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2 novembre 2015

A l’école de la nature

Depuis le début de l’année scolaire, dix enfants suivent leur classe enfantine... au fond d’un jardin à Sion. S’ils s’abritent de temps à autre dans une roulotte, l’essentiel de leurs activités se déroule en plein air.

Après une petite heure dans la roulotte, la journée se poursuit dehors.
Après une petite heure dans la roulotte, la journée se poursuit dehors.

Imaginez, en plein cœur de Sion, un grand jardin un peu fouillis, peuplé d’herbes folles et de tournesols géants. Imaginez, garée au fond de cet écrin de verdure, une roulotte de cirque aux lattes de bois rouges et blanches. Imaginez, s’y élançant tous les matins (ou presque), une ribambelle d’enfants venus ici pour apprendre. En effet, depuis la rentrée scolaire 2015, l’association Educaterre propose aux élèves de 4 à 6 ans de suivre leur classe enfantine (1e et 2e Harmos) dans cet établissement d’un genre particulier: l’essentiel des activités s’y déroule en plein air.

Plusieurs enfants travaillent au «chantier», sous le regard de Christophe, un papa accompagnant.
Plusieurs enfants travaillent au «chantier», sous le regard de Christophe, un papa accompagnant.

En ce frais et nuageux mardi de septembre, ils sont quatre filles et six garçons à se rassembler peu à peu autour d’Isaline Pilet, leur enseignante. «Il fait un froid de canard», s’exclame Robin, 5 ans, qui n’a pas la langue dans sa poche. Et d’entraîner dans le jardin les jumeaux Emile et Loukas, accompagnés de Patrick, leur papa. «Nous avons découvert ce concept d’école en extérieur un peu par hasard», raconte-t-il.

Cela nous plaisait bien qu’ils commencent leur scolarité tout en douceur, qu’ils aient l’opportunité d’apprendre autrement.»

Comme ses camarades de classe, Naolie est en contact permanent avec la nature.
Comme ses camarades de classe, Naolie est en contact permanent avec la nature.

Dring! Il est 9 heures. Marquant le début de la matinée, la sonnerie retentit. Ou plutôt, Isaline Pilet agite sa clochette, accrochée au coin de la roulotte. On est bien loin du timbre parfois strident des écoles traditionnelles! Le temps pour la petite Naolie et ses camarades d’embrasser une dernière fois leur maman, nounou ou autre accompagnant, et voilà ces derniers partis. A l’exception de Christophe, le papa d’Arthur, qui prêtera main-forte à l’enseignante aujourd’hui. «Les parents prennent parfois part à certaines activités, explique-t-elle. Une présence particulièrement utile en cas de balade ou lorsqu’on allume un feu.»

Mais avant de se livrer aux joies du plein air, la journée débute par une petite heure dans la roulotte. Les enfants se débarrassent de leurs chaussures et de leur sac à l’entrée, accrochent leur veste dans un mini-vestiaire et s’installent sur un tapis multicolore. Ici, exiguïté des lieux oblige, point de pupitres et de chaises. Mais qu’à cela ne tienne, ils n’y resteront pas longtemps!

Un contact étroit avec l’environnement

«Qui a froid au nez? On va jouer aux devinettes… Vous allez fermer les yeux, et je vais vous faire sentir quelque chose.» Même à l’intérieur, la nature n’est jamais bien loin: Isaline Pilet promène une branche de romarin sous les narines de ses élèves. «Je sais! C’est de la menthe!» «Non, mais on en a aussi dans notre jardin.» Le mystère levé, les enfants observent les graines qu’ils ont mises à germer la semaine précédente et qu’ils ne manqueront pas de planter bientôt. Un contact avec leur environnement que l’enseignante juge primordial, elle à qui un ancien élève avait un jour demandé: «C’est quoi ce truc qui bouge à l’intérieur de l’escargot?»

Assises à même le sol, deux fillet­tes s’attaquent aux maths.
Assises à même le sol, deux fillet­tes s’attaquent aux maths.

Après un petit cours d’anatomie – les plus jeunes reproduisent la silhouette d’une de leurs camarades sur une grande feuille blanche tandis que les «grands» écrivent le nom des différentes parties du corps humain sur des petites pancartes – il est enfin l’heure de sortir dans le jardin, mis à la disposition de l’école par des habitants du quartier. «Ceux-ci laissent également une équipe motivée utiliser ce terrain comme potager collectif, relève l’enseignante. Cela permet aux enfants de côtoyer une grande diversité de plantes.»

Si le soleil commence à pointer le bout de son nez, le fond de l’air reste frais. Pas de quoi contrarier Robin et les jumeaux, qui enfilent leur pantalon de pluie pour filer travailler «au chantier». Lentement mais sûrement, équipés d’arrosoirs, ils naviguent entre le robinet du jardin et un grand trou au fond duquel ils espèrent bien trouver… une boule de feu! En attendant, ils construisent un barrage, se mouillent au passage, observent le manège d’un perce-oreille, s’interrogent sur ses capacités à nager. Le tout sous l’œil attentif de Christophe, le papa accompagnant du jour, et également celui du jeune Loïc, apparemment désigné chef de chantier, qui dessine soigneusement l’évolution des travaux.

A midi, les écoliers savourent leur pique-nique en plein air.
A midi, les écoliers savourent leur pique-nique en plein air.

«Chacun est libre de choisir son activité, souligne Isaline Pilet. Bien sûr, nous devons suivre le plan d’étude romand (PER) qui, s’il nous donne un but à viser, nous laisse le choix des méthodes utilisées pour y arriver. Il me permet de vérifier au fur et à mesure que nous avançons dans le programme.» D’ailleurs, Anfissa et Naolie ont décidé ce matin de s’attaquer aux mathématiques, assises à même le sol devant une grande table basse en bois. Après avoir effectué quelques additions, la première se met à compter, avec l’aide parfois hasardeuse de sa camarade. «Attends, Anfissa, je vais noter dans ton cahier de progression jusqu’où tu es arrivée, intervient l’enseignante. 29, c’était ça?» Et d’interpeller Loïc qui s’aventure vers la table: «Quand tu auras un moment, j’aimerais bien que tu écrives tous les chiffres que tu connais. Tu étais malade le jour où on a fait ça avec les autres.»

Pique-nique champêtre

Isaline Pilet, enseignante, estime que le contact des enfants avec leur environnement est primordial.
Isaline Pilet, enseignante, estime que le contact des enfants avec leur environnement est primordial.

L’heure tourne et le moment est bientôt venu de manger. Notre chef de chantier en herbe est à la recherche d’un élastique pour enrouler son dessin. «On n’en a plus. Mais viens, nous allons prendre du liseron dans le jardin en guise de ficelle.» Après s’être lavé les mains dans une bassine, les enfants s’attablent et déballent leur pique-nique. Tous engloutissent avec appétit leurs sandwichs, salades ou épis de maïs, puis entreprennent de se laver les dents, toujours en plein air. Mais au fait, où sont les toilettes? Dans une cabane en bois, de l’autre côté du jardin: sèches bien sûr…

La journée d’école, qui s’achève ici à 14 heures, touche bientôt à sa fin. Le temps encore pour les bambins de décorer les pancartes à leur nom qui orneront leurs vestiaires et les voilà à nouveau à l’intérieur de la roulotte pour écouter une dernière histoire avant de rentrer à la maison. «Les 2e, on se revoit jeudi. Les 1e, je vous dis à la semaine prochaine!»

Patrick a emmené ses jumeaux Loukas et Emile (à droite) à l’école.
Patrick a emmené ses jumeaux Loukas et Emile (à droite) à l’école.

Naolie file retrouver sa maman Claire, membre du comité d’Educaterre. La famille habite à plus d’une demi-heure de Sion: «Bien sûr que les trajets sont contraignants, mais c’est le prix à payer pour offrir à la petite le bagage supplémentaire proposé par ce type d’établissement:

le monde est beaucoup plus large qu’une salle de classe, et les méthodes d’apprentissage traditionnelles ne conviennent pas nécessairement à tous les enfants.»

Même son de cloche chez Catherine, la maman de Melvin:

«L’école en plein air convient bien à son caractère. A son besoin d’espace, de bouger, de s’exprimer.»

Ce n’est pas son fils qui dira le contraire: alors que ce matin il rechignait à aller en classe, il n’a plus l’air de vouloir rentrer à la maison!

Texte © Migros Magazine – Tania Araman

Auteur: Tania Araman

Photographe: Isabelle Favre