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10 novembre 2016

Balade à l’ombre des Toblerones du pied du Jura aux bords du lac Léman

Du pied du Jura aux rives du Léman, le long de la Serine et de la Promenthouse qui coulent à l’ouest de Begnins, Vich et Gland, serpente une «ligne Maginot» vaudoise composée de quelque 2700 obstacles antichars. Historique et bucolique.

Entre 1937 et 1941, une ligne de défense antichar en dents de dragon fut construite entre Prangins et Bassins, entre le pied du Jura et le lac 
Léman.
Entre 1937 et 1941, une ligne de défense antichar en dents de dragon fut construite entre Prangins et Bassins, entre le pied du Jura et le lac 
Léman.

Le train Nyon-Saint-Cergue-La Cure traverse vignes, villages, forêts et pâturages à l’allure d’un sénateur vaudois. «Y’a pas le feu au lac!», comme on dit par ici. Non, juste une nappe de brouillard qui cache le Léman à notre vue. Arrêt sur demande «Bassins». Deux randonneurs descendent du tortillard, au milieu de nulle part.

Une flèche jaune, direction «Sentier des Toblerones», pointe vers le sud. Plongée dans la gorge de la Combe encore tout embrumée à cette heure-ci. Un petit air frisquet s’insinue sous les vêtements. Les oiseaux arrêtent leurs gazouillis le temps qu’une cloche d’église sonne dix coups. Le chemin est large, bordé de fougères et d’arbres ployant sous le poids de l’humidité.

Une ligne Maginot suisse

Mille sabords, presque une heure que l’on marche dans un magnifique décor champêtre aux couleurs chatoyantes et toujours pas l’ombre d’un obstacle antichar à l’horizon! A La Cézille, l’arche du pont dissimule un ouvrage militaire: l’objet no 201 de la ligne fortifiée de la Promenthouse. Premier indice qui confirme que nous sommes sur la bonne voie.

Alors que l’on chemine depuis un moment sur le bitume, les pensées en vadrouille, voilà que l’on aperçoit en contrebas les silhouettes menaçantes de quelques tétraèdres. Enfin.

Un peu plus loin, un sentier nous invite à quitter la route pour aller à la rencontre de nos premiers Toblerones. Ils sont là, bien visibles malgré leur camouflage végétal.

Les premiers mais pas les derniers, vu que cette ligne Maginot helvétique longue d’une dizaine de kilomètres se compose de… 2700 blocs de béton armé de 14 tonnes chacun.

Surnommés «dents de dragon» (sauf en Suisse romande où leur forme pyramidale rappelle une célèbre barre chocolatée), ils ont été plantés en ce lieu jugé stratégique par nos génies militaires entre 1937 et 1941, histoire de ralentir la progression d’envahisseurs éventuels.

Témoins de la Seconde Guerre mondiale

Heureusement, ces témoins d’une guerre qui a fait flamber toute l’Europe à l’exception de notre pays n’ont pas même été effleurés par une chenille ennemie...

Un ouvrage pour rien? Certes, mais personne ne s’en plaindra. Et puis, c’est encore plus beau quand c’est inutile, non? Nous poursuivons notre route, à l’ombre désormais des fameux Toblerones.

Ces géants de pierre sont alignés en rang d’oignons comme à la parade. Depuis près de quatre-vingts ans déjà. Largement le temps pour la nature de reprendre ses droits, pour la mousse et le lierre de les recouvrir d’un voile pudique de verdure.

Parfois, un tronc d’arbre prend appui sur l’un d’eux comme l’on se repose sur l’épaule d’un ami et confident. Il y a du charme dans cette présence forte et obsédante.

Un sous-bois de carte postale

La ligne de défense épouse les contours de la Serine. Nos pieds foulent un tapis de feuilles de hêtres aux reflets cuivrés. Le vallon est sauvage et beau, un véritable sous-bois de carte postale.

A la hauteur d’une place de pique-nique (il y en a deux ou trois autres le long du parcours), nous croisons un maître et son chien. L’animal renifle un monolithe de béton et lève la patte. Sans gêne ni scrupule.

Les Toblerones frôlent maintenant des propriétés, piétinent même un jardin. Nous les perdons de vue un instant pour couper à travers le bourg de Vich. Mais ce n’est que pour mieux les retrouver de l’autre côté. Un des douze fortins que compte cette ligne Maginot est perdu ici, au beau milieu d’une zone commerciale, présence incongrue à proximité d’un supermarché flambant neuf.

Une maison en trompe-l’œil

A deux pas de Gland, la Serine coule sous l’autoroute Genève-­Lausanne, puis rejoint le lit de la Promenthouse qui passe, elle, sous la ligne de chemin de fer du pied du Jura. Après le chahut des voitures et des trains, nous goûtons au doux clapotis du cours d’eau qui, étonnamment dans un secteur pourtant urbanisé à l’excès, n’a rien perdu de sa grâce d’autrefois.

Le bruit de nos semelles résonne sur la Route suisse. Une drôle de maison monte la garde à côté de cet axe routier jadis important qui relie Genève à Berne. C’est la Villa Rose et ses fenêtres en trompe-l’œil.

Un attrape-nigaud en fait, puisque derrière cette façade à la Cinecittà se cache un fortin d’infanterie lourdement armé. Transformé en musée, ce vestige de la Mob (le 2 septembre 1939, ndlr) se visite à la demande. Contrairement à la Villa Verte, autre bunker déguisé, qui lui fait face.

L’itinéraire se poursuit par le «Golf-Club du Domaine Impérial». On n’y entre pas par le portail principal, mais par le sentier de service. Le promeneur y est toléré. Pas de golfeurs à droite, pas de golfeurs à gauche, nous traversons le green à nos risques et périls. Ça serait bête de recevoir une balle perdue si près du but.

Du goudron jusqu'à Nyon

Après mille et un détours, nous sortons enfin de l’aire de jeu. Sains et saufs, mais un peu flapis.

Le reste du trajet jusqu’à la gare de Nyon s’effectue sur goudron (via la plage de Promenthoux et le château de Prangins qui sert d’écrin à un musée national suisse). Ce qui gâche évidemment un peu la balade. Il faudrait sans doute la raccourcir un poil (lire le Carnet de route ci-contre) pour en garder un lumineux souvenir…

Textes: © Migros Magazine - Alain Portner

Auteur: Alain Portner

Photographe: Yannic Bartolozzi