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22 septembre 2014

La guerre du génie génétique aura lieu

La Confédération aimerait profiter de la fin du moratoire sur les organismes génétiquement modifiés en 2017 pour instaurer une cohabitation très contrôlée. Producteurs et consommateurs ne sont pas très intéressés.

Les Suisses ne seraient que 20% à accepter des aliments génétiquement modifiés, contre 27% en moyenne dans l’Union européenne.
Les Suisses ne seraient que 20% à accepter des aliments génétiquement modifiés, contre 27% en moyenne dans l’Union européenne.
Docteur en biologie et chargé d’affaire pour l’association StopOGM.
Docteur en biologie et chargé d’affaire pour l’association StopOGM.

«Autoriser les OGM pour une agriculture qui n’en veut pas me semble schizophrène». Docteur en biologie et chargé d’affaire pour l’association StopOGM, Luigi D’Andrea donne le ton: la guerre du génie génétique aura bien lieu. Le combat peut sembler déséquilibré.

D’un côté les consommateurs, les paysans, une bonne partie de la classe politique, les associations de défense de l’environnement, certains cantons et communes, qui ne veulent pas en entendre parler.

De l’autre, le Conseil fédéral qui verrait d’un bon œil une coexistence très contrôlée des organismes génétiquement modifiés avec les cultures conventionnelles. C’est que l’horloge commence à tourner: 2017 marquera la fin du moratoire décidé par le peuple en 2005 et prolongé par le parlement en 2010 et 2013.

La Confédération avait proposé en 2013 une première mouture d’un projet de coexistence, plutôt mal reçu. «Seule une minorité, liée aux milieux de la recherche et de l’industrie, y est favorable», admettait ainsi début juillet dans Le Temps le vice-directeur de l’Office fédéral de l’environnement(OFEV) Gérard Poffet.

Des discussions ont eu lieu fin juin à l’instigation de l’Office fédéral de l’agriculture (OFAG) et de l’OFEV, auxquelles ont été conviés les cantons, les milieux paysans, ceux de l’industrie et de la recherche, les associations de défense de l’environnement et de défense des consommateurs. Des rencontres sur lesquelles les deux offices vont s’appuyer pour formuler de nouvelles propositions en vue d’une décision du Conseil fédéral dès 2015.

Les scénarios examinés, expliquent l’OFAG et l’OFEV, vont de «l’interdiction de la culture d’OGM en Suisse à l’établissement de zones OGM regroupant les agriculteurs souhaitant cultiver des plantes transgéniques», ou encore «l’établissement d’un bureau de surveillance des cultures d’OGM».

Jacques Bourgeois, directeur de l'Union suisse des paysans.
Jacques Bourgeois, directeur de l'Union suisse des paysans.

En attendant, chacun campe sur ses positions. Celle de l’Union suisse des paysans (USP) est ainsi résumée par son directeur, le conseiller national Jacques Bourgeois: «Nous voulons continuer de miser sur une stratégie de la qualité, qui passe par une production exempte d’OGM.» Les paysans se focalisent sur «le rapport coût-utilité», défavorable selon eux aux OGM. L’USP veut ainsi partir du principe «qu’on se dirige vers une prolongation du moratoire».

Une atteinte à la liberté du commerce?

La Confédération fait valoir qu’une telle prolongation serait anticonstitutionnelle, au motif qu’elle attenterait à la liberté de commerce. L’USP a demandé un avis de droit à ce sujet à Herbert Rausch, professeur ordinaire de droit public à l’Université de Zurich. Lequel est arrivé à une conclusion inverse. «En plus, estime Luigi D’Andrea, si un agriculteur bio ou conventionnel ne peut plus travailler comme il l’entend à cause de la proximité de cultures OGM, c’est aussi une atteinte à la liberté de commerce.»

Jacques Bourgeois avance un autre argument: les lois du marché et en l’occurrence l’absence de demande: «Je ne connais aucune entreprise qui serait prête à mettre sur le marché un produit pour lequel elle sait pertinemment qu’il n’y a pas de demande. Or, jusqu’à preuve du contraire, les consommateurs sont très réticents à la perspective d’OGM dans leurs assiettes.»

Selon un sondage Eurobaromètre, les Suisses ne seraient que 20% à accepter des denrées alimentaires génétiquement modifiées, contre 27% en moyenne dans l’Union européenne.

Pour Jacques Bourgeois la cohabitation entre plantes génétiquement modifiées et plantes conventionnelles serait d’ailleurs «très difficile à réaliser, vu l’exiguïté du territoire de la Suisse. Les disséminations de pollen se font sur de grandes distances, cela pose des problèmes en cas de contamination d’un champ par un autre, notamment de responsabilité civile». Sans compter que séparer les filières «cela coûte très cher». Un «surplus de coût et de travail injustifié» selon Luigi d’Andrea. «Alors que nous avons une politique agricole orientée vers une agriculture de qualité excluant en grande partie les OGM, les coûts de la coexistence seraient assumés par les filières sans OGM, y compris les consommateurs.»

Le biologiste affirme également que «les filières alimentaires ne sont pas étanches» et que «partout dans le monde où il y a eu une commercialisation d’OGM, il y a eu contamination et que certains types d’agriculture ont été rendus impossibles, comme le bio».

Quant aux avantages que les agriculteurs pourraient tirer d’un passage aux cultures génétiquement modifiées, Jacques Bourgeois n’en voit aucun. «Sauf peut-être pour les arboriculteurs dans la lutte contre le feu bactérien.»

Pros et anti-OGM s’affrontent

Les partisans des cultures transgéniques en Suisse peuvent s’appuyer eux sur les travaux du FNS –Fonds national de la recherche scientifique – , concluant à l’absence de tout danger. Luigi D’Andrea conteste: «Les recherches dans le domaine regorgent de publications montrant au contraire des effets sérieux autant environnementaux que sanitaires. La conclusion du rapport du FNS n’a rien de scientifique, mais tout d’un outil de communication qui est d’ailleurs constamment utilisé par les partisans des OGM.»

Difficile en tout cas de prédire ce qui va se passer maintenant. «Entre-temps, il y aura eu les élections fédérales à l’automne 2015 et c’est donc un nouveau parlement qui se prononcera», explique Jacques Bourgeois.

Luigi D’Andrea rappelle que si historiquement «le Conseil fédéral a toujours été proche des milieux économiques et industriels», il n’a pas été vraiment suivi par le parlement sur l’affaire des OGM. Bref, dire aujourd’hui de quoi demain sera fait en matière d’OGM «c’est un peu vouloir lire l’avenir dans les intestins de poulets».

© Migros Magazine – Laurent Nicolet
Photos: Keystone

Auteur: Laurent Nicolet