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28 décembre 2015

«2016 sera d'une importance capitale»

Conseiller fédéral en charge de l’Economie, Johann Schneider-Ammann (PLR) présidera la Confédération en 2016. Nous avons pu évoquer avec lui les défis politiques qui attendent la Suisse, la façon dont il gère les critiques et ses projets pour l’année présidentielle.

Johann Schneider-Ammann
Le conseiller fédéral Johann Schneider-Ammann, président de la Confédération en 2016.

Johann Schneider-Ammann, êtes-vous satisfait du collègue qui vient de vous rejoindre au Conseil fédéral?

Bien évidemment! Guy Parmelin et moi avons siégé ensemble au Parlement, c’est une belle personnalité, très attachée à sa terre natale. Nous sommes restés en contact par la suite – après tout, il est viticulteur et moi ministre du vin (rires). Je me réjouis de travailler avec lui.

Et que pensez-vous de vos propres résultats: 191 voix sur 244?

Je suis très satisfait, d’autant que les votants sont les membres d’un Parlement qui se montre souvent critique. Apparemment, mon travail est apprécié! Dans l’ensemble, les résultats ont été excellents. L’Assemblée fédérale a reconnu que nous formions une bonne équipe.

Quelle sera l’influence de la majorité bourgeoise sur le Conseil fédéral?

La politique va sans nul doute se teinter d’une touche bourgeoise. L’UDC assume désormais de plus grandes responsabilités et a des idées très précises. Mais les débats resteront intenses – les majorités se feront et se déferont au gré des cas à examiner. Notre devoir, lui, ne change pas: l’objectif reste de trouver à chaque fois la solution servant au mieux les intérêts du pays.

Dans le même ordre d’idées, l’UDC et le PLR détiennent maintenant la majorité dans de nombreuses commissions. Cela va-t-il changer quelque chose?

Oui, car les décisions que prennent les commissions déterminent largement ce qui se passe au Parlement. Il se peut tout à fait qu’elles modifient légèrement les conditions-cadres afin d’encourager les investissements et de garantir des emplois.

Le politologue Michael Hermann a expliqué dans «Migros Magazine» que le peuple avait souhaité un Parlement plus national- conservateur et obtenait maintenant une chambre plus libérale sur le plan économique.

Il n’a peut-être pas tort. Les commentaires évoquant une situation entièrement nouvelle me paraissent cependant exagérés: il existe des correctifs empêchant une dérive vers les extrêmes. Je sais d’expérience que les commissions ont l’habitude de rechercher des solutions dans un véritable esprit d’ouverture. A chaque fois qu’il a fallu discuter de projets dirigistes, j’ai exposé clairement les répercussions concrètes que cela pourrait avoir pour mon entreprise. Mes adversaires politiques eux-mêmes m’ont alors prêté une oreille attentive au lieu de se réfugier dans une attitude purement idéologique.

Quels seront les grands enjeux de l’année présidentielle 2016?

Nous devons nous préparer à des temps difficiles.»

Pourtant, et contrairement à ce que l’on a pu observer dans les années 80, il ne s’est pas passé grand-chose...

Voilà justement le problème: nous avons l’impression qu’il ne se passe absolument rien, or ce n’est pas vrai. Les entreprises parviennent à remplir leurs carnets de commandes en abaissant leurs marges. Ainsi, elles restent pour l’instant compétitives et sont en mesure de préserver les emplois. A la longue, cependant, il n’y aura plus assez d’argent pour financer les investissements et les innovations – ce qui se traduira par des suppressions d’emplois d’ici deux à trois ans. Nous devons absolument mettre à profit le temps dont nous disposons pour améliorer les conditions-cadres et alléger les charges bureaucratiques au lieu d’en créer de nouvelles. Dans le contexte de la mise en œuvre de l’initiative contre l’immigration de masse, nous songeons à introduire des mesures d’accompagnement. Sur ce plan, nous devons veiller à en faire autant que nécessaire, et non autant que possible.

En tant que conseiller fédéral en charge de l’économie, avez-vous les moyens d’aider l’économie suisse, en particulier dans un contexte européen et mondial si difficile?

Disons les choses comme elles sont, je n’ai quasiment aucune influence sur les événements mondiaux. Lorsque les individus commencent à avoir peur, ils ont tendance à se replier sur eux-mêmes et à réclamer davantage de directives de la part de l’Etat. Personnellement, je m’y oppose. En Suisse, de nombreuses règles sont définies par les partenaires sociaux des différentes branches ou entreprises, voire directement entre l’employeur et l’employé – comme c’est le cas à Migros. Ce fonctionnement permet des solutions sur mesure. En tant que responsable des questions économiques de ce pays, je suis favorable à cette évolution.

Vous ne pouvez cependant pas grand-chose contre le fait que de plus en plus de Suisses achètent produits et services dans les pays voisins…

Les marchés ouverts sont une chance pour la Suisse. Dans les années 90, notre économie a connu quelques difficultés. Depuis l’entrée en vigueur des accords bilatéraux, elle se porte beaucoup mieux. Mais la situation a aussi ses parts d’ombre, parmi lesquelles, selon le Département fédéral de l’économie, le tourisme d’achat, qui nous fait perdre des milliards de francs que nous pourrions investir dans des emplois en Suisse. Nous devons veiller à ce que nos prestataires puissent lutter à armes égales.

Je milite en faveur d’une extension modérée et d’une harmonisation des horaires d’ouverture des magasins. Ce serait déjà un premier pas. Par ailleurs, nous devons absolument limiter la bureaucratie: elle engendre en effet des coûts qui entraînent une hausse inutile des prix helvétiques.»

Tant que le franc reste aussi fort, cependant, la tentation est grande d’aller faire ses courses dans les pays frontaliers. Que pensez-vous de la stratégie de la Banque nationale, qui souhaite instaurer des intérêts négatifs pour atténuer l’attractivité de notre monnaie?

La Banque nationale est indépendante, et il est bon et important qu’elle le soit. Les taux négatifs ont dès le départ été conçus comme une mesure d’urgence, ils ne sont pas appelés à se pérenniser. Cependant, pour que la BNS puisse les supprimer, il faut d’abord que la Banque centrale européenne adopte une politique d’intérêts qui rende le franc suisse moins attractif.

Ce qui peut prendre un certain temps…

C’est en effet le risque. Cela dit, il se peut que le relèvement des taux directeurs annoncé par la Banque fédérale américaine ait des retombées positives en Europe. De fait, l’économie suisse est très intégrée aux réseaux internationaux. Les événements qui secouent la planète influencent fortement son évolution. Nous ne pouvons pas nous couper du monde.

Il faut désormais rogner sur les budgets de la recherche et de la formation. N’est-ce pas dangereux pour un pays qui ne dispose d’aucune autre «matière première»?

La recherche, la formation et l’innovation continueront d’occuper une place privilégiée. Mais la Confédération doit faire des économies et ne peut se permettre d’épargner ce domaine. Les taux de croissance que les budgets connaissaient encore il y a quelques années, s’élevant parfois à 5%, ne sont plus possibles aujourd’hui, mais ils devraient tout de même pouvoir atteindre un bon 2% à l’avenir. C’est plus que dans beaucoup d’autres domaines politiques.

Suite à l’adoption de l’initiative contre l’immigration de masse, la Suisse risque d’être écartée d’un certain nombre de projets de recherche majeurs financés par l’UE. Comment comptez-vous éviter cela?

De fait, Horizon 2020 est un programme extrêmement important – la Champions League de la recherche, en quelque sorte. Et nous voulons absolument faire partie de la sélection. Il y a un an, nous avons obtenu une participation partielle, et nous tentons actuellement de trouver un terrain d’entente pour la période post-2017. Les professeurs veulent enseigner et chercher sur des sites intégrés aux réseaux de recherche internationaux. S’ils ne bénéficient pas de ces conditions en Suisse, ils iront dans d’autres pays.

Tant que les modalités de mise en œuvre de l’initiative ne sont pas fixées, ces négociations doivent être difficiles...

En effet. Nous nous engageons fortement, tout comme l’ensemble de la communauté scientifique. Mais même si les obstacles à surmonter sont encore nombreux, Bruxelles envoie des signaux tout à fait encourageants. Je ne doute pas que nous parviendrons à une solution. Les excellentes performances de la place scientifique suisse jouissent d’une reconnaissance certaine, et il est dans l’intérêt du continent tout entier de ne pas laisser notre pays se replier sur lui-même.

Le chômage des jeunes est un grave problème dans de nombreuses régions d’Europe. De ce point de vue, la Suisse n’en est que plus attractive…

Le chômage des jeunes atteint 3,6% en Suisse, officiellement 25% en France et il est encore bien plus élevé dans d’autres pays européens. Cette situation, tragique pour la jeunesse, obère gravement l’avenir du Vieux Continent.

Nous sommes incroyablement privilégiés: en août dernier, nous avions 94 000 places d’apprentissage à proposer, dont 8500 n’ont pas été pourvues. Un problème de nantis, si l’on pense à ce qui se passe ailleurs en Europe.»

Selon les sondages, de plus en plus de personnes se déclarent prêtes à renoncer aux accords bilatéraux au profit d’un repli accru. Cela ne vous inquiète-t-il pas?

Bien sûr que si. D’une manière générale, nous devons résoudre la quadrature du cercle: nous voulons le beurre et l’argent du beurre, ce qui est par définition compliqué. Il nous faut imaginer des moyens de ralentir l’immigration sans pour autant détériorer l’accès au marché. Le Conseil fédéral propose une clause de sauvegarde, si possible en accord avec l’UE. Nous devons convaincre le peuple de son bien-fondé afin qu’une telle solution soit adoptée par la voie des urnes.

«Personne n’aime Schneider-Ammann», titrait en août le magazine «Blick» à l’occasion d’un sondage de popularité. Vous êtes aussi très souvent critiqué dans les médias. Comment le vivez-vous?

J’imagine que je ne me débarrasserai jamais de ces critiques.»

Comprenez-vous la virulence de ces critiques ou vous paraissent-elles infondées?

Vous savez, je ne joue aucun rôle, aucun jeu. Je suis comme je suis. Je peux comprendre les critiques qui me visent dans certaines situations. Dans d’autres, je me contente d’en prendre acte sans réagir. J’ai appris à faire avec.

Vous réjouissez-vous de l’année présidentielle à venir?

Tout à fait! Cette année de présidence sera pour moi placée sous le signe de l’union de tous pour l’emploi et le pays. Et je vais sans doute effectuer davantage de déplacements, pour les dossiers en rapport avec le libre-échange d’une part, et les négociations avec l’UE à Bruxelles d’autre part. Je me réjouis de pouvoir participer davantage à ces discussions!

Auteur: Ralf Kaminski, Hans Schneeberger

Photographe: Michael Sieber