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23 novembre 2015

A 90 ans au volant?

La population des seniors ne cesse d’augmenter et conduit toujours plus longtemps. Avec le risque d’une augmentation des incidents routiers dus aux effets de l’âge.

Monique Curchod, 74 ans, est une grand-maman active qui a suivi un cours de conduite pour seniors, afin de véhiculer ses petits-enfants en parfaite sécurité.
Monique Curchod, 74 ans, est une grand-maman active qui a suivi un cours de conduite pour seniors, afin de véhiculer ses petits-enfants en parfaite sécurité.

Autrefois, tout était simple. Il y avait d’un côté les nouveaux permis imprudents et de l’autre les jeunes téméraires du volant qui causaient bien du souci aux forces de l’ordre comme aux plus anciens conducteurs, gardiens du bon ordre routier. Mais ça, c’était avant. En 2014, 5704 permis ont été retirés à des automobilistes de plus de 70 ans, chiffres de l’Office fédéral des routes (Ofrou) à l’appui. Une augmentation de… 200% en une décennie à peine. Ces derniers mois, plusieurs accidents graves causés par des aînés inattentifs ont fait la une de la presse. Dont plusieurs impressionnantes entrées sur l’autoroute à contre-sens. Et nul besoin de tendre l’oreille pour ouïr des récits d’enfants désireux d’enlever le volant des mains désormais malhabiles de leurs parents. Quand il ne s’agit pas de «bleu» confisqué par la police après un gros «pépin».

Les aînés aiment conduire

Les aînés sont-ils en passe de devenir un danger public sur la route? Nullement. Par kilomètre parcouru, comme le précise le Bureau de prévention des accidents (bpa), ce sont toujours les jeunes qui causent plus d’accidents que les autres. Reste que ce phénomène interpelle, et la législation sera – modestement, pour l’instant? – adaptée courant 2016 (lire encadré). D’une part, parce que les seniors représentent une part grandissante de la population suisse. Et que l’on sait que la courbe n’est pas près de s’inverser. D’autre part, ils sont de plus en plus nombreux à vouloir continuer à conduire: en 2010, 74% des 65-79 ans possédaient toujours leur permis. Ils étaient 68% en 2005, 60% en 2000, et à peine 50% en 1994.

Plus nombreux sur la route, les aînés sont aussi, comme l’ensemble des Suisses, plus mobiles. Ils n’hésitent désormais plus à prendre la route pour aller en vacances ou rendre visite au fiston habitant à 100 kilomètres. «Mon expérience me pousse à penser que la grande majorité des seniors roulent prudemment. Mais ils ne sont sans doute pas suffisamment nombreux à se montrer lucides face à leurs capacités en baisse et à la nécessité par exemple de rafraîchir leurs connaissances, ou de suivre ponctuellement un cours de conduite», estime en Valais Jean-Michel Rouiller. Ce moniteur d’expérience reçoit ainsi régulièrement des personnes âgées un peu perdues dès que les sens de circulation sont modifiés dans un quartier. «Cela a été récemment le cas du centre de Monthey.»

Des règles ont changé

Lorsque l’on a passé son permis il y a plus de cinquante ans, il est assez normal qu’un certain nombre de nouvelles réalités vous désorientent. «Il suffit de se rappeler que le volume de trafic a doublé en Suisse durant les deux dernières décennies», relève Guido Bielmann, porte-parole de l’Ofrou. «Poursuivre son entrée sur l’autoroute sur la bande d’arrêt d’urgence tant que l’on ne parvient pas à se glisser dans la circulation ne se pratiquait pas non plus il y a vingt ou trente ans», ajoute Jean-Michel Rouiller.

Evoquant le rétrécissement de la vision dû à l’âge – un peu comme lorsque l’on prend de la vitesse – Michele Convertini, responsable de la formation à la section vaudoise du TCS où nous avons rencontré des aînés décidés à se mettre à la page (lire témoignages), évoque la «fâcheuse tendance à rouler un peu à gauche, ou les problèmes causés par les priorités, notamment aux passages pour piétons.» Lui aussi estime que l’obligation de suivre des cours à partir d’un certain âge ferait sens. «Même si cela pourrait être valable bien plus tôt, dès 50 ans déjà parce que vingt ou trente ans de conduite suffisent largement à acquérir de mauvais réflexes.» En revanche, aucun des spécialistes consultés ne se prononce en faveur d’un abandon systématique de la conduite à un certain âge, suivant ainsi le législateur. «On peut être très en forme à 80 ans, et avoir déjà d’importants problèmes de coordination à 70.

Rares remises spontanées de permis

Reste la question de savoir si, accrochés à leur mobilité, les seniors ne mésestiment pas quelque peu les effets de l’âge sur leur capacité à conduire, notamment en matière d’attention et de réflexes. Une chose est sûre: de l’aveu même d’organismes comme Pro Senectute ou le Mouvement des aînés, les cas de remises spontanées de permis restent l’exception. MM

Texte © Migros Magazine – Pierre Léderrey

Témoignages

André Hilfiker, 79 ans: «Je parcours 24 000 km par an»

André Hilfiker, 79 ans
André Hilfiker, 79 ans

Je me suis inscrit avec l’idée d’actualiser mes connaissances de conducteur. Comme je parcours encore dans les 24 000 kilomètres par an, et que je n’ai encore jamais suivi de cours auparavant, je voulais savoir où j’en étais. Et je suis plutôt rassuré puisque notre moniteur n’a pas décelé de gros défaut. J’étais chauffeur militaire, et je roule depuis l’âge de 18 ans donc j’avais un peu peur d’avoir pris plein des mauvaises habitudes. Il y en a inévitablement un peu, mais pas tant que ça. Par ailleurs, depuis ma jeunesse, les conditions de circulation ont forcément un peu changé, du coup je trouve très bien que l’on consacre aussi du temps à la théorie. J’habite en Suisse alémanique, dans le canton de Nidwald depuis longtemps, mais j’ai aussi un chalet aux Diablerets (VD), du coup c’était l’occasion de venir suivre le cours ici à Cossonay (VD).

Paul Jecker, 72 ans: «Je me sens en sécurité»

Paul Jecker, 72 ans
Paul Jecker, 72 ans

J’ai eu mon permis à 20 ans. Forcément, cela date un peu. C’est mon médecin qui m’a conseillé de m’inscrire à ce cours de conduite pour les seniors à Cossonay (VD). Et je me suis dit que c’était une bonne idée. J’ai longtemps utilisé la voiture professionnellement, je faisais énormément de kilomètres. C’est moins le cas aujourd’hui, même si je me sens toujours en sécurité au volant. Mais comme je suis à Lausanne, je prends davantage le train. J’ai toujours conduit et , évidemment, j’aurais de la peine à renoncer à mon permis. D’ailleurs, il n’y a pas de raison, je me sens en forme et ce matin lors de la pratique, le moniteur n’avait rien de catastrophique à m’annoncer.

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe: Laurent de Senarclens