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13 avril 2015

A la conquête du Salève

La fameuse montagne des Genevois, située sur sol français, n’a pas livré tous ses secrets. Quand tout le monde arpente le grand Salève, autant s’attaquer au petit pour une balade à flanc de coteau, entre vestiges ferroviaires et fleurs comestibles!

Le petit Salève photo
Vue sur Genève depuis le petit Salève.

Le petit Salève, c’est un peu le parent pauvre. Personne n’y va et pourtant c’est une montagne mythique!», lance Robert Klein, accompagnateur de montagne, bien décidé à en faire le tour et à délaisser pour une fois le grand Salève, que les Genevois connaissent déjà. Nous voilà donc partis, tournant le dos à la petite chapelle d’Etrembières du XVe siècle pour frôler le château médiéval. Deux tourelles, une porte en bois vieilli, d’où on s’attend à voir surgir le comte de Montmirail… Mais aujourd’hui, le château est devenu un domaine agricole et le tracteur dort sous la voûte à la place des destriers.

Des primevères près du château d'Etrembières photo.
Des primevères près du château d'Etrembières.

Le chemin, sorte de périphérique que l’on suivra à flanc de coteau tout au long de la balade, s’élargit assez vite et monte mollement. Nous marchons en fait sur l’ancien tracé d’une voie de chemin de fer. Mais oui, le Salève avait son train et même deux! «En 1892, on pouvait monter d’Etrembières aux Très-Arbres ou de Veyrier à Monnetier grâce à des trains électriques, les premiers au monde. Un barrage hydraulique a même été construit exprès, puisque la ville de Genève n’avait pas l’électricité. Mais le téléphérique, aménagé en 1932, a tué le train: il montait en six minutes au lieu d’une heure!»

Un rucher au-dessus de Mornex photo.
Un rucher au-dessus de Mornex.

De la voie ferrée à crémaillère, avec son alimentation au sol, il ne reste plus rien. Si ce n’est les petits ponts à barrières métalliques qui l’enjambent encore de-ci de-là. Et où l’on imagine soudain les promeneurs du dimanche, en robes longues et redingote qui venaient prendre l’air de la montagne…

Le printemps n’a pas encore explosé sur le Salève. Mais il apparaît, au bord du chemin, en touffes de primevères, en anémones blanches des bois, qui surgissent entre les feuilles mortes et les ronces. On pourrait croiser ici, zone naturelle protégée, des chamois, des sangliers, des faucons pèlerins ou le grand sphinx. Mais pour l’heure, calme plat, on regarde surtout nos bottes.

Le chemin, où montait l'ancienne voie ferrée jusqu'aux Très-Arbres photo.
Le chemin, où montait l'ancienne voie ferrée jusqu'aux Très-Arbres.

On rejoint la route goudronnée, que l’on suit sur quelques centaines de mètres, longeant un rucher, passant sous un EMS, avant de remonter sur la droite pour une version plus champêtre. Robert Klein se penche aussitôt sur un lamier pourpre. «Voilà une plante comestible! La fleur est décorative en salade et les feuilles ont un goût de champignon. Mais avant de cueillir quoi que ce soit, il faut toujours être sûr à 200%.» Il sait de quoi il parle, lui qui ramasse pain de coucou, jeunes feuilles de hêtre, mitonne des nems à l’égopode et jette volontiers quelques fleurs de pulmonaire dans ses salades. Le chemin s’aventure ensuite entre les vieux arbres d’une forêt qui semble livrée à elle-même, lierre autour des troncs, immense portail rouillé ouvert sur nulle part. Charme poignant de l’abandon.

Gargantua, Frankenstein et... Wagner

Géologiquement, le Salève ne fait pas partie de la chaîne des Alpes, mais du jeune Jura. Une vraie gamine, cette montagne calcaire sans rivière, puisque l’eau s’infiltre et ronge la roche. Creuse des galeries souterraines, des conduits hydrauliques, dont l’homme n’a pas encore réussi à faire le tour. «En 1888, la commune de Monnetier a été inondée et toute l’eau ressortait par le gouffre de Bellevue, un peu en contrebas du village. Une sorte d’entonnoir exploré par les spéléologues descendus à 136 mètres de profondeur.»

Une montagne qui a aussi son lot de légendes, de faux-monnayeurs et d’histoires fantastiques. Ainsi Gargantua aurait creusé la faille entre les deux Salèves en s’asseyant là, Frankenstein y chercha refuge après s’être échappé du laboratoire. Et Wagner aurait composé à Mornex une partie de ses Walkyries...

Un houx verdoyant photo.
Un houx verdoyant.

Après une heure de marche agréable, on rejoint donc le village de Monnetier, saluant les tussilages au passage, touffes de fleurs jaunes antitussives, dont les feuilles molletonnées font de délicieux beignets. Avec ses quelque 2000 habitants, jardinets bouffis de crocus, vieux lavoir, maisons biscornues aux balcons en ferronnerie, la commune de Monnetier-Mornex vaut qu’on s’y attarde. Parce qu’il y flotte le charme d’autrefois, celui des films français en noir et blanc. Avec son unique bistrot, rideaux à carreaux rouges et blancs, lampions et tables en bois – ouvert seulement le week-end – et son marché sous les platanes. Quelques stands qui ne vivent que le dimanche matin, mais où l’on trouve fruits et légumes, tommes et reblochons de Haute-Savoie…

On sort du village après la place de l’église, par la droite, en suivant cette fois un étroit chemin de randonnée, qui monte à travers des prés en terrasses. Un vieux frêne au tronc couvert de lichen, un églantier qui flamboie entre le grenat et le jaune des mousses. On quitte le chant du coq pour le ronflement de l’autoroute, qui défile en contrebas. On atteint ensuite un replat de chênes, véritable balcon avec sa vue plongeante sur les courbes de l’Arve, le jet d’eau, le Léman, les carrés verts cousus des champs. «Par beau temps, on voit toute la barrière du Jura jusqu’à la Dôle!», lance Robert Klein.

Une anémone des bois photo.
Une anémone des bois.

On monte à travers des blocs erratiques, trimbalés autrefois par le massif du Mont-Blanc, pour rejoindre le sentier dit sur les voûtes. Alors commence une longue descente sur un sentier souvent boueux et glissant, qui surplombe un à-pic. En cas de vertige, mieux vaut revenir sur ses pas, quitte à rallonger la balade. D’autant que la fin de la boucle à travers les ifs rougeauds et le mikado des troncs lisses des hêtres n’a rien de passionnant. Même les rares scilles et les cyclamens à feuilles pourpres n’arrivent pas à égayer ce tronçon monotone et lugubre en cette saison. Un point d’intérêt quand même: à quelques mètres en dessous du chemin jaillit soudain un torrent. «C’est la résurgence d’Aiguebelle. Une bonne partie de l’eau de fonte du Salève sort à cet endroit», explique le guide. Un joli torrent mousseux, qui caracole entre les pierres, roule sur la mousse fluorescente, comme une machine à laver en furie, une folie d’écume.

Un gland qui germe photo.
Un gland qui germe.

On pourrait rester là, fasciné par ces tourbillons rageurs, mais il faut reprendre courage. Et c’est là que l’on se souvient que le Salève, du latin salebra, signifie «lieu d’accès difficile». «C’est d’ailleurs la montagne la plus meurtrière après le Mont-Blanc», rappelle Robert Klein. Parce qu’elle n’a l’air de rien, qu’elle ressemble à une colline. Et que certains s’y aventurent sans précaution, comme pour une balade du dimanche. Mais elle a ses abrupts, ses sentiers traîtres qui ne pardonnent pas. Alors, même si le petit Salève ne mesure que 960 mètres de haut, on est finalement ravi de l’avoir conquis!  

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Christophe Chammartin