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15 mai 2017

«Evitez de suivre les tendances»

En matière de voyage, Kurt Eberhard, CEO d’Hotelplan Suisse, aime recommander des destinations actuellement peu prisées – qui permettent très souvent de réaliser de substantielles économies.

Kurt Eberhard

Kurt Eberhard, le tourisme connaît ces temps de forts soubresauts. Avez-vous déjà observé des changements aussi radicaux en matière de réservation?

Hotelplan Suisse permet à ses clients de voyager partout dans le monde. Il est donc possible que des incidents surviennent de temps à autre: troubles politiques, grèves ou encore phénomènes naturels, comme par exemple l’éruption du volcan islandais en 2010, qui a paralysé une grande partie du trafic aérien mondial. Mais aucune autre décennie n’a été marquée par une telle succession d’attaques et de bouleversements.

Ces événements font-ils évoluer l’attitude des touristes face au terrorisme?

Prenons l’exemple du massacre de Louxor perpétré en 1997, qui a coûté la vie à de nombreux Suisses. Quelques années après, cette tragédie a été reléguée au second plan et le pays a retrouvé son attractivité. Les gens ont oublié et sont retournés en Egypte pour y passer leurs vacances. Aujourd’hui, nous sommes témoins d’une incroyable série de drames, qui ont principalement lieu dans certains pays islamiques. Compte tenu de leur fréquence, les touristes ne veulent plus y séjourner: le temps ne suffira pas automatiquement à effacer ces événements.

En tant que directeur d’un grand voyagiste, que ressentez-vous lorsque vous voyez que les magnifiques plages d’Antalya et de Sharm el-Sheikh sont désertées?

Cela m’attriste. Nos partenaires locaux comptent de nombreux employés qui doivent faire vivre leur famille. Le destin de nombreuses personnes dépend du tourisme. Dans la mesure de nos possibilités, nous essayons de les aider en continuant de proposer ces destinations. Mais nous ne pouvons pas contraindre nos clients à y passer leurs vacances.

Certains vacanciers continuent en revanche d’y aller. Quel est leur profil?

Ces destinations présentent certains atouts indéniables. Continuons avec l’Egypte. En hiver, la mer Rouge est encore chaude et le soleil brille. Par ailleurs, le pays n’est pas très éloigné de la Suisse et le rapport prix/prestations est imbattable. Difficile de trouver une autre destination qui réunisse autant d’avantages. En effet, aux îles Canaries, la température de l’eau est plus froide et les prix plus élevés. La météo est également clémente à Dubaï mais la durée de vol est plus longue, les prix sont plus élevés et le pays présente moins d’offres en matière de plongée.

Vous mettez en avant le faible niveau des prix. Comment peut-on proposer une semaine en pension complète dans un hôtel cinq étoiles, vol inclus, à 500 francs?

Afficher des prix bas toute l’année n’est pas une bonne chose. Les infrastructures doivent être financées et renouvelées de temps en temps et les tarifs actuels ne le permettent pas. Il convient de pratiquer des prix plus élevés pour permettre aux établissements de générer des bénéfices. L’exemple du Kenya illustre parfaitement le danger d’une telle pratique: autrefois, il s’agissait d’une destination très prisée pour laquelle il existait de nombreux vols charter. Puis les prix ont chuté, les investissements ont fait défaut et le pays n’a pas pu rétablir la situation: impossible pour lui de rivaliser avec les autres destinations, du moins dans la catégorie des vacances balnéaires.

Les touristes désertent l’Egypte et la Turquie. Où préfèrent-ils aller?

Lorsqu’il y a des perdants, d’autres profitent de la situation. En Méditerranée, les grands gagnants sont l’Espagne et la Grèce, bien que cette dernière perde par intermittence de nombreux touristes en raison de la crise migratoire. Chypre bénéficie également de ces circonstances et le Portugal pourrait devenir une destination phare.

On parle beaucoup de la Croatie? Est-ce la destination du moment?

Ce pays enregistre des taux de croissance incroyables, qui oscillent entre 100 et 200%. Mais il ne faut pas perdre de vue la réalité. La Croatie ne peut pas remplacer la Turquie. Même si elle croît de 1000%, les touristes qui s’y rendent ne représentent qu’une infime partie de ceux qui allaient auparavant en Turquie. La Croatie est en pleine explosion mais à un faible niveau.

Et en dehors de la mer Méditerranée?

Pour éviter la Turquie ou l’Egypte, certains n’hésitent pas à parcourir de plus longues distances et à réserver un séjour aux Maldives ou à Cuba. D’autres, en revanche, renoncent aux plaisirs de la mer et préfèrent des vacances plus actives. Dans ce contexte, les flux de touristes ont tendance à se déplacer vers le nord et vers l’ouest. La Scandinavie, les Etats-Unis et le Canada ont notamment le vent en poupe. Il en va de même des pays asiatiques. J’ai parfois l’impression que pour les vacanciers, plus le lieu est éloigné et situé au nord, plus il est sûr.

D’après le ministre égyptien du tourisme, Sharm el-Sheikh serait moins risquée que Nice…

Il n’a probablement pas totalement tort. Je crois que chacun prend peu à peu conscience qu’il peut se produire un drame n’importe où. Auparavant, nous pensions que le danger était éloigné ou limité aux pays islamiques. Depuis les tragiques événements de Paris, de Nice, de Bruxelles ou de Berlin, les mentalités ont évolué. Statistiquement parlant, on pourrait dire que le lieu le plus «sûr» est celui où une attaque s’est déjà produite. En effet, il est très peu probable qu’un drame survienne deux fois au même endroit. Ce raisonnement est certes cynique mais il montre à quels résultats subjectifs des discussions sur la sécurité peuvent mener.

Les prix des destinations que les clients choisissent en lieu et place des pays à risques augmentent-ils?

En général, oui, mais pas immédiatement. Les prix jouent au yoyo, comme on le voit en Méditerranée. Si une année, on observe une forte affluence de touristes en Espagne, les prix vont augmenter. Les vacanciers vont donc se rabattre sur la Grèce et ainsi de suite. A Cuba aussi les prix se sont envolés ces dernières années, marquées par une ouverture politique prudente. Le client paie plus cher mais ne bénéficie pas forcément de meilleures prestations.

Si le prix des autres destinations continue d’augmenter et que celui des pays arabes reste bas, les touristes pourraient-ils décider d’y retourner?

S’il n’y a plus d’attentats terroristes pendant un long moment, c’est possible. Cela pourrait être le cas de la Tunisie où nous constatons que les réservations repartent lentement. En revanche, nous ne pouvons pas savoir combien de temps durera cette phase de «convalescence». Il est intéressant de voir que certains pays arabes, à l’image de Dubaï et d’Oman, ne sont absolument pas impactés par ce genre de circonstances. Les clients savent faire la part des choses. Les nombreuses liaisons aériennes proposées par des compagnies comme Emirates, Etihad et Qatar Airways jouent incontestablement un rôle dans ce succès.

En tant que voyagiste, quels défis êtes-vous amené à relever lorsque les clients abandonnent subitement une destination pour une autre?

En principe, lorsque nous achetons des lits et des places d’avion pour une destination prisée et que plus personne ne veut s’y rendre, la situation devient problématique. Nous tentons de compenser la demande manquante en prônant d’autres destinations mais ce n’est pas toujours simple, notamment quand le temps manque. On peut modifier la destination des avions, mais il est impossible de déplacer des hôtels. L’année dernière, nous avons constaté que de nombreux clients ont opté pour Majorque mais que les hôtels étaient complets. La parahôtellerie a pu absorber une partie de la demande, mais la situation était tendue.

La même situation va-t-elle se reproduire cet été?

Je pense que oui. Mais cette année, nous disposons de plus de temps pour nous organiser.

Comment jugez-vous la situation des villes touristiques européennes? Elles ont également été la cible de nombreux attentats.

Leur fréquentation touristique a dans un premier temps massivement chuté. C’est par exemple le cas à Paris, à la suite des attentats. Londres a connu le même sort pendant une longue durée. Les touristes se rabattent sur des villes plus petites mais selon moi, il ne s’agit que d’une tendance passagère. Les magnifiques musées et monuments des grandes capitales attireront toujours. Il est difficile pour les petites villes de rivaliser.

L’élection de Trump a-t-elle eu un effet négatif sur le tourisme américain?

C’est possible, mais les chiffres de cette année sont bons. Après tout, ils seraient peut-être encore meilleurs sans lui. Si je me réfère aux années précédentes, le cours du dollar semble avoir une plus grande influence sur les réservations que le parti au pouvoir.

Dans ce contexte d’insécurité, constatez-vous que les gens préfèrent recourir aux services d’un voyagiste plutôt que d’organiser leur voyage de manière individuelle?

Je crois que oui, bien que le phénomène ne soit pas uniquement lié à la sécurité. En effet, d’autres aspects, tels que la santé ou la problématique des visas, entrent en ligne de compte. Souvenez-vous de l’éruption du volcan islandais Eyjafjallajökull en 2010: les touristes qui ont utilisé les services d’un voyagiste étaient certes eux aussi bloqués sur place mais tous ont été encadrés et on a pu leur trouver des chambres. Les voyageurs individuels étaient quant à eux démunis et sont restés de longues journées à l’aéroport.

Est-ce une planche de salut pour les agences de voyage?

Chez nous aussi, les réservations se font désormais beaucoup par Internet. Les clients peuvent toutefois bénéficier des conseils prodigués au sein de nos plus de cent filiales ou via notre Callcenter. Les agences classiques disposent ainsi aujourd’hui de plus de ressources pour informer leurs clients en matière de voyages complexes ou de destinations exotiques. Cette façon de procéder se révèle également pertinente.

En ce moment, nombre de Suisses font leurs réservations pour cet été. Quels conseils leur donneriez-vous?

J’ai d’abord besoin de connaître leurs projets. Désirent-ils des vacances balnéaires ou plutôt actives? Dans le premier cas, il peut valoir la peine d’adopter un comportement anticyclique. Si tout le monde boycotte la Turquie ou la Tunisie, pourquoi justement ne pas y aller? Les hôtels ne sont pas bondés, le service y est de qualité et les prix sont très attractifs. D’une manière générale, ce n’est pas une bonne idée de suivre la tendance. Mais évidemment, il faut choisir une destination où l’on se sent bien. Cet été, Majorque sera prise d’assaut et hors de prix. Pour ceux qui désirent faire un break plus sportif, les pays scandinaves constituent une bonne alternative. Il y a de la place en suffisance, même si cette destination est relativement chère.

2017 sera-t-elle une bonne année pour Hotelplan Suisse?

Les résultats de la saison d’hiver ont été bons, voire très bons. Nous sommes également très optimistes pour cet été. Hotelplan Suise a déjà enregistré les trois quarts du chiffre d’affaires visé. Je pense que 2017 sera une bonne année. L’année 2016 a été difficile, nos clients ont été marqués par les attentats et se sont montrés très inquiets. Il semble à présent que certains veuillent rattraper le temps perdu.

Texte © Migros Magazine – Kian Ramezani

Auteur: Kian Ramezani

Photographe: Valeriano Di Domenico