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17 octobre 2011

«Oui, il m’arrive d’aller réfléchir dans le poulailler!»

Elle sera bientôt sur les planches romandes dans «Colombe» de Jean Anouilh. Et sort un nouvel ouvrage dédié aux poules, «Le Poil et la Plume» (Ed. Seuil). Un petit traité sur les gallinacés, à la fois humaniste et humoristique. Entretien avec Anny Duperey, une femme à plusieurs facettes: comédienne côté cour, écrivaine côté jardin.

Anny Duperey 1967
En 1967, Anny Duperey joue dans son deuxième film «2 ou 3 choses que je sais d'elle», de Godard. (Photo: AFP/Image Forum)

Après la publication de votre correspondance avec l’artiste Nina Vidrovitch, vous sortez un livre sur les poules. Vous aimez sauter du coq à l’âne…

Anny Duperey (Photo: Ollivier-MF/DUKAS/ABACA)
Anny Duperey (Photo: Olivier-MF/DUKAS/ABACA)

On sent que vous avez pris plaisir à les regarder longuement. Qu’est-ce qu’elles vous apportent, ces poules?

Ce petit village que forme un poulailler est une chose très apaisante à observer. Il y a une hiérarchie qui se met en place, et le calme règne. Même entre coqs, une fois qu’ils se sont sauté au cou pour établir qui serait le reproducteur, c’est admis, c’est fini. Les poussins ont droit à toutes les attentions, les poules mangent avant les coqs et les jeunes poulets sont servis en dernier. C’est très raisonnable, tout ça. Et puis, tout le monde a cette image idyllique de la petite chaumière avec la poule qui picore. C’est une idée de paradis perdu. Et je trouve que cette idée, on la traite fort mal.

Quand vous les regardez, est-ce l’occasion de trouver des idées de roman?

Ça m’est arrivé, oui, d’aller réfléchir dans le poulailler! S’occuper des bêtes, de quelque chose de vivant, mais qui n’a pas de mots, pas de raisonnement, ça ne vous distrait pas de vos propres pensées.

Je marche peu à l'inspiration. Je suis comme les poules, je ponds!

Mais votre sentimentalisme s’arrête à l’estomac. Vous n’avez aucun mal à les manger, vos poules, surtout celles qui sont trop intelligentes…

Si, j’ai eu un peu de mal quand même! Mais écrire ce livre m’a amenée à clarifier ma position sur la question de manger des animaux ou non. Les Anglais, très en avance sur nous, ont fait des études sur la souffrance des animaux. Ils ont découvert que les poules encagées, privées de liberté dans les élevages industriels, souffraient véritablement. Et que, si elles voyaient leurs congénères souffrir, elles souffraient le double, par empathie. Ça fait réfléchir…

Vous êtes-vous posé la question du végétarisme?

Non,pas vraiment. Mais, en traitant bien les animaux que j’élève et que je mange, j’ai arrêté d’avoir honte. Et puis, j’en mange beaucoup moins, parce que c’est ridicule, cette débauche de viande qu’on voit partout. Je suis plutôt pour cet espèce d’échange raisonnable avec l’animal: je lui permets de vivre une vie décente, mais qui s’arrêtera à un certain moment. On devrait respecter ce qui va mourir, l’aimer jusqu’au bout. Ce n’est pas facile. Il y a un mélange de honte et d’étrange mépris pour ce qui va devenir de la viande…

Anny Duperey écrit depuis 1975. (Photo: Simon Isabelle Photographe)
Anny Duperey écrit depuis 1975. (Photo: Isabelle Simon)

Pour revenir à l’écriture, vous avez dit que dans les périodes lourdes de votre vie, vous avez écrit des livres légers et vice versa. Là, c’était consolateur d’écrire sur les poules?

C’était un livre très agréable à écrire. J’avais envie de faire partager ce qui me faisait le plus de bien. Même si je parle des poules, c’est un portrait de moi. Et c’est vrai que j’ai vécu beaucoup de deuils ces derniers temps, j’ai perdu le père de mes enfants (Bernard Giraudeau, n.d.l.r.), ma soeur… Ce livre, cette paix des bêtes, m’a sans doute accompagnée.

N’est-ce pas aussi une façon de continuer à creuser le sillon de l’enfance?

Bien sûr. Cette histoire de poules et de ma grand-mère a été quelque chose de très frappant dans ma vie, parce que c’était le seul souvenir, la seule image qu’il me restait de mon enfance… (Anny Duperey a perdu accidentellement ses deux parents à l’âge de 8 ans, n.d.l.r.) On peut essayer de se réconcilier un peu avec la mort et le passé. Mais ça reste toujours très fragile.

Avez-vous un rituel d’écriture?

J’écris toujours dans ma maison de la Creuse. Plutôt le matin ou l’après-midi. Je marche peu à l’inspiration, je suis comme les poules, je ponds! Ce n’est ni ludique ni grisant, je tâcheronne. Si j’ai une envolée, je peux tout mettre à la poubelle, ça ne sera pas bon du tout. Au début, je me forçais à rester à la table cinq heures d’affilée pour avoir mes deux pages et je souffrais beaucoup. Maintenant, j’ai compris, je sors, je travaille une heure de-ci de-là, sans hésiter à m’aérer entre deux.

Quand vous terminez un livre, vous savez déjà quel sera le suivant?

Non. Je suis en panne là! Avant mon autobiographie, «Le Voile noir», sans doute parce que j’allais m’approcher de quelque chose de très grave, le récit de la mort de mes parents, il y a eu un trou vertigineux, angoissant, où je me disais que je n’écrirais plus jamais. Et paf, c’est venu, j’ai plongé dans cette oeuvre qui est quand même le livre de ma vie. En l’écrivant, j’ai pensé que peut-être je n’avais écrit jusque-là que pour accomplir celui-ci. Et puis, j’ai continué, les livres se sont enchaînés, sur les lettres de lecteurs, les chats de hasard... Je trouvais toujours une question, un thème, comme point de départ. Mais, pour le moment, je suis en attente.

On retrouve l’Anny Duperey champêtre, jardinière, très proche de la terre. Les arts de la scène ne vous suffisent pas?

Non, je suis absolument péremptoire, ça ne suffit pas. En fait, je suis vraiment scindée en deux. Il y a un emploi de moi vers l’intériorisation, la campagne et le non-paraître. Et quand je suis à Paris, je redeviens comédienne, dans l’extériorisation. Ce sont deux emplois tout à fait différents, impossibles à utiliser en même temps.

Mais qu’est-ce qui vous rend le plus heureuse: écrire, donner la réplique ou nourrir «Chichi», votre pigeon?

Tout est cousin. Les gens me disent que je sais tout faire. Mais non, je ne sais faire que trois choses: m’occuper des animaux et des êtres que j’aime bien, écrire et jouer. Peindre aussi, puisque je m’étais inscrite aux Beaux-Arts, mais c’est la chose que j’ai le moins travaillée. J’ai les dons qui sont là, mais je n’ai pas trouvé mon langage. Quand je peins, j’ai toujours un Matisse ou un Bonnard devant les yeux. Il faut dix ans pour faire un peintre. C’est resté un hobby, je tiens le pinceau deux fois par an! Quand j’ai un moment, je fais une copie, un petit Picasso…

Côté théâtre, on pourra vous voir prochainement en Suisse dans «Colombe» de Jean Anouilh, où vous jouez pour la première fois avec votre fille, Sara Giraudeau. C’est un trac supplémentaire, une nouvelle fierté?

C’est délicieux d’élargir ses rapports mère-fille à des rapports de partenaires. On est dans une troupe très familiale, très complice, une vraie équipe de Bisounours! Je vois ma petite gamine qui est une vraie partenaire, c’est génial.

La comédienne sur scène en 2011 à Paris dans la «Colombe» de Jean Anouilh. (Photo: Coadic Guirec/Bestimage)
La comédienne sur scène en 2011 à Paris dans la «Colombe» de Jean Anouilh. (Photo: Coadic Guirec/Bestimage)

Aucune angoisse à la voir entrer dans le monde du spectacle?

Non. D’ailleurs, j’ai su avant elle qu’elle ferait du théâtre. Vers 12 ans, je l’ai vue dans un travail d’élèves et j’ai compris qu’on n’allait pas y couper. Elle a le bon esprit pour faire ça, elle est très psychologue, très attentive, elle observe beaucoup les autres. Contrairement à ce que les gens peuvent croire, le comédien se regarde beaucoup moins lui-même qu’il ne regarde les autres. C’est ça qui sert pour jouer. C’est une forme de travail assez proche de celle du romancier, en fait.

Au cinéma, vous ne tournez plus qu’avec des réalisatrices depuis dix ans. Par choix ou par hasard?

Je tourne surtout très peu depuis dix ans! Je suis en marge, mais ce n’est pas grave. Dernièrement, j’ai fini le film d’Alain Resnais, «Vous n’avez encore rien vu», qui va bientôt sortir. Et j’ai un peu participé au film de Frédéric Beigbeder, «L’amour ne dure que trois ans». Ça fait quand même deux hommes! Le cinéma, c’est très ludique pour moi. Comme je ne porte pas le chapeau, que je ne suis pas «bankable », je peux être invitée sur une aventure cinématographique sans en avoir la responsabilité. C’est formidable!

N’avez-vous pas l’impression d’avoir passé à côté du grand rôle de votre vie?

Oui, il ne s’est pas trouvé à 30 ans. A l’âge de passer de la très jolie jeune femme à la femme, le rôle ne s’est pas présenté. La faute à personne, au hasard... J’ai tourné avec de grands réalisateurs, comme Deville, Pollack, Godard, mais dont ce n’était peut-être pas le meilleur film. «Un éléphant, ça trompe énormément» a été un énorme succès, mais ce n’est pas un rôle qui pouvait ouvrir l’imagination des autres. Cela dit, à 30 ans, j’ai acquis un statut de tête d’affiche au théâtre.

Et le fait de n’avoir jamais reçu ni César ni Molière…

Je m’en fous complètement! On ne fait pas ce métier pour recevoir des prix. J’ai été nominée plusieurs fois et je vous assure que quand j’ai entendu que ce n’était pas moi, je n’ai eu aucun pincement. J’étais même bien contente.

C’est finalement la TV qui vous a donné le rôle de votre vie: Catherine Beaumont dans «Une famille formidable», dont la neuvième saison revient en 2012…

On est ravi, c’est délicieux de travailler entre amis. On vieillit tous au même rythme, on se suit depuis vingt ans, avec des enfants qui grandissent. Ce n’est pas une série normale, c’est un cas unique! Mais, vous savez, télévision, théâtre, livres, c’est un tout, une addition. Qui finit par faire un kaléidoscope qui me représente assez bien. Dans deux ans, j’en serai à cinquante ans de carrière, c’est terrible! Vieillir laisse incrédule…

On ne fait pas ce métier pour recevoir des prix

Quand on vous regarde, on voit une femme très solaire, qui sait faire pousser le bonheur. Où trouvez-vous cette force?

Je ne sais pas vraiment. Peut-être dans ce qui m’a permis de rebondir. Vers 13 ans, il y a eu une charnière. Après la mort de mes parents, j’ai eu une grosse période dépressive. J’ai cherché à m’approcher de la mort, je me suis un peu flanquée sous une voiture. J’avais répété ça, je l’avais écrit et quinze jours après, je me suis retrouvée sous une voiture sans savoir comment. Plus tard, j’ai compris, grâce à des psychologues, que les survivants ont la tentation de vérifier que s’ils sont toujours là, ce n’est pas une erreur. Et si leur tentative de suicide ne marche pas, alors là, plus rien ne les arrête. Il faut vivre, vivre. Pour ceux qui ne sont plus là. On est peut-être animé, d’une manière très obscure, de leur force, mais on y va!

A lire: «Le Poil et la Plume», d’Anny Duperey, Ed. Seuil, 2011. A voir:«Colombe», d’après Jean Anouilh, mise en scène par Michel Fagadau. Théâtre de Beausobre à Morges, le 30 nov. à 20h30 et au Théâtre de Vevey, le 1er déc. à 19h30.

Auteur: Patricia Brambilla