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28 juillet 2014

A la chasse au capricorne asiatique

Dévastateur discret mais impitoyable, ce coléoptère se répand en Suisse depuis 2011. Un nouveau et important foyer vient d’ailleurs d’être découvert à Marly.

Un capricorne asiatique
Malgré ses grandes antennes, le coléoptère passe quasiment inaperçu et provoque des ravages.

Avis à la population: ouvrez l’œil, car c’est la période où les capricornes asiatiques prennent leur envol. Spectaculaire coléoptère noir tacheté de blanc à jaune, d’une taille de 2,5 à 3,5 centimètres et pourvu de longues antennes, il ne devrait pas passer inaperçu… et pourtant: «Il est si discret que même en ville de Winterthour, on ne s’est aperçu de sa présence qu’après six ans», remarque André Chassot, chef du Service phytosanitaire cantonal de Fribourg. Même topo à Marly, où plus d’une centaine de coléoptères ont été découverts sur un marronnier et un érable il y a dix jours, en plein quartier résidentiel.

En cause: des palettes de bois non traité

L’apparition du capricorne asiatique en Suisse est due à l’importation de palettes de bois non traité provenant de Chine, et contenant du granit destiné aux routes. «Ces pierres étant bon marché, il semble que ce soit également du bois bon marché et non traité – malgré l’accord international conclu à ce sujet – qui soit utilisé pour l’emballage, souligne Thérèse Pluss, collaboratrice scientifique à l’Office fédéral de l’environnement. Ce bois contient des larves de capricornes qui, une fois développées, s’envolent vers les arbres aux alentours du lieu de stockage.»

Fin gourmet, le capricorne asiatique goûte particulièrement le bois tendre des érables et des bouleaux. Mais «étant donné que c’est aussi un paresseux et un gros lourdaud, explique André Chassot, il va au plus facile et se rabat sur d’autres arbres s’il n’y a pas ses préférés à courte distance. En théorie, il peut donc aller sur toutes les variétés de feuillus.»

Au début, les scientifiques espéraient que l’insecte, loin des températures asiatiques clémentes, ne supporterait pas le climat helvétique. Hélas, même les hivers les plus rigoureux n’ont pas eu raison de lui, et ont simplement prolongé d’un an environ la durée de croissance des larves.

Ils grignotent le cœur des arbres jusqu’à les faire périr

Un capricorne asiatique.
Un capricorne asiatique.

Car celles-ci, pondues au cœur des arbres, y sont parfaitement protégées. Les feuillus leur servent également de garde-manger et, durant deux-trois ans, elles en grignotent le cœur jusqu’à les faire périr. Une mise à mort discrète mais radicale, contre laquelle il est extrêmement difficile de lutter. Car les capricornes sont difficiles à détecter: ils laissent certes des trous de sortie parfaitement circulaires de 1 à 2 cm de diamètres, mais ceux-ci sont souvent situés très haut dans l’arbre et sont cachés par le feuillage. Par ailleurs, les larves rejettent bien de la sciure par les trous, mais c’est difficile à observer.

Pour traquer l’insecte, les différents services phytosanitaires des cantons déjà touchés font donc régulièrement appel à des chiens renifleurs. Ces derniers hument les traces odorifères des insectes et aboient lorsqu’ils en ont repéré une. Des arboristes montent alors dans l’arbre afin de détecter des traces potentielles.

Un à deux jours de travail par arbre

Mais là encore, différents problèmes se posent: les traces sont volatiles et peuvent enrober un arbre parfaitement sain, alors que le contaminé se trouve juste à côté. En outre, les chiens sont capables de détecter une présence de capricorne même un ou deux ans après, alors que ce dernier s’est envolé depuis belle lurette. Par ailleurs, la fouille d’un arbre peut exiger un jour entier de travail pour deux arboristes. «On ne peut toutefois pas prendre le risque de laisser planer un doute», souligne André Chassot. Ainsi, dès qu’une présence est confirmée, les mesures sont radicales: l’abattage de l’arbre incriminé est obligatoire, ainsi que celui de tous les feuillus à 100 mètres à la ronde. «Cela peut paraître exagéré, mais c’est la stratégie la moins chère et la plus sûre. Là, nous avons la garantie d’avoir éliminé le doute même si, au final, tous les arbres abattus s’avèrent être sains.»

Après l’abattage, il est en principe obligatoire de faire un contrôle systématique d’une zone tampon, évaluée à 2 kilomètres de diamètre. Une mesure «pas du tout réaliste et impossible à respecter», selon André Chassot: «Vous imaginez le temps que cela prendrait de monter dans tous les arbres pour détecter des traces possibles? Il faudrait pouvoir agir de manière plus ciblée, par exemple en contrôlant les arbres aux alentours d’un lieu de stockage dans lequel vient d’arriver une livraison de granit de Chine, et en assurant un suivi.»

Pour l’instant, les mesures se discutent au cas par cas avec l’OFEV, mais les cantons touchés sont tenus d’effectuer encore une détection systématique durant quatre à six ans après la découverte d’un foyer.

Une importante contamination à Marly

C’est à Brünisried, en septembre 2011, qu’un capricorne asiatique a été découvert pour la première fois par un habitant. Des larves ont ensuite été repérées dans les cantons d’Argovie, Berne, Bâle, Lucerne et Thurgovie. En 2012, Winterthour a dû abattre 130 arbres. La nouvelle contamination découverte à Marly, quant à elle, pourrait être la plus importante en Suisse à ce jour. «On espère bien éradiquer un jour le capricorne asiatique, souligne Thérèse Pluss. Nous demandons aux importateurs de pierres d’annoncer leurs importations et, en parallèle, on voit que la qualité des emballages en bois s’est améliorée. Mais nous continuons encore de trouver du bois infesté ou mal traité.»

De son côté, André Chassot avoue craindre quand même que nous ne voyions pour l’instant que la pointe de l’iceberg: «Nul ne sait combien de palettes infestées ont été importées, et où, en même temps ou avant celles déposées à Winterthour. Si les capricornes ont éclos en pleine nature, loin des regards, on peut découvrir peu à peu des foyers gigantesques.»

Appel à la population pour signaler les cas

Afin de lutter au mieux contre l’infestation, l’OFEV et les cantons lancent donc un appel général à la population, afin que chacun annonce immédiatement toute trace potentielle et toute présence d’un capricorne asiatique. «Dès maintenant et jusqu’aux premières neiges, il y a une possibilité d’envol de nouveaux capricornes asiatiques, la période la plus probable se situant entre juin et septembre. Si vous voyez ce qui vous semble être un capricorne, attrapez-le – il n’est pas venimeux et ne pique pas –, enfermez-le dans un bocal et appelez-nous, insiste André Chassot. Mieux vaut annoncer cent faux cas qu’en rater un vrai, car plus on nous annonce tôt sa découverte, moins les conséquences seront graves.»

A ne pas confondre

Même si le capricorne asiatique est très caractéristique, on risque de le confondre avec certains autres insectes. Les principaux:

Rosalie des Alpes (attention, celle-ci est protégée!
Rosalie des Alpes (attention, celle-ci est protégée!)
Aromie musquée.
Aromie musquée.
Grande saperde.
Grande saperde.
Monochame cordonnier.
Monochame cordonnier.

© Migros Magazine – Véronique Kipfer

Photos: DDP Images, Keystone

Auteur: Véronique Kipfer