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13 juillet 2015

20 000 lieues sous la terre

La quête de la mer qui recouvrait nos contrées il y a 150 millions d'années nous conduit au cœur des roches salifères du Chablais vaudois, à Bex, plus précisément.

La voie ferrée qui mène au cœur de la mine historiquee
Suivez-nous pour un voyage au centre de la mer...

Disparue. Evaporée, la mer en Suisse. Cependant, sous nos pieds, en cherchant bien, on peut en trouver un reste qui, mine de rien, s’accroche à nos roches et a fait suer bien des générations de chercheurs et de travailleurs...

Si la Suisse est pauvre en matières premières fossiles, son sol renferme néanmoins d’importants gisements de sel dans les environs de Bex (VD) et dans la région bâloise à Schweizerhalle/Riburg (BL/AG).

Sédiments sens dessus dessous

Comme un coffre à trésor, les réserves alémaniques sont enfouies à 250 m de profondeur. Elles consistent en d’imposantes poches d’une grande pureté, formées à 95%de sel, atteignant plusieurs dizaines de mètres d’épaisseur.

Un bord de galerie dont les différentes couches inclinées sont bien visibles.
Par endroits, les couches de l’ancien fond marin se sont retrouvées inclinées presque à la verticale.

Mais pour celles de Bex, c’est une tout autre histoire! Le paysage subit de plein fouet les caprices d’une croûte terrestre qui a la bougeotte. Les continents à la dérive, en se bousculant l’un l’autre pour se frayer un passage, soumettent les différentes strates de roches à des pressions massives et à des températures de plusieurs centaines de degrés. Elles se retrouvent comprimées, enchevêtrées, laminées, le point d’orgue de cette valse folle culminant avec la formation des Alpes, il y a 30 millions d’années.

Sous l’influence de ce remue-ménage, certaines roches deviennent imperméables à l’eau. Le sel, plus fluide, vient alors combler les creux. Devenu prisonnier des roches étanches qui l’entourent, il se présente depuis sous forme de «veines» au parcours imprévisible.

L'entrée des mines historiques de Bex
Le trésor de Bex ne se situe pas dans des poches, mais dans la roche elle-même.

En proportion, ces brèches de sel ne font qu’un quart du volume des roches salifères de Bex, et encore, en leurs endroits les plus riches! Et c’est ainsi qu’un des composants les plus intrinsèquement liés à la mer se retrouve bien caché au sec au cœur des montagnes...

Un bien convoité et à vocation universelle

Pour qu’on s’entête à l’extraire dans des conditions si difficiles, le sel devait bien mériter son surnom d’«or blanc». Longtemps unique procédé de conservation de la nourriture et indispensable à l’organisme, il est étroitement lié à notre survie.

Le fait que les Romains recevaient du sel pour leurs services, d’où le terme de «salaire», est significatif de la considération portée à cette substance, précieuse au point de faire l’objet de contrebande durant des siècles. Son commerce était l’affaire des puissants et a fait la richesse de Venise. Car qui le contrôlait profitait d’imposer de lourdes taxes pour son passage.

Au XVe siècle, au moment de la découverte d’une source salée aux alentours de Bex, la Suisse dépend entièrement de l’étranger, notamment de la Franche-Comté voisine, pour couvrir ses besoins en sel. Aucun effort n'a donc été redouté pour arriver à s'approvisionner de manière autonome.

On a d’abord imité le phénomène naturel en chauffant l’eau de source faiblement salée (de 1 à 3%) pour obtenir une saumure dont on faisait cristalliser le sel par évaporation. Puis on s’est successivement attaqué à la roche, en espérant qu’elle recèle un réservoir d’eau fortement salée d’où proviendraient les sources.

Portrait d'Alain Fiaux dans une galerie.
Alain Fiaux guide les visiteurs dans le dédale des galeries bellerines.

Alain Fiaux, notre guide dans ce dédale de galeries bellerines dont le réseau s’est étendu sur une cinquantaine de kilomètres en trois siècles, nous rappelle qu’ à l’époque,

les boyaux mesuraient à l’origine seulement 60 cm de large pour 1,6 mètre de haut, et on avançait au rythme du marteau et de la cisette, grignotant au mieux 5 mètres de roche par mois.

Plus tard, les explosions à la poudre noire permettront d’aller plus vite, mais n’étaient pas sans danger.»

Un procédé révolutionnaire!

L'espace dit du Colimaçon des mines de Bex
Le procédé d’extraction du sel a évolué au cours de l’histoire de la mine et ses galeries ont pris diverses formes selon l’exploitation qu’on en faisait. Ici, l’espace dit du Colimaçon.

Ayant compris à l’orée du XIXe siècle que la réserve de sel se nichait au sein même de la roche, on a par la suite lessivé des bouts de roc, puis noyé des galeries existantes, pour en récupérer une saumure directement.

Mais ce n’est qu’en 1960 qu’un tournant décisif a été pris, lorsqu’on a injecté de l’eau douce dans le massif rocheux en même temps que les sondes de prospection avançaient, et qui remontent depuis, presque sans efforts, une eau salée à point. Celle-ci sera traitée par un système révolutionnaire de thermocompression inventé par Antoine-Paul Piccard en 1877, dont le principe sera exporté dans le monde entier et prévaut encore de nos jours.

Un tas de sel haut de plusieurs mètres dans un hangar avec un bulldozer en arrière-plan.
Grâce à de grandes capacités de stockage sur les divers sites des Salines suisses SA, le sel peut être stocké plusieurs hivers doux de suite.

Ne craignant plus de manquer de sel, à portée de tous pour une poignée de sous, nous en oublions presque ce que nous lui devons. Ses composants sont indispensables à des dizaines de milliers de produits industriels ainsi que dans l’agriculture. En hiver, la majeure partie de la production suisse nappe nos routes pour en bannir le verglas. Devant cette omniprésence, on trouverait le sel presque banal. Or, c’est à chaque fois d’une prise d’ère secondaire que l’on agrémente nos plats...

A ne pas manquer

Il est possible de visiter la partie historique des mines de Bex (VD) avec un guide (attention, nombre limité de places, réservation par internet possible jusqu’à une heure avant la visite) ainsi que de faire des trekkings. La température étant de 18° C, il est recommandé de prendre un lainage.

Plus d’infos sur:

www.mines.ch
tél. 024 463 03 30

Saline et musée de Schweizerhalle à Pratteln (BL):
www.salz.ch/fr
tél. 061 825 51 51

Pour se plonger dans l’ambiance chaude du Jurassique tout en restant au frais chez soi, visitez l’expo virtuelle «Lausanne sous les palmiers»

Texte © Migros Magazine | Manuela Vonwiller

Auteur: Manuela Vonwiller

Photographe: Christophe Chammartin