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22 juin 2015

150 jours hors du monde

De mai à septembre, Félix Beney a la responsabilité d’un troupeau de 140 génisses, sur les hauteurs d’Ayent (VS). Et ça fait trente ans que ça dure. Sans lassitude et avec le sentiment de faire la nique au train-train.

Félix Beney et une vache photo
Félix Beney surveille ses bêtes en permanence, ce qui l’empêche de s’ennuyer.

On n’est pas des marginaux, mais on vit quand même loin du train-train habituel. On bosse intensivement pendant cinq mois. On est bien là-haut...» Là haut, c’est sur les prairies et les alpages de la commune d’Ayent où, de mai à septembre, Félix Beney a la responsabilité de 140 génisses. Pour le trentième été consécutif. L’hiver, il tient sur les pistes d’Anzère une buvette d’altitude. Entre deux, il se promène: «Je vais voir la mer, au Sri Lanka.»

La montée à l’alpage se fait petit à petit. Les bêtes commencent par brouter les pâtures situées entre les villages de la commune. «On fait de la transhumance, on part à 1000 mètres et on finit à 2500. Il y a deux gros déplacements, notamment un trajet de 2 kilomètres sur la route d’Anzère. Là, il faut être une quinzaine de personnes pour éviter que les vaches partent n’importe où.» Récupérer un troupeau en vadrouille peut s’avérer fastidieux.

Une fois, on a couru douze heures pour les rattraper.

On a compris seulement après qu’elles s’étaient tirées de l’alpage parce qu’on avait brûlé un matelas en crins de cheval. Pour elles, ça sentait la mort.»

Félix compare volontiers la surveillance des jeunes vaches à un camp d’ados: «Il y a les susceptibles, les indociles, il y a les retardataires, il y a celles qui essaient de se planquer, celles qui veulent toujours être devant.» Les premières semaines, le berger dort dans une caravane installée près du troupeau. La caravane peut encore servir, une fois à l’alpage: «Le chalet est assez grand mais plus très salubre. Quand il ne pleuvait que dans la cuisine, ça allait. Maintenant je reçois de l’eau sur la tête même en dormant.»

Marre de la vie de bureau

La vie à l’alpage, Félix est tombé dedans quand il était petit. «Toutes les familles ici avaient une ou deux vaches et, dès l’âge de 6 ans, j’allais au mayen de printemps et au mayen d’automne avec mon oncle.» Son premier été comme berger responsable d’un alpage, il l’effectue après un passage aux CFF: «Je travaillais à la circulation ferroviaire, dans les bureaux. C’était la guerre pour savoir s’il fallait laisser la porte ouverte ou fermée, certains avaient trop chaud, d’autres froid, j’en ai eu marre. J’ai choisi la montagne.» Le train-train décidément, ce n’est pas son truc.

La période la plus délicate, raconte-t-il, ce sont les premières semaines dans les mayens, en dessous de l’alpage: «Il y a des chalets, des plantations. Si les vaches cassent un fil et s’en vont, ça peut faire du dégât.» Félix se souvient ainsi d‘une année où ses génisses ont détruit une plantation de fraises. «Il y en a eu pour 20 000 francs.» D’autant qu’une clôture abîmée, c’est vite arrivé: «Il suffit qu’elles fassent une lutte.» Bref, il faut toujours être à l’affût du moindre incident: «Avant un orage, les vaches le sentent et elles deviennent très nerveuses. Le pire c’est la grêle, c’est comme si on leur lançait des cailloux.»

Félix Beney et son aide Cyprian, un Roumain tombé amoureux de la race d’Hérens. Photo.
Félix Beney et son aide Cyprian, un Roumain tombé amoureux de la race d’Hérens.

Sa vie à l’alpage, Félix la résume vite fait: «On se lève avec le soleil et le principal boulot, c’est de vérifier que les parcs soient en ordre, que toutes les vaches soient là. On vérifie propriétaire par propriétaire, les cinq à celui-là, les huit à celui-ci.» Le plus important, explique-t-il aussi, est de s’assurer que les vaches disposent d’eau en suffisance: «S’il n’y a pas trop de pâture, elles arrivent à se débrouiller, mais s’il n’y a plus d’eau, elles partent, elles essaieront de retrouver l’ancien bassin, si elles s’en souviennent». Et une vache peut boire «facilement 40 litres par jour». Sinon il faut aussi leur donner du sel, suivre les blessées s’il y en a, leur donner des soins: «Elles luttent souvent, elles peuvent se faire mal, elles peuvent avoir des problèmes d’yeux s’il fait trop chaud, ou des panaris dans les pieds.»

Brefs retours à la civilisation

Très rarement, Félix interrompt sa solitude montagnarde pour une escapade en ville. Il raconte être quelquefois descendu au Paléo Festival. «Mais ça, je fais plus. Partir un 25 juillet de la montagne où tu vois personne, et t’entasser soudain dans la chaleur, non merci.» Là, il revient pourtant d’un concert d’AC/DC au Letzigrund de Zurich, au milieu de 45 000 personnes. «Surtout parce qu’un ami avait deux billets. On est quand même plus tranquille en dehors du monde.»

Son plus mauvais souvenir en trente étés dans la montagne, c’est la chute d’une vache dans une crevasse. «On a mis trois jours à la trouver et quand on l’a trouvée, on a vu quelle avait beaucoup souffert, il y avait des traces de langues, elle avait léché ce qu’elle pouvait.»

Cent cinquante jours à vivre cette vie-là. Sans jamais connaître le moindre ennui.

Pas de coups de blues, on est face aux montagnes, ça change tous les jours,

et puis on a une bonne partie du cerveau qui est pris par la surveillance continuelle des bêtes.» Avec quand même, durant la journée, le temps parfois de s’offrir une belle séance de méditation, «d’aller sur les cailloux, assis en tailleur dans des endroits stratégiques d’où on se sent dominants».

Texte © Migros Magazine – Laurent Nicolet

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Isabelle Favre