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31 août 2015

A la conquête des Dents-du-Midi

Des paysages lunaires à la tranquillité des prairies fleuries en passant par la vertigineuse Haute-Cime et le charme des gîtes, le tour pédestre sur quatre jours de ce chaînon montagneux situé en Valais est aussi exigeant qu’extraordinaire.

Une boucle d’une soixantaine de 
kilomètres permet d’admirer les 
Dents-du-Midi sous toutes les faces. (Photo: Getty images)
Une boucle d’une soixantaine de kilomètres permet d’admirer les Dents-du-Midi sous toutes les faces. (Photo: Getty images)

Majestueuses. Hostiles. Presque émouvantes. Les cimes, entourées d’une légère brume, dominent fièrement le val d’Illiez (VS). Nous les observons avec une pointe d’excitation mêlée à de l’appréhension. Notre tâche: faire le tour des Dents-du-Midi à la seule force de nos mollets. Une boucle d’une soixantaine de kilomètres. Quatre jours durant lesquels les courbatures et autres cloques seront vite oubliées au profit de paysages splendides et de charmantes rencontres.

A l’assaut d’un pionnier

Avant de partir, il est impératif de se préparer minutieusement. «Ton sac, il fait combien de kilos? As-tu pensé à prendre des en-cas? Et ta lampe frontale?» Sebastian, trentenaire lausannois amoureux de la montagne, fait partie du voyage. Il ne veut rien laisser au hasard. Aussi, le «forfait sportif» réservé via l’ Office du tourisme de Champéry, précise: «Ce tour s’adresse au randonneur averti et entraîné.» La durée quotidienne de marche varie ainsi de cinq à huit heures. Un dernier coup d’œil à notre paquetage de six kilos et nous voilà partis à l’assaut du pionnier des tours pédestres valaisans inauguré en 1972.

J 1: un amuse-bouche vertigineux

Il est 9 heures lorsque nous quittons le village de Champéry situé à 1050 mètres d’altitude. Par chance, des nuages résiduels s’éclipsent peu à peu, laissant place à un soleil radieux. Un sentier escarpé zigzaguant dans la forêt promet une mise en jambes sportive. Une heure plus tard, haletants, nous arrivons au refuge de Bonavau. Assis à la terrasse du gîte, des touristes belges, allemands, français et suisses s’émerveillent devant le paysage somptueux qu’offre le Pas d’Encel au loin. Il y règne une atmosphère digne du film Le Seigneur des anneaux. A l’aide de chaînes plantées dans la roche, nous évoluons dans des gorges tout en logeant la Dent-de-Bonavau. Vertigineux. Après avoir franchi une passerelle surplombant le ruisseau de la Saufla, le décor devient minéral. Lunaire. Il s’ouvre sur le cirque glaciaire de Susanfe et la cabane du même nom où nous allons passer la nuit.

Heureux de pouvoir se reposer après cinq heures de marche et une ascension de plus de mille mètres, nous franchissons les portes du gîte. Sa gardienne depuis 2008, Fabienne Debossens, nous accueille dans un lieu hors du temps. «C’est très sauvage», dit celle qui a toujours rêvé de travailler dans un endroit comme celui-ci. «Il n’y a pas d’électricité, seulement des panneaux solaires. Pour nous réapprovisionner, un hélicoptère d’Air-Glaciers dépose les victuailles une fois par mois.» Ouverte de juin à octobre, entre deux et trois mille personnes dorment ici chaque année. Un chili con carne plus tard, nous rejoignons les dortoirs. Entre les pipis nocturnes et les ronflements, nous luttons pour trouver un sommeil qui devra être réparateur au vu de la journée qui nous attend!

J 2: une entrée ascensionnelle

6 heures. Quelque cinquante randonneurs émergent gentiment. Les mots sont rares. La cabane de Susanfe est baignée d’une tranquillité ouatée. Nous organisons notre itinéraire en avalant goulûment une tartine. Cap sur la Haute-Cime, le sommet le plus élevé des Dents-du-Midi. Elle culmine à 3257 mètres d’altitude. «La journée s’annonce radieuse», lance la gardienne comme pour nous donner du courage avant de nous tendre un pique-nique.

Chaque année, entre deux et trois mille personnes dorment à la cabane de Susanfe. (Photo: Emily Lugon Moulin)
Chaque année, entre deux et trois mille personnes dorment à la cabane de Susanfe. (Photo: Emily Lugon Moulin)

Dehors, l’air frais pique nos yeux fatigués. Après une heure de marche sur un sentier caillouteux, nos mirettes s’émerveillent à la vue d’une terre noire et lunaire. Le paysage est somptueux. Hypnotisant. Tout comme le lac d’un bleu presque surnaturel que l’on découvre du col de Susanfe (2494 m.).

De là, nous entamons l’ascension de la Haute-Cime. Le sentier, non tracé, est raide et rocailleux. Un pas en avant, un demi en arrière. Les gouttes perlent sur notre front.

Vous verrez, l’effort en vaut la peine»,

sourit un couple de randonneurs quadragénaires à l’empathie manifeste. Effectivement, après deux heures de marche intense le panorama laisse sans voix. Notre cœur s’emballe de plaisir à la vue des Alpes et du lac Léman au loin. Nous dévorons notre pique-nique tels les rois du monde avant de revenir sur nos pas.

Un saut dans l’eau glaciale du lac anesthésie ensuite nos genoux endoloris par une descente scabreuse. «Regarde: une marmotte», s’enthousiasme Sebastian à quelques mètres de la rive.

Fabienne Marclay accueille les randonneurs à l’auberge de Salanfe. (Photo: Emily Lugon Moulin)
Fabienne Marclay accueille les randonneurs à l’auberge de Salanfe. (Photo: Emily Lugon Moulin)

Deux heures plus tard, Fabienne Marclay, présidente de l’association du Tour des Dents-du-Midi, nous accueille chaleureusement à l’auberge de Salanfe dont elle et son mari sont les propriétaires. «Outre les randonneurs, beaucoup de géologues viennent ici. La clientèle est majoritairement suisse et européenne.» Depuis vingt ans, elle voit de plus en plus de monde arpenter les sentiers.

En moyenne, quelque trois mille personnes dorment ici chaque année.»

Le gîte peut accueillir jusqu’à cent vingt personnes. Nous y passons la deuxième nuit après avoir englouti un copieux repas.

J 3: un plat de résistance tout en jambes

«Des orages sont prévus, il faudra faire attention. Et si la foudre tombe: évitez de vous réfugier sous un arbre!» 7 heures. Le point météo dispensé par la gardienne présage d’une journée compliquée. Aussi, cette troisième étape est la plus longue du tour. Entre six et huit heures de marche sont nécessaires pour relier Salanfe à Chindonne. Cloques aux pieds et courbatures aux cuisses, nous endurons la montée puis la descente du col du Jorat (2210 m) sous un ciel menaçant. Finalement, la pluie commence à tomber alors que nous arrivons dans le village pittoresque de Mex. Par chance, il est midi et nous trouvons un abri confortable où manger.

Après les paysages lunaires de la veille, ce sont aujourd’hui des forêts et des prairies bucoliques que nous traversons… sous une légère brume. En fin d’après-midi, à l’alpage du Fahy, un chevreuil déboule, regarde et nous donne du courage pour entamer le dernier tronçon jalonné de cascades.

Depuis le col du Jorat, la vue s’ouvre sur le lac de Salanfe.
Depuis le col du Jorat, la vue s’ouvre sur le lac de Salanfe. (Photo: Wikipedia)

Accessible par la route, l’auberge de Chindonne nous promet une nuit plaisante dans une chambre douillette. Le patron depuis quatre ans, Damien Reuse, a en outre concocté un repas succulent avec des produits de la région. Nous partageons le dîner dans une bonne humeur contagieuse avec trois couples qui font le tour des Dents-du-Midi en trois jours. Chapeau!

J 4: un dessert champêtre

«Pour notre dernier jour, on va se faire plaisir et manger une fondue à midi aux lacs d’Antème», lance Sebastian en train de nouer ses chaussures de marche. Une carotte bienvenue pour parcourir les vingt derniers kilomètres du tour. Une étape où les paysages changent doucement. Alpages, clairières et forêts contrastent avec le cirque sauvage de Chalin où il est possible d’entendre le brame du cerf en automne. Un endroit magique et dégagé que nous parcourons avant d’arriver au signal de Soi puis aux lacs d’Antème.

Notre récompense dans l’estomac, nous rejoignons Champéry en deux heures par des sentiers étroits et raides.

Les articulations en feu, c’est en apesanteur que nous clôturons ce fameux tour: dans la chaleur des bains thermaux du val d’Illiez. Derrière nous, les Dents-du-Midi se sont drapées d’un halo rose. Nous les avons conquises. Elles aussi.

Texte © Migros Magazine – Emily Lugon Moulin

Auteur: Emily Lugon Moulin