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27 décembre 2011

«Nous pouvons planifier sur le long terme»

Herbert Bolliger, le directeur de Migros, jette un regard sur l’année écoulée et ose un pronostic pour l’avenir. L’important n’est pas l’analyse des chiffres en eux-mêmes, mais la décision d’orienter tout le groupe Migros vers le développement durable.

Herbert Bolliger
Herbert Bolliger se perçoit comme un libéral démocrate au sens classique du terme: «Je suis convaincu que cette attitude conduit à moins d’inégalité, d’injustice, de cupidité et de démesure.»

Pouvez-vous dormir sur vos deux oreilles?

Pourquoi pas?

Les révolutions arabes, la crise de la dette, le drame de l’euro, le chômage record aux Etats-Unis, la retenue des consommateurs en Suisse, les chiffres d’affaires en baisse…

J’ai lu l’interview d’un sociologue qui disait que le printemps arabe reposait fondamentalement sur trois facteurs: l’augmentation de l’alphabétisation – des femmes en particulier! –, la diminution du taux de natalité et du nombre de mariages entre cousins et cousines, très répandus. Ces signes montrent que la société arabe se trouve sur le chemin de la modernité – il faut s’en réjouir! La crise de la dette de l’Europe et des Etats-Unis ainsi que les dérives dans lesquelles sont tombés les marchés financiers présentent elles aussi un aspect positif: elles nous obligent à réfléchir à nos valeurs essentielles et à nos comportements erronés.

A quelles valeurs et à quelles erreurs songez-vous?

A l’absence de solidarité et à la cupidité croissante. Pour mettre un terme à la loi de la jungle, nous avons besoin de toute urgence de nouvelles règles capables de restaurer la confiance dans les marchés financiers. Gottlieb Duttweiler, fondateur de Migros, s’était déjà interrogé avec pertinence: les profits doivent-ils aller aux financiers et aux multinationales alors que les contribuables en assument les risques? Est-ce là la dernière marque de la sagesse politique étatique?

Pourquoi la solidarité est-elle si importante à vos yeux?

La Suisse constitue un exemple parce qu’elle est fondée sur un système solidaire. Il s’agit d’une valeur qui pérennise la cohabitation pacifique de quatre cultures différentes et de tous ses habitants, issus des quatre coins du monde. La solidarité imprègne notre système politique et social. Je pense à la péréquation entre les cantons riches et les cantons pauvres, à l’AVS, aux assurances sociales, aux caisses maladie mais aussi au milieu associatif et à l’engagement social de nombreuses entreprises et de nombreux individus. Nous devons veiller à ce devoir collectif, à cet engagement des uns envers les autres sans pour autant négliger la responsabilité individuelle. Ainsi, à l’avenir également, la Suisse restera un exemple de réussite.

De fait, où vous situez-vous politiquement parlant?

Je suis un libéral, un libéral démocrate au sens classique du terme.

Avec une tendance gauche ou une tendance droite?

Un vrai libéral se caractérise par sa tolérance et, en même temps, par le scepticisme qu’il affiche face à ses convictions, ce qui lui permet d’accepter la pensée de l’autre tout en lui laissant la faculté de réexaminer ses propres dogmes. Je suis convaincu que cette attitude conduit à moins d’inégalité, d’injustice, de cupidité et de démesure. Elle favorise la raison, la solidarité et la correction.

David Bosshart, qui dirige l’Institut Gottlieb Duttweiler (GDI), prétend dans son dernier livre, «The age of less», que la cupidité et la logique du «toujours plus» se sont déconnectées de l’économie.

Il analyse le déclin économique et décrit une forme nouvelle et intéressante de prospérité pour le monde occidental. Il dit que le temps de la croissance par les chiffres touche à sa fin. Il plaide en revanche pour une croissance qui évite l’effondrement de la société tout entière et de l’environnement. Il demande que nous changions d’attitude tant il est vrai que nous ne pouvons continuer à aller toujours plus vite, toujours plus haut, toujours plus loin…

Nous ne voulons pas la croissance à n’importe quel prix.

Qu’est-ce que cela signifie pour Migros, plus gros employeur du pays, plus gros client de l’agriculture suisse, des CFF et de La Poste? L’entreprise doit-elle désormais aussi faire sienne la devise «le moins est le plus»?

Non, nous ne devons pas épouser cette devise. Certes, par rapport aux standards helvétiques, la taille de Migros impressionne. Cependant, l’entreprise a toujours grandi dans une perspective durable. Cela veut dire en accord constant avec la société et l’environnement. Migros ne vise pas un profit maximum, elle a toujours inscrit ses gains dans une optique sociale et respectueuse de l’environnement. Depuis sa fondation, elle s’engage sur le front social. Nos risques sont calculés. Nous n’entendons pas croître à n’importe quel prix. Nous ne rémunérons pas nos managers avec des salaires ou des bonus exorbitants. En revanche, via le Pour-cent culturel, nous investissons chaque année plus de 120 millions de francs dans des projets sociaux et culturels. Pour nos collaborateurs, nous disposons d’une convention collective de travail exemplaire. Nous avons aussi reçu le prix le plus prestigieux de la planète pour notre engagement en faveur de l’environnement. Chose extraordinaire: ce modèle fonctionne aussi parfaitement sous l’angle économique. Il porte en lui le germe de cette «success story» à nulle autre pareille. Je prétends que Migros correspond assez bien au modèle que David Bosshart appelle de ses vœux dans son livre.

"Telle est Migros: des prix plus bas, une qualité encore meilleure, davantage de produits avec une plus-value sociale et écologique."
"Telle est Migros: des prix plus bas, une qualité encore meilleure, davantage de produits avec une plus-value sociale et écologique."

Vous parlez de succès. Mais 2011 ne s’inscrira pas comme une année brillante dans l’histoire de Migros. Le chiffre d’affaires est en baisse.

Les considérations à court terme, comme les brochettes de chiffres sortis de leur contexte, ne signifient pas grand-chose. Une analyse plus approfondie montre que, dans le commerce de détail, au sein des coopératives, nous avons pu conserver nos parts de marché et que la fréquence d’achat de nos clients ainsi que le volume des marchandises écoulées ont augmenté. Il faut en déduire que davantage de clients nous font confiance. Ils apprécient nos produits et nos prestations et il faut s’en réjouir! Par rapport à l’année dernière, nos produits sont en moyenne 4% meilleur marché. Même si, ces dernières années déjà, nous avions considérablement réduit les prix dans notre assortiment. Telle est Migros: des prix encore plus bas, une qualité encore meilleure, davantage de produits avec une plus-value sociale et écologique, des magasins encore plus attrayants, des collaborateurs encore plus aimables, un service encore plus performant.

Il n’empêche: les baisses de prix n’ont pu être compensées par l’augmentation des volumes. Le chiffre d’affaires a diminué par rapport à l’année précédente. Cela vous inquiète?

Naturellement, chaque semaine, nous analysons la situation en détail et, si nécessaire, nous adaptons notre stratégie. Je ne crois cependant pas au management à la hussarde. A Migros, nous avons le grand privilège de ne pas devoir être rivé constamment au cours de la bourse, ni de changer de cap à chaque fluctuation. Nous pouvons nous permettre de planifier à long terme, même si, comme il se doit, nous assumons pleinement nos responsabilités et passons à la loupe nos coûts de manière encore plus rigoureuse.

Les considérations à court terme ne signifient pas grand-chose.

Existe-t-il un programme ciblé de réduction des coûts?

Nous avons passé en revue tous les domaines de manière approfondie et avons décidé de réduire drastiquement le coût de notre consommation de courant électrique. Nous voulons aussi optimiser nos procédures d’approvisionnement, des technologies et de l’information ainsi que du transport. Notre leitmotiv est d’économiser là où nos clients n’ont pas à en pâtir. Par exemple en aucun cas dans la qualité de nos produits et services.

Mais un chiffre d’affaires en recul signifie aussi des profits en baisse et, en fin de compte, moins de places de travail.

Le plus important est que le groupe Migros repose sur des fondamentaux financiers parfaitement sains. Il est exact que le bénéfice de cette année sera plus bas que celui de 2010. N’oublions pas que l’an dernier nous avons réalisé un record et que le bénéfice actuel s’inscrit toujours à un niveau élevé, ce que l’on considérait autrefois comme un bon résultat.

Et qu’en est-il des places de travail?

Au total, le groupe Migros emploie davantage de collaboratrices et collaborateurs que l’an dernier. Cette augmentation est notamment due aux effectifs de l’entreprise Depot (boutiques de l’habitat, ndlr.). Dans le commerce de détail, au sein des coopératives, il y aura cependant certainement moins d’employés. Il n’existe toutefois aucun programme ciblé de réduction du personnel. Le redimensionnement se fera avant tout par des fluctuations naturelles, certains départs ne seront pas compensés.

Jusqu’à maintenant, nous avons parlé du chiffre d’affaires du commerce de détail au sein des coopératives. Qu’en est-il des autres secteurs d’activité? Quels sont les grands chantiers du groupe Migros?

La branche qui souffre le plus est celle des voyages. Ces dernières années, en Suisse comme à l’étranger, Hotelplan a pourtant posé d’importants jalons pour retrouver le chemin de la profitabilité. Hélas, ce secteur est influencé par de nombreux facteurs externes qui échappent à l’entreprise. Par chance, les chiffres d’Hotelplan Suisse, qui annonce un bon résultat pour 2011, sont conformes au budget. La branche de l’ameublement est elle aussi en butte à un marché très disputé. Avec Micasa, nous avons réussi à proposer à nos clients les articles qu’ils demandent dans une présentation qui leur correspond. Avec Interio, nous devons encore faire preuve d’un peu de patience.

Le tourisme d’achat doit aussi provoquer chez vous de l’agacement. Avez-vous néanmoins un peu de compréhension pour les consommateurs qui traversent la frontière?

Ce sujet montre que faire ses courses comporte aussi toujours une dimension politique. Par leurs achats, les consommateurs montrent quel type de production et quelle économie nationale ils veulent soutenir. Dès qu’on dépense son argent à l’étranger, une partie du chiffre d’affaires disparaît en Suisse, ce qui entraîne des conséquences sur les places de travail et sur les salaires. Je me demande aussi s’il vaut la peine de franchir la frontière quand on prend en compte les trajets, l’essence et les suites écologiques. Personnellement, chaque fois que c’est possible, je fais en sorte de dépenser mon argent en Suisse afin que nous puissions conserver notre pouvoir d’achat élevé ainsi que notre prospérité.

Il y a deux ans, Migros a pris une participation dans Depot, boutiques de l’habitat. Quelle appréciation portez-vous aujourd’hui sur cette acquisition?

Elle nous remplit de satisfaction. Depot s’agrandit à grande vitesse. Durant cette année, nonante-sept magasins ont été ouverts en Allemagne et en Autriche. Le chiffre d’affaires croît en proportion et la rentabilité est au rendez-vous. En conséquence nous sommes heureux d’avoir pu prendre une participation majoritaire.

"Migros appartient à plus de deux millions de coopératrices et coopérateurs, nous devons connaître leurs attentes et leurs préoccupations."
"Migros appartient à plus de deux millions de coopératrices et coopérateurs, nous devons connaître leurs attentes et leurs préoccupations."

Pourtant, en Suisse, le lancement de Depot semble connaître des difficultés.

Nous avons essayé de créer des synergies entre Interio et Depot. Nous avons cependant dû constater que les deux concepts étaient très différents l’un de l’autre. Nous sommes en train de clarifier les choses: le bon design au meilleur prix, c’est l’affaire d’Interio. Et les jolies surprises dans la décoration qui changent à un rythme élevé, celle de Depot.

En Allemagne et en Autriche, Depot croît à la vitesse grand «V». Y a-t-il aussi en Suisse quelques lueurs d’espoir?

Oui, par chance, il y en a quelques-unes.

Lesquelles?

La reprise de Denner a constitué une bonne décision. L’acquisition du plus grand discounter de Suisse – et qui le demeure! – était notre réponse stratégique à l’arrivée de concurrents en provenance d’Allemagne. Denner gagne constamment de nouveaux clients. Son chiffre d’affaires croît de manière sensible. Les stations-service Migrolino se développent aussi de manière réjouissante. Les activités de la Banque Migros sont également de première importance pour l’ensemble du groupe. En ces temps difficiles, l’établissement travaille très bien et tire parti de la grande confiance qu’il inspire, grâce à la prudence qui caractérise sa stratégie de risques, à la qualité de ses services, à ses prestations avantageuses et à sa proximité avec le client. Depuis le début de l’année, le volume des crédits privés a par exemple augmenté de près de 30%, soit plus d’un milliard de francs. Nous sommes aussi ravis des activités que nous déployons sur les marchés online, très porteurs pour le futur. Avec leshop.ch, exlibris.ch, travel.ch, micasa.ch, melectronic.ch et migrol.ch, nous sommes le meilleur fournisseur de Suisse. Nous mettrons toutes nos forces pour conserver cet avantage. Quant au dialogue avec nos clients, il s’opère via migipedia.ch. Nous tenons beaucoup à cette plate-forme où les consommateurs parlent entre eux et avec nous des produits et des thèmes qui les intéressent.

Une telle activité fait évidemment plaisir mais peut-on encore se l’offrir en ces temps économiques difficiles?

Au premier abord, une telle interface semble effectivement ne constituer qu’une charge. Mais on doit savoir qu’à travers migipedia.ch, nous recevons beaucoup d’inputs à propos de notre assortiment, que nous pouvons ainsi constamment optimiser. Nous avons aussi lancé avec succès quelques produits très convaincants suggérés par nos clients. Ces échanges profitent aux deux parties. Sur migipedia, nous avons récemment ajouté un forum pour tous les sujets concernant spécifiquement Migros. Nos clients doivent pouvoir s’adresser à nous et être entendus parce que notre taille nous confère une grande responsabilité dans l’économie de ce pays. Il ne faut pas oublier non plus que Migros appartient à plus de deux millions de coopératrices et coopérateurs et que l’entreprise est tenue à la transparence vis-à-vis d’eux. Pour continuer à nous développer dans la bonne direction et mériter leur confiance, nous devons connaître leurs attentes et leurs préoccupations.

Nous avons quelques projets pour 2012, nos clients seront surpris.

En 2012, où le groupe Migros va-t-il attaquer et croître?

Nous avons quelques projets dans le pipeline. Nos clients seront surpris.

On observe un certain calme autour de M-way, la plate-forme de l’électromobilité…

M-way est une start-up typique. Ces derniers mois, elle s’est beaucoup occupée de l’orientation de son modèle d’affaires à long terme.

Quel est le résultat de ces cogitations?

La jeune équipe qui est aux commandes de l’entreprise travaille sur des services online intelligents au service d’une mobilité durable et efficace.

Cela reste très théorique.

Pourtant les éléments concrets ne manquent pas! Par exemple, l’ouverture de nouveaux points de vente. Après Genève, Zurich et St-Gall, suivront, en 2012, Lausanne, Bâle et Berne, confirmant la dimension nationale de M-way. En outre, avec l’arrivée de e-velos, de e-scooters, de e-motos et de e-autos, l’assortiment sera considérablement élargi. Nous avons pu conclure des partenariats fructueux avec les CFF, Mobility, Bosch et Siemens.

Vos pronostics pour l’année à venir?

L’année sera difficile. Comme pays importateur, la Suisse est fortement tributaire de la marche des affaires à l’étranger. Aussi longtemps que l’Europe et les Etats-Unis n’auront pas pris en main la conduite de leur ménage étatique et du fait de la stagnation de l’économie, le moteur toussera aussi chez nous.

Quels vœux formulez-vous pour 2012?

J’aimerais d’abord remercier nos clients de leur fidélité et nos collaboratrices et collaborateurs de leur engagement sans faille. A toutes et tous je souhaite une excellente nouvelle année. Personnellement, je souhaite aussi le rétablissement d’une parité vis-à-vis de l’euro qui garantisse le pouvoir d’achat des consommateurs et qui permette à l’économie suisse de croître dans une mesure raisonnable. De cette manière, nous pourrons créer de nouvelles places de travail et conserver voire améliorer le niveau élevé de nos salaires ainsi que notre prospérité et les privilèges qui lui sont attachés.

Auteur: Migros Magazine

Photographe: Evelin Füglistaler