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6 août 2012

A la recherche du fruit perdu

Durant vingt-cinq ans, Bernard Vauthier a recensé les anciennes variétés de pommes, poires et prunes de Suisse romande. Le résultat est aujourd’hui réuni dans un livre et un verger sur les hauts de Neuchâtel.

Bernard Vauthier dans un arbre fruiter
L’ouvrage de Bernard Vauthier ne trouve d’équivalent dans aucune autre bibliothèque en Europe.

S’entretenir avec Bernard Vauthier a quelque chose de fascinant, tant l’impression de faire face à une encyclopédie vivante imprègne la rencontre. Il suffit en effet de lui montrer un arbre fruitier qui nous semblait pourtant quelconque pour qu’il s’enflamme à la vue de sa magnifique charpente en candélabre, narre sans sourciller son origine, décline ses noms en vieux français ou en patois selon les zones géographiques où il pousse et liste les différentes façons dont l’homme a utilisé son fruit à travers les âges.

Pour ce maître d’école de Bôle (NE), cet impressionnant savoir n’a au contraire rien d’extraordinaire. «Je n’ai pas une bonne mémoire. C’est pour cette raison que j’ai écrit ce livre», indique- t-il modestement. L’ouvrage auquel il fait allusion ici est une somme qui dresse la liste de plus de six cents variétés anciennes de pommes, poires, prunes, cerises, châtaignes, raisins ou figues qu’il a – une à une – décrites, dessinées et photographiées.

Le fruit d’un travail de vingt-cinq ans

Intitulé Le patrimoine fruitier de Suisse romande, l’ouvrage a demandé pas moins de vingt-cinq ans de travail et ne trouve d’équivalent dans aucune autre publication actuelle en Europe.

Bernard Vauthier a commencé ses recherches il y a vingt-cinq ans avec la poire San-Règle. (Illustration tirée du livre de Bernard Vauthier
Bernard Vauthier a commencé ses recherches il y a vingt-cinq ans avec la poire San-Règle. (Illustration tirée du livre de Bernard Vauthier)

Tout a commencé lorsque Bernard Vauthier, travaillant sur un précédent livre ayant pour thème la région de La Béroche, découvre un document faisant mention d’une poire – la San-Règle – existant déjà en 1345 à Vaumarcus (NE). Il n’en fallait pas plus pour éveiller la curiosité de l’instituteur.

«Je me suis alors mis en chasse, explique simplement Bernard Vauthier. Au début, je me promenais à l’aveuglette, allant de verger en verger.» C’est finalement à Vallon (FR), de l’autre côté du lac de Neuchâtel, que notre enquêteur – il se définit comme tel – retrouve chez un agriculteur cette ancienne variété.

Durant ses pérégrinations, notre homme discute avec une foule de propriétaires d’arbres. Au fil des conversations surgissent alors, souvent par hasard d’ailleurs, de précieux renseignements faisant état d’autres sortes de fruits, elles aussi tombées dans l’oubli. Et les pistes de recherche de se multiplier, telles des ramifications de racines.

Sur le terrain ou le nez plongé dans les archives

Diminuant alors son temps de travail, l’instituteur sillonne les quatre coins de la Suisse romande, ne négligeant aucune hypothèse. Et lorsqu’il n’est pas sur le terrain, il se plonge dans les archives cantonales à la découverte des registres notariés, épluche les comptes communaux pour passer au crible les mises aux enchères et consulte les glossaires des patois.

Chaque nouvelle découverte me donnait du courage.

Dans le cabinet des estampes de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich, sur les encouragements d’un enseignant en arboriculture, Bernard Vauthier trouve un recueil daté de 1748 qui recense plusieurs variétés de fruits d’été et d’automne dans la principauté de Neuchâtel. «J’ai eu beaucoup de chance de pouvoir consulter cette pomologie ancienne. Grâce à ses nombreuses aquarelles, j’ai enfin pu visualiser les poires, pommes, cerises et prunes dont je ne connaissais jusqu’alors que les noms.»

La pomme étoile puise ses origines dans le canton de Genève et en Haute-Savoie (Illustration tirée du livre de Bernard Vauthier)
La pomme étoile puise ses origines dans le canton de Genève et en Haute-Savoie (Illustration tirée du livre de Bernard Vauthier)

Bien évidemment, durant ce quart de siècle de recherche, Bernard Vauthier connaît des phases de découragement. «J’avais par moments l’impression de m’enfoncer dans un tunnel sans fin. Heureusement, chaque nouvelle découverte me stimulait et me redonnait du courage.»

Par ailleurs, les subsides accordés par deux fois par la Confédération confortent le Neuchâtelois dans sa démarche. Surtout, l’indéfectible volonté de dresser l’inventaire d’un patrimoine en voie de disparition incite Bernard Vauthier à poursuivre son œuvre. «L’après-guerre marque un basculement dans la manière de considérer les vergers, analyse-t-il. Dans les exploitations agricoles, les arbres sont vus comme des entraves à la mécanisation. Quant à l’urbanisation des campagnes et à la baisse d’intérêt des particuliers pour le greffage, elles participent également à la diminution de la diversité variétale. Enfin, la société de consommation qui s’éloigne d’un mode d’approvisionnement régional nivelle la production.»

Toutefois, l’instituteur n’est pas du genre à vivre dans la nostalgie. Il sait bien que la réintroduction de ces anciennes variétés n’est pas envisageable. Son travail qui s’est également mué en quête de sens – «J’avais besoin de partir à la recherche de nos racines, de savoir d’où l’on vient – l’a même rasséréné. «Je suis heureux d’avoir pu découvrir des fossiles vivants. Pour moi, certains fruits sont d’authentiques pièces de musée.»

Publié cet hiver, l’imposant inventaire, qui mélange aussi bien l’ethnobotanique que la philologie, s’est déjà écoulé à trois mille exemplaires. Une très belle vente pour ce genre d’ouvrage spécialisé. Du coup, son éditeur a décidé d’imprimer deux mille copies supplémentaires. «C’est une grande surprise. Durant mes recherches, je ne pensais pas que mon travail de bénédictin allait intéresser autant de gens.» L’histoire ne s’arrête toutefois pas ici. Désireux de ne pas seulement conserver ses trouvailles sur papier, Bernard Vauthier a fondé Rétropomme, l’association pour la sauvegarde du patrimoine fruitier de Suisse romande (lire encadré).

La poire Culotte suisse doit son nom à sa ressemblance avec l’uniforme des gardes du Vatican. (Illustration tirée du livre de Bernard Vauthier)
La poire Culotte suisse doit son nom à sa ressemblance avec l’uniforme des gardes du Vatican. (Illustration tirée du livre de Bernard Vauthier)

Dans ce cadre-là, au fur et à mesure de ses découvertes, le pomologue plante deux exemplaires de chaque arbre sur les hauts de la ville de Neuchâtel. Se composant d’arbres haute tige et basse tige, le verger de 8000 m2, fermé au public, est chouchouté par trois jardiniers et gardé par un troupeau de moutons qui viennent y paître. Le pédagogue s’y promène volontiers pour cueillir quelques fruits qu’il ne manque pas de présenter à ses élèves. «Je leur demande de les dessiner, mesurer, peser, commenter et seulement ensuite de les goûter et de me dire précisément ce qu’ils ressentent en bouche. Les écoliers se montrent toujours très curieux.»

Insufflant son enthousiasme à la jeune génération, Bernard Vauthier espère bien que ses leçons seront autant de petites graines qui, en se développant, sauront participer à la transmission du savoir et à la sauvegarde du patrimoine fruitier.

Auteur: Pierre Wuthrich