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19 août 2013

A l’heure de la lutte suisse

Symbole de la tradition helvétique, la lutte sera à l’honneur fin août à Berthoud (BE) lors de la Fête fédérale. Retour sur une discipline de bergers devenue sport national.

Lutteurs en pleine action
Le combat est remporté lorsque les deux épaules ou les trois quarts du dos de l’adversaire touchent la sciure.
Scène de lutte à la culotte.

La lutte à la culotte, voilà bien un sport 100% suisse. C’est dire si la Fête Fédérale de la discipline qui se tiendra fin à août à Berthoud promet de déplacer les foules: plus de 250 000 visiteurs sont attendus lors des trois jours que durera cette gigantesque manifestation (lire encadré). On y croisera des «méchants», des lanceurs de pierre et des joueurs de hornuss. Bref, une ribambelle de solides gaillards prêts à se mesurer dans une ambiance folklorique.

Comment ces jeux se sont-ils hissés au rang de sport national? Car si la lutte suisse connaît un succès populaire grandissant, surtout en Suisse alémanique, son histoire en tant que symbole national est plutôt récente. Au départ, ce jeu alpestre dont on trouve déjà mention au XIIIe siècle, était l’apanage des bergers et des fermiers de Suisse centrale et du Mittelland. Paul Hugger, ancien professeur d’ethnologie européenne et auteur de plusieurs ouvrages sur les traditions populaires:

Entre hommes, on s’amusait à voir qui était le plus fort. Cette virilité est très liée à la vie des bergers du Nord des Alpes

Gardienne des traditions dans une Suisse en mutation

Autre scène de lutte à la culotte.

Ce n’est qu’au XIXe siècle que ce jeu fut élevé au rang de sport national. On le doit notamment aux sociétés de gymnastique qui popularisèrent la discipline dans les villes. En 1855, lors de la Fête fédérale de gymnastique à Lausanne, la lutte suisse et le lancer de la pierre obtiennent ainsi l’appellation de «gymnastique nationale». Mais c’est cinquante ans plus tôt, lors de la première Fête d’Unspunnen qui a lieu à Interlaken en 1805, que la lutte accède au statut de sport fédérateur. Afin de dépasser le clivage ville-campagne qui se forme lors de la République Helvétique instaurée par Napoléon, les autorités bernoises décident d’organiser une grande fête alpestre où on se mesurerait en bonne entente.

Prise de lutte suisse.

«L’apparition des fêtes de lutte au début du XIXe participe à la construction de l’identité nationale, analyse l’ethnologue et directrice du Musée Gruérien Isabelle Raboud-Schüle. L’émergence de ces fêtes s’inscrit dans une période de changements, coïncidant avec le déclin de la domination napoléonienne et la fin des mercenaires suisses à l’étranger. Elles accompagnent la modernité tout en faisant émerger le culte des traditions.» Elles sont aussi étroitement liées à une autre révolution: l’apparition du tourisme, ajoute Paul Hugger. «Les Allemands, les Français et les Anglais avaient l’image du montagnard fort et viril et c’est aussi pour y répondre que ces fêtes avaient lieu.»

Reflet du folklore, la lutte n’est pas pour autant anachronique. «Aujourd’hui encore, elle est le gardien des traditions dans une Suisse en mutation», poursuit Isabelle Raboud-Schüle. Avant de conclure:

Le secret bancaire est en train de vaciller, mais en face, le vaillant lutteur ne plie pas.

Le kit du lutteur: une chemise edelweiss, une culotte en jute, de la sciure.

«C’est un sport empreint d’un profond respect»

Blaise Decrauzat, président de l’Association romande de lutte suisse.

Blaise Decrauzat, président de l’Association romande de lutte suisse.
Blaise Decrauzat, président de l’Association romande de lutte suisse.

La lutte est présente dans de nombreux pays. Quelle est la particularité de la lutte suisse?

Elle se démarque par le fait que les lutteurs portent une culotte en toile de jute et que les combats se déroulent dans la sciure. Les lutteurs doivent toujours tenir la culotte dans une main tandis qu’ils tentent de mettre l’adversaire au sol. Le combat est remporté lorsque les deux épaules ou les trois quarts du dos de l’adversaire touchent terre.

Sur les 280 participants à la Fête fédérale de lutte, une trentaine seulement viennent de Suisse romande. Comment expliquez-vous ce peu d’engouement des Romands pour ce sport si populaire outre-Sarine?

Il est vrai qu’en Suisse romande, la lutte suisse est un peu considérée comme un sport de seconde zone. Mais elle est tout de même présente. Prenez une région comme Bâle ou Aarau, le pourcentage de lutteurs est équivalent au nôtre. Nous ne sommes donc pas si sous-représentés que cela, même si nos cantonales sont loin d’attirer les foules que l’on rencontre en Suisse alémanique.

La couronne du roi de la lutte.

C’est un peu le Röstigraben, non?

Sans aller jusque-là, il est vrai que la lutte ne fait pas partie de la tradition romande. On le voit bien avec Fribourg où ce sport est bien implanté et qui est un canton bilingue: c’est en Singine que la lutte remporte un certain succès.

Les Romands seraient-ils moins patriotes que les Alémaniques?

Disons qu’ils ne sont pas patriotes de la même manière. Les traditions sont différentes d’une région à l’autre. Chez nous, le lancer de la pierre ou le yodel rassemblent moins qu’une abbaye. La lutte est un sport qui survit en Suisse romande mais qui ne vit pas. Il se transmet par tradition familiale, ou parce qu’il y a un copain qui en fait, mais il n’est pas ancré dans notre folklore.

Comment populariser ce sport de ce côté-ci de la Sarine?

En découvrant l’esprit qui l’anime. C’est très particulier. Une fête de lutte, c’est une journée complète: vous commencez à 9h du matin et vous finissez à 16h. Et puis, ce n’est pas comme au judo où les moins bons sont éliminés au bout de quelques secondes. Là, quel que soit son niveau, le lutteur se mesurera toute la journée. Et il y a le folklore et l’amitié, car on se connaît tous, le respect entre les lutteurs et avec le public. C’est un sport fédérateur, empreint d’un profond respect, où il n’y a pas de coups bas.

Un Romand a-t-il une chance de l’emporter cette année?

J’espère que nous ferons une ou deux couronnes, mais je ne pense pas que le roi sera romand. Notre objectif, c’est la Fédérale de 2016 qui aura lieu à Estavayer-le-Lac (FR). La relève s’annonce excellente: à la Fédérale des jeunes lutteurs qui a eu lieu l’année dernière à Entlebuch (LU), les Romands ont obtenu 7 distinctions, un record.

Auteur: Viviane Menétrey

Photographe: Corina Vögele (illustration), Keystone