résultats témoignent d’un changement dans le système éducatif. «La baisse concernait principalement les domaines du numérique et du spatial, qui sont associés à des exercices mathématiques plus valorisés par le passé, comme le calcul mental. Aujourd’hui, l’enseignement a pour objectif de développer la compréhension critique, l’autonomie, l’esprit d’analyse ou encore la curiosité. Des types de compétences mis en valeur dans la société contemporaine, mais qui échappent aux tests de QI», explique-t-il.

4. Le fond de l’air est perturbant

Le système éducatif n’est pas le seul facteur capable d’influencer notre intellect. Certaines substances toxiques, comme les perturbateurs endocriniens, ont un effet néfaste sur notre développement. Présentes dans les mousses de matelas, les biberons, les produits cosmétiques ou les pesticides, ces substances agissent sur les hormones thyroïdiennes et de la reproduction, par exemple en cas de carence en iode. Un problème fréquent en Suisse, selon Tinh-Hai Collet, chef de clinique à la consultation des lipides du service d’endocrinologie, diabétologie et métabolisme au CHUV.

Or, durant la gestation, une exposition trop importante de la mère à ces substances menacerait l’intelligence et la santé mentale des nouveau-nés, augmentant ainsi les cas d’autisme, de troubles de l’attention, selon une étude de l’endocrinologue Barbara Demeneix, relayée l’an dernier par le documentaire d’Arte Demain, tous crétins? «De plus en plus de données confirment qu’il existe un lien, mais nous ne savons pas encore s’il est causal», nuance Joachim Marti, professeur associé à l’Institut universitaire de médecine sociale et préventive de Lausanne.

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5. Dis-moi ce que tu manges

La malbouffe ferait aussi partie des accusés. Des enfants dont l’alimentation avait été riche en sucre et graisse ont présenté un QI inférieur de 5 points en moyenne à ceux qui avaient mangé plus sainement, indiquait en 2011 une étude britannique. Plus récemment, des souris adolescentes auxquelles on avait fait consommer des graisses saturées en abondance ont vu la maturation de leur cortex massivement perturbée, ont constaté des scientifiques de l’Université et l’École polytechnique fédérale de Zurich. D’autres travaux de ce type ont été menés, mais «nous manquons encore de recul», commente Tinh-Hai Collet.

6. Les écrans. Bien au contraire

La technologie, lorsqu’elle est employée de manière abusive, peut mettre en péril le développement du cerveau chez l’enfant. Selon Ana De Sousa Pontes Sancho, psychologue au Service de la croissance et du développement des HUG, «les cinq premières années sont déterminantes. Durant cette période, l’enfant doit être stimulé, à travers le jeu et les échanges avec sa famille et ses pairs. Or, aujourd’hui, bon nombre d’entre eux restent rivés des heures durant sur les tablettes. Cela peut mener à des difficultés de concentration, un retard au niveau du langage, des problèmes de communication ou de socialisation. Avant 3 ans, les enfants ne devraient pas avoir accès à ces objets. Plus tard, ils ne devraient pas les utiliser plus de trente minutes par jour», prévient-elle.

À l’âge adulte cependant, les jeux vidéo d’action développeraient nettement certaines facultés comme l’attention spatiale et la capacité à gérer plusieurs tâches en même temps, ont révélé en décembre des études de l’Université de Genève.

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Jacques Grégoire: «Pas de baisse de QI, mais plutôt une stagnation»

Jacques Grégoire, professeur de psychologie à l’Université de Louvain et conseiller scientifique à l’adapta­tion francophone du WISC, le test de QI pour enfants

Peut-on parler d’une baisse de QI dans les pays développés?

Non. Lors de la quatrième édition du WAIS, principal test de QI pour adulte, il y a dix ans, nous avions constaté une régression qui pouvait être attribuée au nouveau contenu. Mais en 2016, lors de la cinquième édition de l’échelle pour enfants, les résultats ont montré une progression.

On peut être bon dans une discipline, nul dans une autre. L’idée d’un QI «global» a-t-elle vraiment un sens?

Bien sûr! Pour connaître votre santé, un médecin va par exemple observer votre système respiratoire, puis vasculaire, nerveux, etc. Avec le QI, c’est pareil. On examine les sous-ensem­bles de compétences pour tirer des conclusions sur l’état général du système cognitif. C’est un indicateur très important de la capacité à résoudre des problèmes complexes et, ainsi, s’adapter à son milieu.

La nouvelle version du test aurait-elle pu fausser les comparaisons entre générations?

C’est le gros problème de l’étude qui rapporte une baisse en France. Les chercheurs ont comparé les résultats du WAIS III, sorti en 1999, et WAIS IV de 2008. Comment identifier si la baisse était due au nouveau contenu, ou à la nouvelle génération? Les études scandinaves, elles, analysent les résultats sur dix ans d’un même test imposé aux recrues par l’armée. Mais là encore, l’observation sur une période plus étendue montre plutôt une stagnation après une longue progression.

Alors comment expliquer cette stagnation?

Les arbres ne montent pas jusqu’au ciel. Je trouve cette phrase très parlante. Prenez un Norvégien, fort et bien nourri. Sa santé ne peut s’élever à l’infini. Depuis les années 1930, le QI a été favorisé avec l’industrialisation. Aujourd’hui, il est probable qu’il ait atteint un plafond dans les pays les plus développés. 

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