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26 août 2013

René Burri: «Une bonne photo, c’est une émotion»

Insatiable, curieux, boulimique d’images et de la vie. A 80 ans, le photographe zurichois René Burri n’est pas près de poser son Leica. Sa fondation vient de voir le jour au Musée de l’Elysée à Lausanne et il fourmille de projets. Retour sur un parcours hors norme qui lui a valu d’immortaliser les plus grands.

René Burri, photographe
René Burri: «Même dans la misère, un photographe se doit de respecter l’être humain.» (photo Keystone)

Note de la rédaction: la biographie ci-contre a été actualisée suite au décès de René Burri le 20 octobre 2014.

Vous venez de déposer un fonds de 30 000 photos au Musée de l’Elysée et vous fourmillez de projets. Un photographe ne s’arrête jamais?

Non, et c’est cela qui m’aide: tout est à faire. La retraite, je ne connais pas! L’idée est de conserver mes photos via cette fondation dont je suis président. Mais je continuerai à alimenter ce fonds, même si je fais moins de photos aujourd’hui. J’ai plusieurs projets de livres et d’expos.

Vidéo: dans un documentaire René Burri parle de six photographies qui ont marqué sa carrière (en anglais. source: vimeo)

Devenir photographe n’était pourtant pas votre premier choix. Qu’est-ce qui vous a convaincu?

J’ai toujours dessiné et je suis entré aux Beaux-Arts de Zurich où j’avais la possibilité de devenir peintre ou graphiste. Quand il a fallu décider de mon orientation, je me suis retrouvé devant une toile blanche et je me suis dit:

Qu’est-ce que je peux peindre? Je n’ai encore rien vécu.

J’ai visité le labo photo et j’ai trouvé que cela ressemblait à un studio de cinéma, qui m’intéressait beaucoup. Je me suis dit qu’apprendre la photo serait un moyen de m’en rapprocher.

Y êtes-vous parvenu?

Oui, j’ai par la suite été assistant sur un ou deux tournages, mais c’était compliqué. A ma sortie de l’école, après le service militaire, je suis entré comme photographe dans l’atelier du graphiste Müller-Brockmann. Et là, devinez quoi, j’ai photographié Gottlieb Duttweiler pour le catalogue célébrant le trentième anniversaire de Migros. J’ai notamment réalisé un portrait de lui fumant le cigare. Ce travail m’a offert une visibilité incroyable puisque le catalogue a été publié à un million d’exemplaires. Si j’avais eu des droits d’auteur, je serais devenu millionnaire! Après quelques mois, j’ai décidé de partir, j’avais besoin d’aller voir ce qui se passait de l’autre côté des montagnes. On m’a demandé où j’allais, et j’ai dit: «Je ne sais pas, mais j’ai découvert qu’un architecte, Le Corbusier, construit une église à Ronchamp, en France.» Et je suis parti en auto-stop photographier la cérémonie d’ouverture de la chapelle de Ronchamp. Ce reportage est l’un des premiers à avoir été distribué par l’agence Magnum.

Vous souvenez-vous de votre première photo?

Bien sûr, c’était en 1946, à Zurich. J’avais 13 ans. Mon père était cuisinier et photographe amateur. Il avait un vieux Kodak et m’a appris comment l’utiliser. Un jour il m’a dit:

Va en ville, il y a un monsieur très important qui doit venir, il s’appelle Churchill.

Je suis parti est me suis posté au bord du lac, devant la Banque nationale. Une grande limousine est arrivée avec un monsieur debout. J’ai fait une photo, une seule, au format 6X9. Sur l’image, la banque est floue mais Winston Churchill est tout à fait net. Nous en avons fait des copies, avec des bords dentelés, comme c’était la mode à l’époque. Et puis le cliché a disparu, à tel point qu’à un moment, j’ai même cru que j’avais rêvé cet instant. La photo est réapparue à la mort de ma mère et a depuis voyagé dans une vingtaine de musées.

Churchill, Picasso, Le Corbusier, Cocteau, Nixon, le Che… René Burri est le photographe des célébrités et des puissants?

J’ai souvent entendu dire cela. C’est vrai, j’ai photographié Le Corbusier, Picasso, Tinguely et Giacometti, mais si je l’ai fait, c’est parce que cela m’intéressait personnellement. Prenez Picasso, il m’a fallu six ans pour arriver chez lui. Pour moi, il était essentiel de les rencontrer, car j’étais à la recherche d’un père spirituel. Et vous savez, vous ne pouvez pas débarquer chez ces gens et appuyer sur le déclencheur. Vous devez créer une relation de confiance pour obtenir quelque chose d’eux. Un appareil photo, c’est comme une feuille de papier: il accepte tout, mais pour réussir une bonne photo, il faut une émotion. L’appareil doit être votre troisième œil.

Vous avez aussi couvert un grand nombre de conflits comme la guerre du Vietnam, du Liban ou encore la crise du canal de Suez. Photographie-t-on différemment la guerre que Picasso?

L’approche d’un géant est complètement différente que de se retrouver dans un combat où vous risquez votre vie. Avec le premier, il faut montrer un certain respect, ne pas être trop arrogant. Sinon, il vous dira: «Foutez le camp!» Lors d’un conflit, vous êtes confronté au danger et vous ne pouvez pas faire grand-chose. Ce n’est pas comme à l’armée où j’ai fait mon service militaire mon Leica autour du cou, et où les balles sont factices.

Lien: René Burri a reçu le prix Leica Camera 2013. En diaporama, ses clichés réalisés à Berlin entre 1965 et 2005.

Quand je suis arrivé au Vietnam, j’ai failli mourir et j’ai réalisé que je ne pourrais pas avoir de seconde chance. Je ne suis pas devenu un grand photographe de guerre. Ce n’est pas une question de peur mais simplement de ne pas être stupide. Et puis j’étais davantage intéressé par ce qui se passe avant et après un conflit, car la souffrance est déjà là avant et elle demeure après. Cette conscience sociale, je l’ai acquise au contact de mes parents.

Y a-t-il une photo que vous regrettez de ne pas avoir prise?

Oh non, j’en ai loupé tellement! Je pourrais même faire un livre sur les photos que je n’ai pas prises ou que j’ai refusé de faire.

Avez-vous un exemple?

En 1959, à New York. Je me baladais avec mon appareil dans un quartier chic, à côté de Central Park, quand j’ai vu une belle femme élégante se promener et arriver vers moi d’un pas décidé. C’était Greta Garbo. Je n’ai pas réussi à appuyer sur le déclencheur et à faire le paparazzi. Car un photographe n’est pas un voyeur, mais un observateur. Même dans la ­misère, il se doit de respecter l’être humain.

Voilà plus de cinquante ans que vous êtes entré chez Magnum. L’agence a-t-elle influencé votre style?

Magnum n’a pas changé mon style. Quand on commence, on n’est personne. On se retrouve à photographier le shah d’Iran et d’autres grands et, à travers tout ça, il faut former son caractère. En revanche, l’agence m’appris qu’avant tout c’est l’attitude qui compte. Les quatre fondateurs étaient très différents les uns des autres et ce qui nous unissait, c’était cette capacité de s’exprimer envers les hommes et les femmes que nous photographions, de raconter une histoire.

Vous aimez dire que: «Les photos sont comme les taxis aux heures de pointe: si vous n’êtes pas assez rapide, quelqu’un les prendra avant vous.» C’est cela, le secret d’un bon photographe?

Cela ne suffit pas, évidemment. Etre rapide n’est pas forcément un gage de qualité; il faut trouver l’instant. Une bonne photo, c’est quand vous transmettez une synthèse de rapidité et de beauté.

Pour moi, la photo est un moyen de me défendre contre l’impossibilité d’arrêter le temps.

Votre portrait du Che est célèbre dans le monde entier. Avez-vous le sentiment d’avoir participé à faire l’histoire et non pas seulement d’en avoir été le témoin privilégié?

Ernesto Che Guevara, La Havane, 1963. Photo René Burri - Magnum
Ernesto Che Guevara, La Havane, 1963. Photo René Burri - Magnum

A l’époque le Che n’était pas la même icône. Mais parfois, on fait une photo qui marque. Chaque photographe est connu pour deux ou trois photos, mais il faut avoir à l’esprit que la plupart des autres sont tombées à côté. Dans mon cas, c’est la curiosité qui m’a permis de laisser quelques images derrière moi.

Vous savez, quand on est jeune, on croit que l’on va changer le monde et, avec le temps, on devient plus humble.

On connaît votre œuvre en noir et blanc, mais vous avez aussi réalisé de nombreux clichés en couleur. Que vous a apporté cette dernière?

Une double vie. Car il s’agit de deux choses totalement différentes, aussi différentes que le sont le figuratif et l’abstraction en peinture. Dès le début j’ai photographié en couleur mais le journalisme et les moyens d’impression imposaient le noir et blanc. La première fois que j’ai publié un reportage couleur, c’était pour le magazine suisse DU . A partir de là, tous les grands magazines, comme Life ou Paris Match, m’ont demandé des reportages en couleur, et j’ai géré cette double vie.

Prendre et publier une photo n’a jamais été aussi simple et rapide. Que pensez-vous de cette évolution?

Je trouve cela très bien et j’encourage tout le monde, les hommes, les femmes, les enfants à faire des photos. Le problème se situe ailleurs: avec Photoshop on peut tout retoucher, recomposer. On veut aller vite, arranger la réalité, tout cela sans recul. On a beaucoup perdu en crédibilité.

Qu’est-ce qui vous donne encore envie d’appuyer sur le déclencheur?

Je suis un curieux et j’ai toujours mon Leica (désormais numérique) sur moi. Je l’utilise comme un bloc-notes. Par exemple, en mai dernier, je suis allé en Chine et j’en ai profité pour me rendre sur la Grande Muraille photographier ce qui a changé depuis mon premier voyage en 1964. J’y suis déjà venu une dizaine de fois et je prépare une maquette de tous ces changements.

Si vous pouviez décider de votre dernière photo, ce serait laquelle?

Je ne décide pas, cela se décide tout seul. Et on ne sait jamais si c’est la dernière.

Auteur:
Viviane Menétrey