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21 mai 2012

A l’écoute des oreillards bruns

Après la terre et son seigneur le lombric, place aux airs nocturnes et à son champion de vol: Pro Natura a choisi l’oreillard brun comme animal 2012. Le quoi? Suivez le guide…

Un oreillard brun accroché au plafond
L’oreillard brun 
fait partie 
des 28 espèces 
de chauves-souris répertoriées en Suisse romande.

Voler avec les mains

L’oreillard brun (nom de code: Plecotus auritus) est l’une des 27 espèces de chauves-souris présentes en Suisse romande. Près de 1100 espèces ont été répertoriées sur la planète, les tropiques abritant des chauves-souris avec tous les régimes alimentaires: carnivores, insectivores, piscivores, frugivores et herbivores.

En Suisse, en revanche, le régime des différentes espèces se limitant aux insectes et autres arthropodes comme des araignées. «On parle souvent de 30 chez nous, mais en fait nous en avons 27 dont nous sommes sûrs qu’elles se sont reproduites sur notre territoire ce dernier quart de siècle», précise Bastien Amez-Droz. Spécialiste des chauves-souris chez Pro Natura, il nous accompagne à la découverte des chiroptères.

Terme signifiant donc «qui vole avec ses mains». En effet, une fine membrane de peau élastique forme des ailes, s’étirant entre leurs métacarpes et leurs phalanges. Mais l’oreillard a un atout complémentaire: il peut bouger son pouce, muni d’une petite griffe située au milieu de l’aile. «Comme un avion, il peut alors en modifier la portance, ce qui lui permet d’effectuer des loopings ou encore de voler sur place.»

Un oreillard brun en train de voler dans la nuit.
L’oreillard brun mesure environ 5 centimètres sans la queue. (Photo: Getty Images)

Petit, avec de grandes oreilles

L’oreillard brun, aussi appelé commun ou roux, est le plus commun des trois oreillards présents en Suisse (il existe également un oreillard gris et un alpin. Moins répandus, ils vivent dans des régions plus tempérées et de basse altitude). Il mesure environ 5 centimètres sans la queue, et se distingue des autres chauves-souris par ses immenses oreilles, qu’il peut mouvoir séparément. «Elles sont presque aussi longues que le corps», note Bastien Amez-Droz. Il ne pèse que 5 à 12 grammes, pour une envergure d’environ 24 centimètres. Sa durée de vie moyenne est de quatre ans.

Papillon, y a bon

Comme toute chauve-souris qui se respecte, l’oreillard brun chasse dans l’obscurité. Plat préféré: le papillon de nuit dont, soit dit en passant, des espèces nuisibles comme la tordeuse verte du chêne et le bombyx disparate. Scarabées, cousins, chenilles et autres araignées figurent parfois aussi à son menu. Comme le faucon crécerelle, l’oreillard peut donc rester en vol stationnaire. Mais il possède un autre atout pour chasser: son ouïe exceptionnelle ne le rend pas dépendant du fameux système d’ultra-sons des chauves-souris. Pour mémoire, ces chasseurs nocturnes émettent de brefs cris, signaux ultrasoniques qui sont réfléchis par tout obstacle, y compris leurs proies. «Et c’est grâce à l’écho de leurs cris qu’ils peuvent se construire une représentation précise.» En plus de ce sonar sophistiqué, l’oreillard brun est capable d’entendre le déplacement d’un insecte et ainsi de le localiser, sans provoquer un écho.

Forêt, mon amour

L’oreillard brun a sa forêt idéale. Des endroits denses et d’autres plus clairsemés, ici des feuillus, ailleurs d’autres essences, mélange d’arbres jeunes et de plus vieux, ainsi que d’indispensables îlots de bois mort offrant de nombreuses cavités dans les troncs où se dissimuler. Des insectes de toutes sortes y vivent, gage d’un garde-manger varié. Si les temps chan­gent, le type d’exploitation forestière héritée des siècles passés n’est hélas guère favorable à de tels biotopes.

Bastien Amez-Droz, spécialiste des chauves-souris 
chez Pro Natura.
Bastien Amez-Droz, spécialiste des chauves-souris 
chez Pro Natura.

Madame en groupe, monsieur dans son coin

Comme souvent chez les chauves-souris, les femelles vivent en colonies, alors que les mâles restent solitaires ou par petits groupes de quelques individus. Société matriarcale, donc, avec grande fidélité aux gîtes. Afin de se reproduire, l’oreillard fait partie des chauves-souris pratiquant «l’essaimage», soit des rencontres dans des lieux parfois éloignés – en général des gouffres – où mâles et femelles se rejoignent durant quelques nuits en automne. «Nous n’avons compris cette pratique que récemment. Il faut dire que l’essaimage a lieu dans des endroits bien précis et parfois difficiles d’accès.» En revanche, la fécondation n’a lieu qu’au printemps, soit après la période d’hibernation pendant laquelle les chauves-souris ralentissent leur métabolisme.

Les menaces

Chassant non loin de son gîte, dans un rayon de 1 à 2 kilomètres à peine, l’oreillard a besoin de forêt à proximité. «Il est donc un bon indicateur de la bonne santé écologique de son environnement proche», relève Bastien Amez-Droz. Et l’une des raisons pesant sur sa préservation est commune à tous les chiroptères: la modification des paysages, où les vastes champs de maïs et autres cultures intensives ne laissent aucun «obstacle» qui permette à son radar à ultrasons de se repérer. «Il lui faut des lisières, des haies, des ponts… bref des structures susceptibles de lui renvoyer un écho permettant de se guider.»

Il lui faut des lisières, des haies, des ponts.

Outre les cavités d’arbres, ces chiroptères peuvent trouver logis dans des combles de bâtiments, maisons d’habitation, églises, écoles ou usines. «Dans le canton de Neuchâtel, par exemple, plusieurs gîtes connus et en principe protégés sont menacés en même temps: le château de Gorgier est à vendre et le site psychiatrique de Perreux est en cours de fermeture. Il faut tout mettre en œuvre pour que ces changements ne se fassent pas à leur détriment.»

Nouvelle menace potentielle, même si elle concerne surtout les espèces volant haut: les éoliennes. Pro Natura est favorable aux énergies vertes, mais demande à ce que «les études d’impact tiennent aussi compte du problème des oiseaux et des chauves-souris». Concernant ces dernières, le principal danger n’est pas que les pales jouent les hachoirs. Il s’appelle «barotrauma» et n’est guère plus réjouissant. «En gros, la pale oppose une résistance au vent, et c’est cela qui produit de l’électricité. Mais cela induit aussi d’importantes turbulences à l’arrière, sur plusieurs dizaines de mètres.» Pris par ce phénomène dépressionnaire, le petit mammifère voit sa pression interne augmenter… jusqu’à provoquer des hémorragies internes et la mort. La meilleure solution? Placer des éoliennes judicieusement et les utiliser à bon escient.

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe: Daniel Rihs