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6 janvier 2014

Jacques Gamblin côté jazz

Sur les planches d’un théâtre, sous les feux du cinéma ou devant une feuille blanche, crayon à la main, le comédien français Jacques Gamblin fait ce qu’il lui plaît. Rencontre avec un passionné.

Portrait de Jacques Gamblin, comédien
«J’essaie de 
chercher le bon, 
le beau. C’est ma petite arme 
personnelle – 
chacun en a une – pour lutter contre le cynisme.» Photo Bureau 233 / Face to face

Jacques Gamblin, êtes-vous un fan de jazz?

Non, pas particulièrement. Bien sûr, j’en écoute parfois, je possède même quelques disques, mais je ne suis pas du tout un «jazzeux»: je suis loin d’avoir une connaissance parfaite de cet univers.

Pourquoi ce spectacle, alors?

A la base, il s’agissait d’une commande pour les trente ans du festival Jazz sous les Pommiers à Coutances (F), qui rassemble les plus grosses pointures du genre. On m’a proposé de faire l’ouverture de cette édition. Mais je n’avais pas envie d’un jazz trop fermé, trop traditionnel, je voulais quelque chose de plus large, de plus dance, de plus funk. Ce n’est donc pas un concert de jazz à proprement parler.

Vidéo: un extrait du spectacle de Jacques Gamblin (source: Youtube)

Alors, qu’est-ce que c’est?

A travers ce spectacle, c’est plutôt mon amour de la musique que j’ai eu envie de transmettre. Mon désir de jouer avec les mots et de partager ça avec des musiciens. C’est donc aussi du théâtre, des textes, une histoire qui se raconte sur ce que la musique nous procure, sur ce qu’elle suscite dans notre corps, lorsque la jambe se met par exemple à battre la mesure. Cela dit, pour en revenir au jazz, j’ai eu un plaisir fou à me retrouver sur scène avec des musiciens de cet univers-là. Je me suis reconnu dans la liberté d’improvisation dont ils jouissent.

C’est-à-dire?

C’est-à-dire que tout en devant respecter les règles très strictes, très précises du jazz, ils arrivent à s’amuser comme des fous, tout est possible. Et cela, c’est ce que je ressens dans l’écriture. Il existe certaines règles pour construire une phrase, une histoire, mais en même temps il y a la possibilité de les transgresser. Parfois, j’ai envie de m’amuser, d’inventer des nouveaux mots, de ne pas respecter les règles de grammaire. Parce que mon but, ce n’est pas de faire de la littérature au sens grandiloquent du terme. C’est plutôt de donner de la sensation, à l’intérieur comme à l’extérieur, jusque sur l’épiderme. Je ne suis pas dans l’intellect, mais dans l’émotion, le plaisir.

On reconnaît bien là le poète qui sommeille en vous, un substantif qui a souvent été utilisé pour vous décrire. Et on vous prête aussi volontiers le titre de clown. N’est-ce pas contradictoire?

Non, pas du tout. Pour moi, les bons clowns sont des poètes. Alors tant mieux si j’en fais partie! C’est plutôt flatteur, et je n’irais pas jusqu’à confirmer ce... (Il réfléchit)... ce cadeau. C’est sûr, j’aime les clowns, le burlesque, l’absurde. Et j’aime aussi une certaine forme de poésie quand elle n’est pas trop cérébrale. J’aime qu’elle propose des images aux gens qui l’écoutent, qu’elle les fasse voyager assez simplement. J’aime quand on aborde des sujets graves avec des accents de rire.

Un goût que l’on retrouve dans le choix des films dans lesquels vous jouez...

Oui, mais ces histoires qui s’amusent à promener le public entre le rire et l’émotion sont rares. Pourtant, je pense qu’on ne peut toucher au cœur des gens que si on a ouvert une porte en amont. Et le rire, c’est toujours une façon d’ouvrir une porte. Quand on dit bonjour avec un sourire, cela en provoque un autre en face. Je crois au sourire: c’est peut-être très naïf, mais je m’en fous. Et cela fait certainement partie de ma façon d’écrire, de jouer, de choisir des films. J’essaie de chercher le bon, le beau. C’est ma petite arme personnelle – chacun en a une – pour lutter contre le cynisme. C’est tellement facile de pointer du doigt tout ce qui merde, c’est devenu un sport national, international même. Les médias en sont friands.

Racontez-nous votre parcours: vous en êtes venu au théâtre et au cinéma un peu par hasard...

J’ai commencé par un stage dans une petite compagnie théâtrale, quand j’avais 18 ans et que je venais de sortir du lycée. Je n’avais aucune certitude quant à mon avenir si ce n’est que je ne voulais pas moisir sur les bancs d’école. D’ailleurs, la seule motivation pour décrocher mon baccalauréat avec juste un an de retard, c’était bien d’en sortir le plus rapidement possible. J’ai sans doute appris des choses pendant ma scolarité, mais le système ne m’a jamais convaincu et ne me convainc toujours pas. Je ne suis pas sûr qu’être assis huit heures par jour soit la meilleure façon d’apprendre. Enfin, je m’arrête, parce que quand on me lance sur ce sujet...

Vous racontiez donc votre stage...

Oui. Je me suis donc retrouvé sur les routes avec cette compagnie, d’abord comme technicien, puis comme acteur. J’ai beaucoup appris, c’était assez inattendu. Mais j’ai finalement mis un terme à cette expérience que je considérais comme provisoire, pour me lancer dans un «vrai» métier, la menuiserie... Avant que le directeur de la compagnie ne me rappelle: il cherchait des acteurs pour sa nouvelle création. Je le remercierai toute ma vie d’avoir eu cet instinct que j’avais quelque chose à faire dans ce métier. Je m’y sens tellement bien!

Il ne s’agissait donc pas d’un rêve d’enfant?

Non, pas du tout. Je n’ai fait ni école ni formation. J’ai appris sur le tas. Ou plutôt sur les tas, puisque j’ai aussi manipulé pas mal de projecteurs. J’ai donc acquis un autre regard sur le métier, j’en connais aussi les aspects techniques. Et j’aime ça. Je suis très manuel. D’ailleurs, pour moi, c’est un travail artisanal que de construire un personnage. Même dans la vie, la communication passe par les mains, les muscles, la peau. Et je suis davantage dans la rencontre lorsque je serre la main de quelqu’un pour lui dire bonjour qu’en lui effleurant la joue. J’aime profondément cette poignée de main, elle me raconte une histoire, à chaque fois. Je sens la chaleur de la personne.

Vous êtes également un grand sportif: vous courez notamment…

Oui, comme beaucoup de gens. J’ai besoin de ça, d’être dehors, dans la nature. C’est régénérant. Et quand on court, la pensée se met en marche, c’est toujours positif, on trouve des solutions. Et puis on se retrouve dans de beaux endroits, si tant est qu’on n’est pas coincé entre les murs d’une grande ville.

Vous n’êtes décidément pas un citadin. Vous affirmiez il y a quelques années détester Paris...

Attention, en soi, Paris est sublime. Quand je la traverse en vélo la nuit, je me dis: quelle belle ville!

Comment? Vous circulez à vélo dans Paris?! Vous n’avez pas peur d’avoir un accident?!

Ah non! Si on a peur, on est cuit, on se prend une bagnole. Si on a peur d’ailleurs, on ne sort plus de chez soi, on s’enferme à double tour, et encore, il en faudrait presque un troisième. Non, avec le vélo, il faut prendre le pavé, s’imposer dans le monde de la tôle. Parce que si on s’impose, on nous voit, et si on nous voit, on nous évite. Si je me déplace à vélo, c’est pour essayer de me l’approprier, cette ville!

Qu’est-ce qui vous dérange alors, à Paris?

Disons qu’elle serait encore plus belle si je n’y venais que de temps en temps, comme je le faisais à une époque, juste pour un week-end. Pour me promener, boire un café, voir les gens passer, profiter de l’offre culturelle. Il me manque quelques espaces verts. Mais je ne suis pas claustrophobe au point de ne pas y habiter. Cela étant dit, les immeubles sont toujours trop hauts, le ciel trop loin, et la mer aussi...

C’est vrai que la mer tient une place particulière dans votre cœur...

Oui, pour moi, c’est vital, j’en ai besoin. De la voir, de la toucher, de la sentir, de la respirer. Comme le dit Maxime Le Forestier dans la chanson, je suis né quelque part (ndlr: en l’occurrence en Basse-Normandie). On est tous né quelque part et cela nous façonne pour toute notre vie. D’ailleurs, je demande souvent aux gens où ils sont nés, j’aime bien savoir...

Vous qui n’êtes pas citadin, que pensez-vous de la Suisse? Un bon mélange entre ville et campagne? Pourriez-vous y vivre?

La mer me manquerait, mais j’ai déjà passé du temps en Suisse pour des raisons personnelles. J’ai beaucoup aimé les paysages, les montagnes, marcher au bord du lac, je m’y suis souvent baigné. J’ai beaucoup aimé également les bords du Rhône. Oui, j’ai aimé beaucoup de choses en Suisse...

© Migros Magazine - Tania Araman

Auteur: Tania Araman